Richard Wagner (1813–1883)
Die Meistersinger von Nürnberg (1868)
Opera in drei Akten von Richard Wagner
Uraufführung am 21. Juni 1868, München

Direction musicale : Kirill Petrenko
Mise en scène : David Bösch
Décors : Patrick Bannwart
Costumes : Meentje Nielsen
Vidéo : Falko Herold
Lumières : Michael Bauer
Dramaturgie : Rainer Karlitschek

Hans Sachs : Wolfgang Koch
Veit Pogner : Christof Fischesser
Kunz Vogelgesang : Kevin Conners
Konrad Nachtigall : Christian Rieger
Sixtus Beckmesser : Martin Gantner
Fritz Kothner : Michael Kupfer-Radecky
Balthasar Zorn : Ulrich Reß
Ulrich Eißlinger : Dean Power
Augustin Moser : Thorsten Scharnke
Hermann Ortel : Levente Páll
Hans Schwarz : Peter Lobert
Hans Foltz : Roman Astakhov
Walther von Stolzing : Daniel Kirch
David : Allan Clayton
Eva : Sara Jakubiak
Magdalene : Okka von der Damerau
Nachtwächter : Milan Siljanov
Chor der Bayerischen Staatsoper
Chef des chœurs : Sören Eckhoff

Bayerisches Staatsorchester
Munich, Nationaltheater, 31 juillet 2019

Ce fut traditionnel et ça l’est moins, mais pendant toute l’ère Sawallisch le Festival clôturait avec une représentation de Meistersinger von Nürnberg dans la fameuse mise en scène d’August Everding. Nikolaus Bachler ayant à disposition un chef et une production récente (2016) reprend la tradition, et termine le festival 2019 (et aussi 2020) sur cette jolie production de David Bösch, un de ses metteurs en scène favoris.
Jonas Kaufmann promis mais malade a été remplacé par Daniel Kirch, mais promet d’être là en 2020, et les fans ont donc revendu, mais cela n’empêche pas le public d’être là en grand nombre, et avec raison, la dernière de la saison étant toujours très prisée.

Festwiese télévisuelle en "Pognervision": Wolfgang Koch (Sachs), Sara Jakubiak (Eva), Christof Fischesser (Pogner) (Prod. et distribution de 2016)

Je crois que beaucoup se méprennent sur la mise en scène désormais bien connue de David Bösch, la croyant légère, superficielle, voire adolescente. Rien à voir avec le travail assez noir de Barrie Kosky à Bayreuth, mais ce regard porté sur l’œuvre interpelle le spectateur parce que sous des apparences légères ou farceuses (Beckmesser au deuxième acte sur son chariot élévateur), Bösch pose la question de la fin de l’utopie, et notamment de la fin de cette tradition des Meistersinger, et donc de la fin des traditions, à l’éclairage des transformations et de la misère sociales. : à la fin, Beckmesser se suicide, Walther s’en est allé avec Eva, David vomit dans la coupe du vainqueur et Sachs reste seul et désabusé. Est-ce là une fin légère et adolescente ?
Nous avons déjà plusieurs fois évoqué ce travail (voir les liens ci-dessous), en général moins apprécié que les productions de Bayreuth (Barrie Kosky) ou de la Staatsoper Berlin (Andrea Moses) qui sont des travaux plus politiques sur le sens de l’œuvre, la question juive pour Kosky qui travaille sur l’antisémitisme de Wagner face au tribunal de l’histoire, et la question allemande déplacée de Nuremberg à Berlin, pour Andrea Moses : l’une pessimiste, l’autre optimiste.
David Bösch place la question ailleurs. Il travaille comme souvent avec le sourire, l’apparente légèreté, mais il insère l’histoire dans un contexte social particulier, celui du maintien des survivances culturelles dans un monde dépassé, désordonné et marqué par la violence sociale, par la réussite des uns (Pogner) face à la pauvreté des autres. Et il focalise cette violence sur les Lehrbuben (les apprentis), particulièrement agressifs contre David, mais aussi au deuxième acte contre Beckmesser. Certes, la question des « quartiers » est sous-jacente, mais seulement évoquée.
Ainsi Pogner, personnage généreux, a réussi socialement, et essaie de faire revivre la tradition des Meistersinger en utilisant (maladroitement) les outils (vidéo) de la publicité (vidéo désopilante de Falko Herold) et en promettant sa fille au vainqueur d’un concours de chant ce qui est singulièrement en décalage avec l'époque (pré #Metoo).

Acte I (Prod. et distribution de 2016 : on reconnaît le Kothner de Eike Wilm Schulte)

David Bösch montre dans la comédie écrite par Wagner une utopie qui se termine en dystopie. Wagner construit avec Die Meistersinger von Nürnberg l’utopie d’un petit monde gouverné par les artistes, tel une République de Platon. Derrière l’utopie artistique se cache un « bon » gouvernement aux mains des artisans, de la petite bourgeoisie (car selon le monologue initial de David, le travail artistique est une sorte d’allégorie du travail de l’artisan), et de la religion (voir la procession initiale qui remplace la messe inaugurale de l’opéra de Wagner) qui est le traditionnel frein social.
Une société corporatiste se donne ainsi une utopie qui dans cette mise en scène finit par s’écrabouiller. Symbole de cette lecture, l’échoppe de Sachs dans une camionnette Citroën type H, qui circule dans la cité sans doute, mais en même temps qui vagabonde et ne se fixe pas, comme une chose fragile qui n’est plus installée. Le monde qui est montré s’est donc fragilisé, n’a pas les structures portantes dont il rêve, ou qui ont été.

Final de l'acte II dans la violence

Signes de cette fragilité, l’existence d’un couvre-feu, annoncé par un Nachwächter 1 en uniforme vaguement américain : nous sommes dans un monde traversé de cultures qui ne lui appartiennent pas et vivre dans ce cas l'utopie identitaire des Meistersinger devient très difficile sinon impossible.
Autre force de cette mise en scène, elle ne pose pas le destin allemand comme élément clef, la germanité comme fondement, qu’elle soit celle pervertie par le nazisme de Kosky, ou celle animée par la joie du futur radieux comme à Berlin. Cette mise en scène est plutôt prémonitoire d’un monde traversé par des questions planétaires où l’utopie d’une identité nationale s’effrite face aux réalités sociales, créant la violence ambiante et l’amertume. Bösch ne prend pas position sur la germanité : il constate simplement et expose.

Ainsi du décor, qui au départ est un ensemble d’échafaudages préparatoires à la fête télévisuelle (d’où l’affichette « Probe » à jardin) sur fond de façades grises. Une fête télévisuelle, qui est l’artifice même (et peut-être l’opposé de la fête authentique et joyeuse) avec ses chauffeurs de salle qui agitent des panneaux « Applaus », affichant ainsi tout le factice derrière l’apparente spontanéité. Bösch souligne ainsi l’impossibilité de reconstruire l’utopie wagnérienne : le rideau final tombe sur l’échec total : Walther est parti avec Eva, Beckmesser est mort et Sachs reste seul sur le plateau où toute trace de fête a disparu, laissant un paysage « d’après la fête », désolé, détruit. Au contraire de ce qu’on a dit, cette mise en scène n’est ni banale, ni légère, mais au contraire particulièrement pessimiste et amère.

Musicalement, c’est encore Kirill Petrenko qui est aux commandes, et une fois de plus on ne sait qu'admirer de ce travail aux couleurs multiples, à la précision incroyable et si attentif au plateau. L’ouverture est un chef d’œuvre de fluidité, de simplicité, de limpidité, sans jamais surjouer, sans jamais exagérer la pompe, ni les redondances ni le symphonisme : il n’y a rien de démonstratif dans une approche qui toute profondeur tant tous les niveaux de la partition se perçoivent. Et tout au long de la représentation, de la place merveilleuse où je me trouve, je peux constater  comment le chef encourage chaque musicien, par le sourire, par des mouvements de tête, par un pouce levé en signe d’approbation, créant en fosse un tel climat de confiance et d’adhésion que bien des musiciens jouent avec un sourire permanent. Une vision étonnante qui semble être l’écho de cette utopie dessinée par Wagner.
On est sans cesse surpris de découvrir l’épaisseur de la partition et encore et toujours des secrets, des phrases inconnues, des entrelacements complexes qui montrent le degré de perfection de l’écriture wagnérienne, j’ai été cette fois stupéfait par l’accompagnement en fosse du monologue initial de Walther à l’acte II « Ha ! Diese Meister ! » et du foisonnement extraordinaire des interventions instrumentales, bois, violoncelles, contrebasses. Les bois du Bayerisches Staatsorchester sont stupéfiants, d’une précision pointue, sans bavure aucune (clarinette et hautbois en particulier) et du son des cuivres, jamais tonitruant, mais calibré avec la justesse voulue. Connaissant le pointillisme de Kirill Petrenko, on peut imaginer quelles heures de travail cela représente.
Inutile de comparer une direction supérieure qui à elle seule est un objet de fascination qui vaut le voyage, et qui à chaque audition se révèle neuve, inventive, presque ensorceleuse, et qui fait le lit d’une représentation musicalement incomparable. c'est incomparable.
Comme toujours, la prestation du chœur dirigé par Sören Eckhoff est exemplaire, avec un Wach auf ! impressionnant.
Car même si la distribution n’est pas forcément la plus emblématique (celle du 30 septembre 2018 fut à bien des égards irremplaçable, voir notre compte rendu ci-dessous), l’homogénéité et l’engagement font qu’il y a des sommets et aucun point faible. Christof Fischesser est un excellent Pogner, avec un joli timbre, sonore, chaleureux, juste même si un peu moins spectaculaire qu’un Zeppenfeld ou qu’un Groissböck. Il est un Pogner plus discret, plus humain peut-être, mais toujours foncièrement juste.

Beckmesser (ici Markus Eiche) à l'acte II manipulé par Walther (ici Jonas Kaufmann)(Prod. et distribution de 2016)

Martin Gantner, qui n’a ni le relief tragique d’un Kränzle (à Bayreuth) ni l’élégance et la musicalité d’un Eiche (à Munich dans d’autres éditions), ni la prodigieuse inventivité d’un Volle (à Bayreuth, dans la mise en scène de Katharina Wagner), a pour lui une manière de dire le texte très conversative, avec une science de la diction particulièrement expressive, avec une belle fluidité et un naturel qui frappent, ce qui en fait un personnage singulier, et qui donne beaucoup d’intérêt à son interprétation, sans rien de routinier ou de « déjà vu ». Signalons aussi le Kothner sonore et très présent de Michael Kupfer-Radecky, ainsi que le groupe de maîtres formé notamment d'éléments de la troupe du Bayerische Staatsoper parmi lesquels Ulrich Reß, Dean Power, Kevin Conners, Christian Rieger, Peter Lobert.
Mais Meistersinger, c’est d’abord un quintette, David, Magdalene, Eva, Walther et bien sûr Hans Sachs.
Le David d’Allan Clayton reste peut-être un peu en retrait, le chant est un peu tendu à l’aigu et détimbré, et la personnalité s’affirme mal, même si l’ensemble de la prestation reste dans l’ensemble honorable.
Face à lui, la Magdalene d’Okka von der Damerau, très aimée à Munich (et c’est mérité) affirme une vraie personnalité scénique et vocale dans un rôle qui reste ingrat, sans moments de mise en valeur, devant se conquérir une place dans les personnages. Par sa présence scénique, par une voix affirmée, homogène et toujours juste, aux graves sonores et sans failles, Okka von der Damerau reste l’une des meilleures Magdalena actuelles.

Okka von der Damerau (Magdalene) dans l'ombre, Markus Eiche (Beckmesser) et Sara Jakubiak (Eva) (Prod.et distribution de 2016)

Sara Jakubiak est Eva, et par rapport ses premières prestations dans cette production en 2016, s’est affirmée nettement. La voix a gagné en volume, en expressivité, en présence dans un rôle particulièrement difficile (l’un des plus difficiles à distribuer : les difficultés à trouver une Eva au Festival de Bayreuth en sont la preuve) parce qu’exigeant une voix à la fois volumineuse et juvénile, un peu comme Freia, et dans un rôle qui n’a pas vraiment d’airs, mais seulement des interventions, tantôt lyriques, tantôt plus violentes. C’est un rôle où peu de chanteuses émergent. Ici Sara Jakubiak montre s’en être emparé, avec une belle assurance, une voix désormais qui convient parfaitement au rôle : elle obtient un gros succès très mérité.
Walther devait être Jonas Kaufmann et cela seul avait provoqué une ruée sur les places que les déçus ont revendu ou bradé le jour de la représentation, car Kaufmann – comme souvent – a annulé, remplacé par un valeureux Daniel Kirch. Daniel Kirch a défendu très dignement la partie de Walther, sans doute moins lyrique, et plus héroïque dans sa manière d’attaquer les notes et de pousser à l’aigu (un peu fatigué en fin de représentation). Il reste que le personnage est bien incarné, avec les différents moments par lesquels il passe, espoir, désespoir, incompréhension, affichant une jeunesse bienvenue et une vraie spontanéité. La voix sans être grande est bien posée et projetée, soutenue par un orchestre calibré par Petrenko pour que chaque parole (jolie diction) soit entendue. Daniel Kirch a relevé sans accident le défi difficile.

 

Markus Eiche (Beckmesser) et Wolfgang Koch (Sachs) (Prod.et distribution de 2016)

Wolfgang Koch est Sachs…
Même si sur le marché sont apparus Gerald Finley (à Paris) et Georg Zeppenfeld (à Salzbourg Pâques), les deux références restent Michael Volle (actuellement sur la scène de Bayreuth) et Wolfgang Koch qui chante dans la production de Berlin et dans cette production.
Et les deux sont apparus à quelques jours de distance, l'un à Bayreuth, l'autre à Munich au sommet de leur art, affichant des personnalités différentes et donnant au rôle une valence sépcifique, notamment par rapport à cette production, où Koch s’affirme peut-être un cordonnier qui fait des vers, et Volle un poète (Wagner..) qui est cordonnier. dans celle de Bayreuth Le raccourci est sans doute caricatural mais rend  plus clairement l’image projetée par les deux artistes. Il y a dans l’interprétation de Koch une veine populaire, pleine d’humanité et de bonhommie, malgré ses emportements, une prise directe avec les paroles qui rend le personnage proche, attirant immédiatement la sympathie. Comme Volle, c’est un maître dans l’art de dire, c’est un maître de la couleur et de l’expression. Wolfgang Koch est peut-être plus irrégulier, mais quand il est en grande forme et c’est le cas, il est un Sachs exceptionnel, dominant le texte, le mastiquant avec délice, soulignant chaque mot, colorant chaque expression, par une telle variété de tons qu’il fascine et émeut. Il est ici un personnage qui se sent emporté par l’histoire, qui fait les choses, à la limite sans trop y croire (Wahn, Wahn überall Wahn !) un peu dépassé – et qui le sent, qui le sait presque- et qui tente une dernière fois, de choisir « d’y aller », mais qui finit par rester seul, puisque son discours (notamment dans sa partie finale) n’a plus de prise . C’est ce sentiment vague d’échec probable que porte sa manière de chanter, teintée de mélancolie. Un sommet de l’interprétation wagnérienne.

Une représentation émouvante et forte à plus d’une titre, qui conclut avec bonheur la saison, et dont en sort non encore rassasié d’une œuvre qui continue d’appeler l’exégèse.

Rappels d'autres articles sur cette production (sur le Blog du Wanderer)

 

Wolfgang Koch (Sachs) et Sara Jakubiak (Eva) (Prod et distribution de 2016)

Notes   [ + ]

1. Veilleur de nuit
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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1 COMMENTAIRE

  1. Vous insistez toujours sur la différence d'interprétation de Petrenko d'une représentation à l'autre de la même oeuvre.
    Rarement ce fut le cas comme cette fois ci avec les meistersinger.
    L'année dernière je me souvenais d'une interprétation profondément wagnérienne, cette année j ai eu l'impression d'être projeté dans le futur. Le rosenkavalier venait en surimpression sur la partition de Wagner.
    La nostalgie de la mise en scène de Boesch nous faisait aussi partir de Nuremberg pour Vienne.

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