« Cell’opera »

Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791)
« Deh, vieni alla finestra », « Ach, ich fühl’s », « Dalla sua pace »

Vincenzo Bellini (1801–1835)
« O quante volte »

Gioachino Rossini (1792–1868)
Fantaisie sur Guillaume Tell

Gaetano Donizetti (1797–1848)
« Una furtiva lagrima »

Giuseppe Verdi (1813–1901)
« Un di, se ben rammentomi »,
« Morrò, ma prima in grazia »,
« Ella giammai m’amò »

Giacomo Puccini (1858–1924)
« E lucevan le stelle », « Un bel dì vedremo »

Piotr Ilitch Tchaïkovsky (1840–1893)
« Kuda, kuda », « Da Vspomniela »

Richard Wagner (1813–1883)
« O du, mein holder Abendstern »

Jacques Offenbach (1819–1880)
« Scintille, diamant », Fantaisie sur la « Barcarolle » des Contes d’Hoffmann, « Air de la griserie »

Ophélie Gaillard, violoncelle
Nahuel di Pierro, basse

Morphing Chamber Orchestra
Direction musicale : Frédéric Chaslin

1 CD Aparte TT 75'

Enregistré du 22 au 25 juin 2020 au Casino Baumgarten, Vienne

Bien connue des mélomanes, la violoncelliste Ophélie Gaillard sort des voies dévolues à son instrument pour s’introduire dans le répertoire lyrique avec cet album intitulé Cell’opera . Rendant hommage à un genre qu’elle aime depuis longtemps, Ophélie Gaillard en parcourt des pages célèbres en compagnie du Morphing Chamber Orchestra placé sous la direction de Frédéric Chaslin. Si toutes les pièces ne retiennent pas particulièrement l’attention, l’ensemble est de qualité grâce à la maîtrise technique et à l’expressivité de la soliste. On retiendra également quelques belles transcriptions où le violoncelle transforme la ligne vocale et l’adapte à ses propres possibilités, pour rendre avec des moyens différents de ceux de la voix l’intensité et le sens que le compositeur avait souhaités.

 

L’exercice de la transcription de pièces vocales a décidément le vent en poupe, à en croire les sorties discographiques de ces derniers mois : après Vanessa Benelli Mosell au piano (« Casta diva ») et Christian-Pierre La Marca au violoncelle (« Cello 360 »), c’est désormais Ophélie Gaillard, violoncelliste elle aussi, qui se prête au jeu dans cet album intitulé « Cell’opera ».

La musicienne explique dans le livret accompagnant l’enregistrement avoir développé très jeune un goût pour l’opéra, et on comprend que les choix de répertoire qu’elle a effectués ici ont pour la plupart une résonance personnelle, ou un lien avec un souvenir particulier. A l’écoute de l’album, on se dit que les pièces les plus réussies sont justement celles où Ophélie Gaillard s’empare de la ligne vocale pour se l’approprier, la transformer, ou en tout cas l’assimiler aux possibilités de son instrument ; celles où il ne s’agit pas de « prendre la place » du chanteur absent mais de faire sienne une mélodie, certes d’abord écrite pour la voix, mais qui peut donner lieu à maintes métamorphoses.

C’est le cas de manière évidente dans la « Barcarolle » des Contes d’Hoffmann, intelligemment arrangée par le chef Frédéric Chaslin pour deux violoncelles, et où le matériau mélodique de base connaît quelques transformations qui suffisent à insuffler d’autres couleurs et un autre esprit à la pièce. C’est le cas également dans la sérénade de Don Giovanni, « Deh, vieni alla finestra », où Ophélie Gaillard opte pour des ornements et des phrasés dans lesquels aucun chanteur sans doute ne se lancerait. C’est le cas enfin, non dans l’écriture elle-même mais dans le jeu, avec « Un bel di vedremo » : à la fois le violoncelle y « chante » bien, et en même temps l’interprète ne cherche pas à imiter absolument la voix. La ligne est celle que l’on connaît, mais certains accents, certains phrasés sont ceux qu’un violoncelle seul est capable de rendre : Ophélie Gaillard s’affranchit de la vocalité, et elle fait bien.

En effet, le problème des transcriptions (de manière générale) est qu’elles n’apportent pas forcément grand-chose, si elles ne connaissent pas un vrai travail d’adaptation ; pire : on peut sentir que le texte manque et que l’on perd en expressivité. C’est un peu ce qui se passe dans certains extraits comme « Ach, ich fühl’s », « Dalla sua pace », ou « Una furtiva lagrima » : sans nier les qualités d’Ophélie Gaillard, ces pièces peinent à retenir l’attention, et l’ensemble de l’album n’est pas sans quelques longueurs.

En revanche, on apprécie que « Cell’opera » ne propose pas seulement des transcriptions d’airs : on trouve ainsi une belle fantaisie sur l’ouverture de Guillaume Tell (toujours réalisée par Frédéric Chaslin), ouverture intéressante parce qu’elle convoque différentes atmosphères et différents types d’écriture. On entend ainsi une palette plus large des possibilités expressives du violoncelle, qui parfois répond à l’orchestre, et parfois s’y fond très bien. L’album offre également un beau « Elle ne m’aime pas » de Don Carlos, où cette fois le violoncelle ne joue pas la ligne de chant mais bien évidemment le magnifique solo qui introduit l’air, le rôle de Philippe II étant confié à Nahuel di Pierro qui y fait entendre une belle voix aux graves bien vibrants, mais aussi un très juste souci du texte. Verdi est présent également avec « Un di, se ben rammentomi » et « Morrò, ma prima in grazia », mais on est davantage interpelée, dans un registre radicalement opposé, par l’humour qu’instille Ophélie Gaillard dans « L’air de la griserie » de La Périchole, où elle utilise les extrêmes de l’instrument à des fins expressives.

Enfin, on attirera l’attention sur l’air de Lenski (extrait d’Eugène Onéguine) qui semble particulièrement bien convenir au jeu très intérieur et recueilli de la soliste. Peut-être est-ce aussi parce que cette pièce couvre une tessiture dans laquelle l’instrument sonne remarquablement ; on pourrait en tout cas presque croire que la mélodie a été écrite pour lui, et on y entend mieux qu’ailleurs les qualités de legato et de nuances d’Ophélie Gaillard. Sans jamais être dans l’outrance, sans chercher à tout prix de grands effets dramatiques, elle donne juste l’intensité suffisante à l’une des plus belles mélodies jamais écrites par Tchaïkovski. Le Morphing Chamber Orchestra parvient lui aussi à tirer ici son épingle du jeu, notamment grâce à la qualité des pupitres de vents. S’il est parfois un peu en retrait dans cet album, l’orchestre placé sous la direction de Frédéric Chaslin se montre par moments assez inspiré, à l’image de la « Barcarolle » et de « Ach, ich fühl’s », où les musiciens déploient de fort belles couleurs, et dans l’ouverture de Guillaume Tell où ils ont tout loisir de s’exprimer, des grands legato du début à l’énergie débordante de la fin. Cet album est donc de bonne tenue, servi par une soliste dont on connaît depuis longtemps la maîtrise technique et musicale ainsi que par un orchestre à l’écoute. Tout n’y est pas inoubliable, mais on y trouve tout de même largement de quoi passer un agréable moment.

Claire-Marie Caussin
Après des études de lettres et histoire de l’art, Claire-Marie Caussin intègre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales où elle étudie la musicologie et se spécialise dans les rapports entre forme musicale et philosophie des passions dans l’opéra au XVIIIème siècle. Elle rédige un mémoire intitulé Les Noces de Figaro et Don Giovanni : approches dramaturgiques de la violence où elle propose une lecture mêlant musicologie, philosophie, sociologie et dramaturgie de ces œuvres majeures du répertoire. Tout en poursuivant un cursus de chant lyrique dans un conservatoire parisien, Claire-Marie Caussin fait ses premières armes en tant que critique musical sur le site Forum Opéra dont elle sera rédactrice en chef adjointe de novembre 2019 à avril 2020, avant de rejoindre le site Wanderer.

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