Giuseppe Verdi (1813–1901)
Otello (1887)

Dramma lirico in quattro atti

Livret de Arrigo Boito, d’après le drame de William Shakespeare
Création le 5 février 1887 à la Scala de Milan

Jonas Kaufmann(Otello)
Federica Lombardi(Desdemona)
Virginie Verrez(Emilia)
Carlos Alvarez(Iago)
Carlo Bosi(Roderigo)
Liparit Avetisyan(Cassio)
Riccardo Fassi(Lodovico)
Fabrizio Beggi(Montano)

Orchestre et choeurs de l’Accademia nazionale di Santa Cecilia
Circo Visco (Chef des chœurs)

 Sir Antonio Pappano (Direction musicale)

Coffret 2 CD Sony Classical, 136’

 

Enregistré en entre le 24 juin et le 6 juillet 2019 à Rome (Auditorium Parco della Music

Que les éditions discographiques Sony n'aient pas permises à leur ténor-star d'enregistrer « son » Otelloeût été une aberration. Réalisée il y a tout juste un an à Rome, cette gravure-événement dont la sortie fut plusieurs fois reportée en raison de la crise sanitaire aurait pu, à trop vouloir célébrer l'art de Jonas Kaufmann, passer à côté de l'essentiel et oublier que pour atteindre son but une œuvre se doit d'être collective et non individuelle. Pensée comme un tout homogène et harmonieux, cette version offre ainsi la synthèse parfaite entre une équipe au sommet, habitée, respectueuse et une œuvre d'art qui n'en finit pas de nous révéler ses mystères.

Malgré la crise qui secoue l'industrie du disque depuis plusieurs décennies, les mutations qui ont transformé de manière radicale notre façon de recevoir et de « consommer » la musique, les maisons d'édition se sont adaptées sans abandonner totalement ce qui fit leur gloire :   l'enregistrement studio. En ces temps incertains, l'annonce il y a un an d'une nouvelle gravure d'Otello nous avait fait grand plaisir. Pour ses cinquante ans, Sony donnait à Jonas Kaufmann les moyens de s'illustrer dans le chef‑d’œuvre verdien, dans des conditions similaires à celles d'Aida réalisée quelques temps plus tôt. Savamment constituée autour du célèbre ténor, la distribution aurait pu réunir à nouveau Anja Harteros en Desdemona et Ludovic Tézier en Iago, c'est pourtant la toute jeune soprano italienne Federica Lombardi et le magistral Carlos Alvarez qui ont été choisis pour donner la réplique à Kaufmann. Comme pour Aida et pour le premier Otello interprétée en juin 2017 à Londres par le ténor (DVD Sony Classical), Antonio Pappano est aux commandes, mais cette fois, et quelle différence, à la tête de son orchestre, celui de l'Accademia nazionale di Santa Cecilia. Au Covent Garden la direction du maestro n'avait pas entièrement convaincu, sans doute parque le temps avait manqué et que ce dernier s'était heurté à certaines résistances de la part de musiciens, ceux du Royal Opera House, moins réceptifs que ceux de Rome, qu'il côtoie depuis de longues années. Dans cette version rugissante, convulsive et ténébreuse, tout n'est qu'harmonie, Pappano déroulant un tapis sonore exaltant, tout en veillant à enserrer le drame sur les trois figures principales sans jamais les exclure ou les isoler. Concentré sur l'action et les dérives du personnage central, le chef installe une rhétorique implacable – qui faisait défaut à sa précédente lecture, plus distante et éclatée – et une profondeur dramaturgique qui illuminent avec la même exigence les scènes intimes comme les duos entre Otello et Iago, mais aussi Otello et Desdemona, et les scènes de foule (géniale bagarre du 1er acte, somptueux quatuor du second et miraculeux concertato du 3). La clarté de la mise en place, la précision des attaques et des scènes de liaison, le choix des couleurs et des tempi, souvent nerveux, créée une atmosphère suffocante, cohérente, en totale symbiose avec le théâtre (Shakespeare, auteur de la pièce originale!) et l'extraordinaire partition composée par Verdi.

Dans de telles conditions, Carlos Alvarez, indiscutablement le plus grand baryton en activité, avec Ludovic Tézier, n'a aucun mal à incarner ce diabolique Iago qu'il connait bien pour l'avoir porté à de nombreuses reprises au plateau. Dans la plénitude de ses moyens vocaux et expressifs, le chanteur a bien compris que pour être aussi proche qu'il le souhaite d'Otello, il lui faut savoir composer, feindre et faire comme s'ils étaient égaux et non rivaux. Loin des suppôts de Satan que l'on a pu entendre par le passé, son personnage a de la noblesse, une supériorité de façade qui lui permet, comme lorsque Tito Gobbi interprétait le rôle (et notamment lors d'une intégrale fameuse gravée elle aussi à Rome en 1960, pour RCA, qui réunissait Vickers et Rysanek sous la houlette de Serafin) d'avancer masqué et d'intriguer auprès de cet Otello qu'il sait jaloux et quelque peu obtus. Diseur exceptionnel, Alvarez colore son texte à l'infini, le pare d'accents à l'éclat fauve et métallique qui rappellent ceux d'un George London, autre baryton d'exception, aussi impressionnant dans l'allégresse du « Beva con me » que dans la folle intériorité du « Credo », sa voix seule parvenant à créer un puissant espace scénique imaginaire.

Ce pouvoir et cette particularité sont également partagés par son célèbre confrère. Le timbre de Jonas Kaufmann est immédiatement reconnaissable et dès que nous l'avons reconnu nous ne pouvons nous empêcher de voir l’acteur évoluer sur scène. Pour le ténor munichois aussi l'enregistrement arrive au bon moment : il a déjà testé Otello à deux reprises, à Londres dans la mise en scène traditionnelle de Keith Warner et à Munich dans celle plus contemporaine signée Amélie Niermeyer, été dirigé par deux chefs différents (Pappano et Kirill Petrenko) et en cerne donc bien le caractère. N'ayant pas les moyens de certains de ses prédécesseurs (Kaufmann n'est ni Del Monaco, ni Vickers, ni Domingo) il s'attache à saisir la complexité de ce personnage par le versant psychologique, à relever ses faiblesses et à souligner ses failles en se servant du texte pour tirer le meilleur parti vocal et dramatique. Si son Maure penche davantage vers la noirceur que vers la lumière c'est bien sûr en raison de sa typologie et de son format vocal, qui lui permettent de faire ressortir la tension générale qui l'accompagne, que ce chef soit autoritaire face à ses hommes, violent devant les assertions de ce Iago qu'il croit fidèle, ou désorienté face à son épouse qu'il pense coupable d'adultère. Très en colère pour séparer Cassio, il perd patience auprès de Desdemona avant de montrer ses dents et de sortir ses griffes pour tenter de voir clair dans les accusations de Iago pendant un duo survolté à l'acte 2 « Si pel ciel » aux aigus radieux. « Dio mi potevi scagliar » sculpté par Pappano comme une romance, devient un rêve honteux, qui ne prendra fin qu'avec le meurtre de Desdemona, l'effroi pétrifiant littéralement ce héros déchu dès lors qu'il réalise que sa femme ne lui a jamais menti. « Niun mi tema » n'est plus qu'un triste constat, celui d'une existence ruinée, le signe avant-coureur d'une seconde disparition, Otello n'hésitant plus à se suicider sur le corps encore chaud de celle en qui il aurait dû avoir confiance… Jonas Kaufmann ne chantera peut être pas cette partition aussi longtemps que certains ténors de l'histoire, mais une chose est certaine, il l'aura supérieurement marquée.

Federica Lombardi est à 32 ans une bien belle soprano qui sait profiter avantageusement de l'opportunité qui lui est concédée. Délicate dans les rares, mais essentiels, moments élégiaques écrits pour son personnage, elle sait tenir tête à son époux et à ses emportements incompréhensibles et se démarquer notamment dans le duo qui devient quatuor « D’un uom che geme » (acte 2) et dans l'air du Saule chanté avec finesse et sensibilité d'une voix souple et saine. Aucun faux pas du côté des comprimari tous parfaitement distribués, de Virginie Verrez (Emilia), à Liparit Avetisyan(Cassio), en passant par Riccardo Fassi (Lodovico) et Fabrizio Beggi (Montano), les Chœurs de l'Accademia se montrant comme toujours à la hauteur de leur réputation.

François Lesueur
Après avoir suivi des études de Cinéma et d'Audiovisuel, François Lesueur se dirige vers le milieu musical où il occupe plusieurs postes, dont celui de régisseur-plateau sur différentes productions d'opéra. Il choisit cependant la fonction publique et intègre la Direction des affaires culturelles, où il est successivement en charge des salles de concerts, des théâtres municipaux, des partenariats mis en place dans les musées de la Ville de Paris avant d’intégrer Paris Musées, où il est responsable des privatisations d’espaces.  Sa passion pour le journalisme et l'art lyrique le conduisent en parallèle à écrire très tôt pour de nombreuses revues musicales françaises et étrangères, qui l’amènent à collaborer notamment au mensuel culturel suisse Scènes magazine de 1993 à 2016 et à intégrer la rédaction d’Opéra Magazine en 2015. Il est également critique musical pour le site concertclassic.com depuis 2006. Il s’est associé au wanderesite.com dès son lancement

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1 COMMENTAIRE

  1. Voilà un compte-rendu qui me paraît un peu complaisant pour une direction d’orchestre bien prosaïque.
    J.K est comme à Munich une sorte de chien battu .Alvarez plutôt convenu en comparaison de Finley
    Les chœurs sont sans vie et sentent le studio d’enregistrement.
    Un disque sans avenir…

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