« Zauberoper »

 

Benedikt Schack, Wolfgang Amadeus Mozart, Franz Xaver Gerl, Johann Baptist Henneberg

Der Stein der Weisen oder Die Zauberinsel

Ouverture

« Alle Wetter ! O Ihr Götter ! »

« Den Mädchen trauet nicht zu viel »

« Nadir, du siegst »

Wolfgang Amadeus Mozart

Die Zauberflöte

« Der Vogelfänger bin ich ja »

Peter von Winter

Der Zauberflöte zweyter Teil

« Nun adieu, ich reis, Ihr Schätzchen »

Paul Wranitzky

Oberon-König der Elfen

« Bei soviel Reizen spröde sein »

« Einmal in meinem acthen Jahr »

Antonio Salieri

La Grotta di Trofonio

Ouverture

« Da una Fonte Istesso »

« Se il tuo sposo è assai brioso »

Joseph Haydn

Orfeo e Euridice

Ouverture

« Il pensier sta negli oggetti »

« Chi spira e non spera »

Orlando paladino

« Mille lampi d’accese faville »

« Temerario ! Senti e trema ! »

Christoph Willibald Gluck

Orfeo e Euridice

Ballet des ombres heureuses

 

Konstantin Krimmel, baryton

 

Hofkapelle München

Direction musicale : Rüdiger Lotter

 

1 CD Alpha Classics – 64’55

 

Enregistré en septembre et octobre 2021 à la Neustädter Universitätskirche, Erlangen

C’est un programme original, cohérent et d’un grand intérêt musicologique que le baryton Konstantin Krimmel nous propose avec cet album « Zauberoper », explorant le thème de la magie et du féérique dans l’opéra viennois des années 1760–1800. Accompagné de la Hofkapelle München placée sous la direction de Rüdiger Lotter, cet enregistrement est d’une rare qualité musicale, confirmant un baryton prometteur ainsi que les qualités d’un orchestre qui s’est fait une spécificité des interprétations dites historiquement informées. Un travail remarquable à tous points de vue, qui se montre à la hauteur de ses ambitions.

C’est un programme aussi remarquable qu’ambitieux que nous proposent le baryton Konstantin Krimmel et Rüdiger Lotter, rassemblant des pièces glanées parmi les œuvres de Mozart, Peter von Winter, Paul Wranitzky, Salieri ou encore Haydn : remarquable par son originalité, son intelligence et sa cohérence ; ambitieux car tous les extraits proposés ne se valant pas musicalement, c’est tout entier aux interprètes d’en faire valoir les qualités. Le moins que l’on puisse dire est que le pari est réussi. Car si le programme intéressera peut-être peu en-dehors des amateurs d’opéra viennois des années 1760–1800, son interprétation est d’une qualité indéniable.

Avec « Zauberoper », Konstantin Krimmel explore le répertoire lyrique à travers le prisme de la magie et du féérique. L’album souligne le succès que ces thèmes avaient auprès du public à la fin du XVIIIème siècle, et les grands compositeurs ne se sont pas soustraits à cette mode, bien au contraire : on pense évidemment en premier lieu à La Flûte enchantée, mais la magie peut prendre des formes extrêmement variées et s’adapter à de nombreux genres. Der Stein der Weisen oder Die Zauberinsel et Der Zauberflöte zweyter Teil, sur des livrets de Schikaneder, sont ainsi dans la veine de La Flûte, se situant dans un monde merveilleux où les objets ont des pouvoirs surnaturels, le tout teinté de l’esprit franc-maçon. Chez Haydn, il s’agit en revanche d’une magie toute mythologique, aussi bien dans Orfeo e Euridice que dans Orlando Paladino. Dans La Grotta di Trifonio enfin, le surnaturel n’est pour Salieri qu’un prétexte à la comédie et aux aventures d’un quatuor amoureux, loin du spectaculaire et des pièces à machines dont les spectateurs étaient familiers.

C’est donc tout un panorama d’œuvres variées que Konstantin Krimmel et Rüdiger Lotter déploient, d’un intérêt musicologique et dramatique formidable. L’entreprise est d’autant plus courageuse que Mozart n’y occupe qu’une place mineure : les interprètes assument la rareté de leur programme et ne cherchent pas à attirer l’auditeur par ce qu’il connaît, mais par ce qu’il pourrait découvrir. On l’a dit, toutes les œuvres choisies ne se valent pas musicalement. Après « Der Vogelfänger bin ich ja », le Papageno de « Der Zauberflöte zweyter Teil » fait pâle figure : même personnage, même forme strophique, sujet assez similaire… mais là où Mozart donne à la forme strophique une charmante simplicité, Peter von Winter s’enlise dans un air répétitif. De même, toutes les pages issues de Der Stein der Weisen, composé à huit mains par Benedikt Schack, Franz Waver Gerl, Johann Baptist Henneberg et Mozart, ne sont pas d’égale qualité et Emmanuel Schikaneder ne signe pas, dans l’air « Alle Wetter ! O Ihr Götter ! » son meilleur livret. Mais les musiciens de la Hofkapelle München font preuve d’un dynamisme, d’un engagement, d’une concentration tels qu’ils font ressortir le meilleur de chaque pièce, des moins réussies aux plus abouties : les figuralismes et les délicats ornements de l’Oberon de Wranitzky, les couleurs et le jeu théâtral de La Grotta di Trofonio de Salieri, le caractère martial d’Orlando paladino de Haydn, et bien sûr l’élégance évanescente du « Ballet des ombres heureuses » de Gluck. Rüdiger Lotter montre à la tête de l’orchestre une maîtrise stylistique mais aussi un sens expressif et dramatique absolument nécessaires à ces œuvres conçues pour la scène. « Der Vogelfänger bin ich ja » est sans doute en ce sens l’air le plus réussi de l’enregistrement : avec un tempo allant et une tension constante, malgré l’apparente simplicité de la pièce, l’orchestre déploie un son radieux et accompagne au mieux les intentions du chanteur et la sensibilité du personnage.

Konstantin Krimmel possède quant à lui, entre autres, trois qualités précieuses pour ce répertoire : une clarté dans l’émission, une diction parfaitement compréhensible, et une élégance dans l’ornementation qui en font un interprète tout désigné pour la musique de cette fin du XVIIIème siècle. Le baryton donne un relief bienvenu aux différents livrets, sans jamais forcer le trait ou rechercher l’éclat vocal ou dramatique. On sent dans l’air « Bei soviel Reizen spröde sein » un enthousiasme à se fondre dans les élans guerriers du personnage, de même qu’un plaisir à réciter les leçons de morale matrimoniale de l’Aristone de La Grotta di Trofonio. Endossant le costume de héros divers, Konstantin Krimmel remet en lumière des œuvres très représentatives de leur époque et qui furent, pour certaines, de véritables triomphes. On peine à l’imaginer aujourd’hui, mais l’opéra de Salieri connut pas moins de trente reprises dans la décennie suivant sa création, et traduit en plusieurs langues ; il fut même le premier opéra comique édité dans son intégralité.1 Si certains ouvrages n’ont pas connu une postérité égale à leur succès auprès de leurs contemporains, c’est une source passionnante pour les auditeurs que nous sommes aujourd’hui de pouvoir nous constituer un panorama de l’environnement musical qui a vu éclore les génies de Haydn, Mozart ou Gluck ; de pouvoir relire les partitions à l’aune du goût du XVIIIème siècle.

Si l’on ne tarit pas d’éloges sur cet enregistrement, c’est parce qu’il va au bout de ses ambitions : une ambition musicologique, mais aussi une ambition musicale. Choisir des pièces rares, ou qui ne sont pas nécessairement des chefs d’œuvre, n’empêche pas ici un haut niveau d’exigence dans l’interprétation – au contraire. Les airs de von Winter ou de Wranitzky ne sont pas là seulement pour l’anecdote, ou pour leur seule originalité. Ils font partie intégrante du programme et sont même les garants de sa cohérence. Chacun pourra être sensible ou non à cette musique, et certains auditeurs n’y trouveront peut-être pas un immense intérêt. Mais on ne saurait trop recommander cet enregistrement à tous ceux qui s’intéressent à cette période charnière qu’ont été les années 1760–1800, ou à ceux qui voudraient découvrir un baryton à l’avenir prometteur, sans l’ombre d’un doute.

Notes   [ + ]

1. Salieri : Ein Musiker im Schatten Mozarts ?, Volkmar Braunbehrens
Claire-Marie Caussin
Après des études de lettres et histoire de l’art, Claire-Marie Caussin intègre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales où elle étudie la musicologie et se spécialise dans les rapports entre forme musicale et philosophie des passions dans l’opéra au XVIIIème siècle. Elle rédige un mémoire intitulé Les Noces de Figaro et Don Giovanni : approches dramaturgiques de la violence où elle propose une lecture mêlant musicologie, philosophie, sociologie et dramaturgie de ces œuvres majeures du répertoire. Tout en poursuivant un cursus de chant lyrique dans un conservatoire parisien, Claire-Marie Caussin fait ses premières armes en tant que critique musical sur le site Forum Opéra dont elle sera rédactrice en chef adjointe de novembre 2019 à avril 2020, avant de rejoindre le site Wanderer.

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