Coffret Charlotte Sohy – Compositrice de la Belle-Epoque

« Autour du piano »
Fantaisie op.3
Chants de la lande op.4
Sonate op.6
Octobre op.23, n°1
Quatre pièces romantiques op.30
Trio op.24

« Autour du quatuor »
Premier quatuor op.25
Deuxième quatuor op.33
Triptyque champêtre op.21

« Autour de l’orchestre »
Trois chants nostalgiques, op.7
Deux poèmes chantés op.17
Thème varié op.15 bis
Histoire sentimentale op.24
Méditations op.18

Marie-Laure Garnier, Marie Perbost, sopranos
Aude Extrémo, mezzo-soprano
Nikola Nikolov, Omer Bouchez, Elise Liu, Cordelia Palm, violon
Lou Yung-Hsin Chang, alto
Héloïse Luzzati, Xavier Philipps, Yan Levionnois, violoncelle
Mathilde Calderini, flûte
Constance Luzzati, harpe
David Kadouch, Célia Oneto Bensaid, Marie Vermeulin, piano
Quatuor Hermès

Orchestre national Avignon-Provence
Direction musicale : Debora Waldman$

3 CD « La boîte à pépites » – 74’23 + 57’29 + 52’57

Enregistré en mars, mai et décembre 2021 et janvier 2022 à l’Opéra-Confluence d’Avignon, La Courroie et la Maison de l’Orchestre national d’Ile-de-France

Mettre en lumière des compositrices méconnues ou oubliées, telle est l’ambition du label « La Boîte à Pépites » et de l’association ELLES Women Composers qui œuvrent depuis 2020 à la redécouverte de ces femmes et de leur répertoire. Leur premier enregistrement est consacré à Charlotte Sohy (1887–1955) et réunit de nombreux interprètes qui rendent un hommage particulièrement réussi à une compositrice au talent évident, et dont l’oubli dont elle a été victime ces dernières décennies est difficilement compréhensible.

 

Voilà un label qui porte bien son nom ! « La Boîte à Pépites », fondée par la violoncelliste Héloïse Luzzati et le collectif ELLES Women Composers, nous promettait de l’inédit : c’est chose faite avec ce coffret de 3 CD consacré à la compositrice Charlotte Sohy. Ce premier enregistrement constitue, on l’espère, le premier d’une longue série qui permettra de découvrir d’autres visages féminins méconnus ou oubliés du répertoire ; c’est en tout cas l’ambition d’ELLES Women Composers, alors que le répertoire des orchestres repose à 97% sur des œuvres composées par des hommes.

Mais bien au-delà de la question de la parité, on se demande à l’écoute de ce coffret comment les œuvres de Charlotte Sohy (décédée en 1955) ont pu si vite disparaître des programmes : car l’enregistrement, articulé en trois volets (« Autour du piano », « Autour du quatuor » et « Autour de l’orchestre »), nous fait entendre des pièces d’une remarquable qualité, inspirées, expressives et à l’orchestration raffinée.

Née en 1887, Charlotte Sohy fut une amie d’enfance de Nadia Boulanger ainsi que l’élève de Mel Bonis, Albert Roussel et Louis Vierne : un environnement musical prestigieux, renforcé par sa rencontre avec le compositeur et chef d’orchestre Marcel Labey qu’elle épouse en 1909. Pièces instrumentales, mélodies, musique de chambre, œuvres orchestrales, opéra, Charlotte Sohy s’essaie à de nombreux genres – ainsi qu’à la rédaction de poèmes qu’elle met en musique, ou de livrets d’opéra comme celui de Bérangère, premier ouvrage lyrique de son mari, ou de L’Esclave couronnée qu’elle a adapté d’une nouvelle de Selma Lagerlöf et qu’elle compose entre 1917 et 1921. Mère d’une famille nombreuse, c’est grâce à ses enfants et surtout à son petit-fils et ayant-droit François-Henri Labey que son œuvre a pu être conservée et qu’elle a pu retrouver le chemin du disque. Grâce également à la cheffe Debora Waldman qui, suite à sa rencontre avec François-Henri Labey, découvrait en 2014 la Symphonie Grande Guerre de Charlotte Sohy et la créait quelques années plus tard avec l’Orchestre Victor Hugo Franche Comté.1

C’est donc tout naturellement qu’il a été fait appel à la cheffe pour diriger le versant orchestral de l’enregistrement, à la tête de l’Orchestre National Avignon-Provence. Ils interprètent ainsi les Trois chants nostalgiques, op.7 et les Deux poèmes chantés, op.17 en compagnie d’Aude Extrémo, qui y montre une belle intensité vocale. Les Méditations op.18 sont quant à elles des pièces bien plus apaisées et lumineuses, servies par la soprano Marie Perbost dont le timbre répond bien à la douceur des textes écrits par Charlotte Sohy elle-même.

Mais les plus belles pièces du disque consacré à la musique orchestrale de la compositrice sont sans conteste le Thème varié (qui suit un très bel arc narratif que la violoniste Cordelia Palm met particulièrement bien en valeur) et surtout l’Histoire sentimentale. En quatre mouvements, cette suite orchestrale était d’abord destinée à être une musique de film, ce qui s’entend dès les premières mesures : chaque mouvement semble en effet planter un décor, et il y a dans cette musique une fluidité, une absence totale d’immobilisme qui lui donnent une dimension très cinématographique. On se laisse facilement emporter par la variété de cette œuvre, par son expressivité et les images qu’elle est capable de convoquer dans l’imagination de l’auditeur ; par la beauté de l’orchestration également, qui apparaît de manière peut-être encore plus frappante que dans les autres pièces de l’album. Les musiciens de l’Orchestre National Avignon-Provence et leur cheffe Debora Waldman réalisent ici un remarquable travail pour convoquer toutes les couleurs de la partition et déployer des œuvres en perpétuel mouvement et qui séduisent par leur aisance.

 

Qu’on ne s’y trompe pas cependant : la musique de Charlotte Sohy ne manque pas d’intensité ni, par moments, d’effets dramatiques. Cela est particulièrement prégnant dans les premières pièces de sa carrière, réunies dans le disque « Autour du piano » : la Sonate op.6 comme la Fantaisie op.3 montrent une jeune compositrice qui possède un goût particulier pour les ruptures expressives et dont le matériau mélodique de base, parfois assez simple, gagne progressivement en puissance et en tension. Cela n’exclut pas des pages plus lumineuses, ou seulement mélancoliques, mais cela montre une compositrice au style affirmé et acéré, dès ses premières œuvres.

De cet album on retiendra tout particulièrement la Fantaisie op.3 dont David Kadouch rend avec talent les reliefs, ainsi que le jeu élégant de Marie Vermeulin dans les Quatre pièces romantiques op.30. Le Trio op.24 quant à lui séduit par l’alternance de moments de tension et de pages plus apaisées, bénéficiant de la très belle interprétation de Nikola Nikolov, Xavier Philipps et Célia Oneto Bensaid dont l’homogénéité du son d’ensemble est idéale pour cette œuvre.

Le nombre important de pièces et d’interprètes convoqués pour ce coffret ne nous permettent pas d’en faire un compte rendu détaillé et de les citer un par un, mais faire appel à différents musiciens participe aussi de l’intérêt de ces albums, introduisant une variété dans le jeu et permettant à un maximum d’interprètes de s’approprier ces œuvres inédites. Le Quatuor Hermès se révèle ainsi idéal dans les Quatuors op.25 et 33 avec de superbes dynamiques et un engagement de tous les instants. Mathilde Calderini, Omer Bouchez, Lou Yung-Hsin Chang, Yan Levionnois et Constance Luzzati apportent quant à eux tout le lyrisme et le rayonnement attendus dans le Triptyque champêtre op.21, qui est sans conteste l’une des plus belles pièces de Charlotte Sohy où se révèlent sa science des atmosphères et des couleurs.

L’initiative de « La Boîte à Pépites » de mettre en lumière des femmes compositrices était évidemment d’emblée enthousiasmante (et on soulignera la qualité du livret accompagnant l’enregistrement, très intéressant et au graphisme particulièrement soigné et réussi). Mais elle l’est d’autant plus à l’écoute de ce coffret qui, on l’espère, inspirera les musiciens et les programmateurs à remettre l’œuvre de Charlotte Sohy à l’honneur.

Notes   [ + ]

1. Voir à ce sujet le livre La Symphonie oubliée, signé Debora Waldman et Pauline Sommelet et paru aux éditions Robert Laffont
Claire-Marie Caussin
Après des études de lettres et histoire de l’art, Claire-Marie Caussin intègre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales où elle étudie la musicologie et se spécialise dans les rapports entre forme musicale et philosophie des passions dans l’opéra au XVIIIème siècle. Elle rédige un mémoire intitulé Les Noces de Figaro et Don Giovanni : approches dramaturgiques de la violence où elle propose une lecture mêlant musicologie, philosophie, sociologie et dramaturgie de ces œuvres majeures du répertoire. Tout en poursuivant un cursus de chant lyrique dans un conservatoire parisien, Claire-Marie Caussin fait ses premières armes en tant que critique musical sur le site Forum Opéra dont elle sera rédactrice en chef adjointe de novembre 2019 à avril 2020, avant de rejoindre le site Wanderer.
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