Rossini, Ariettes à l'Ancienne

Melody Louledjian, soprano
Giulio Zappa, piano

1 CD Klarthe

 

Enregistré en août 2021 au studio Alys (Manteyer). 1 CD Klarthe

Rares sont les chanteuses françaises à s’être jusqu’ici frottées aux mélodies écrites par Rossini dans les dernières années de sa vie. Écrites dans la langue de Molière, ces Ariettes à l'Ancienne n’en font pas moins appel à une virtuosité typique de l’opéra tel que le compositeur italien l’avait pratiquée durant la première partie de sa carrière. Melody Louledjian s’en tire avec panache dans un disque entièrement dédié à ces « péchés de vieillesse ».

On hésite entre plusieurs comparaisons possibles, dûment validée par la sagesse populaire. La première manque de noblesse, mais conviendrait bien à celui qui fut un éminent gastronome et auquel diverses recettes restent associées à plus ou moins juste titre : de même que « Tout est bon dans le cochon », il n’y a rien à jeter dans le Rossini, et même les extrémités de sa production méritent la plus attentive des oreilles. Mais en prononçant ce mot de production, on songe à une autre formule, émanant du grand Lavoisier : « Dans la nature, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Et de fait, telle est l’impression que pourra avoir à plusieurs reprises le mélomane, surpris de reconnaître plus d’un passage familier, à l’écoute du disque Ariettes à l’ancienne, dans lequel la soprano Melody Louledjian a réuni une quinzaine de pièces vocales du dernier Rossini.

Car même après Guillaume Tell (qui aurait dû être suivi de plusieurs autres opéras déjà commandés par l’Académie royale de musique, si la révolution de 1830 n’en avait décidé autrement), le « compositeur paresseux » ne se résigna pas à une oisiveté totale. Et même dans ses dernières années, il laissa quelque cent cinquante pièces composées entre 1857 et 1868, réparties en quatorze albums (six de pièces vocales, huit de pièces instrumentales). Cultivant la dérision, Rossini y anticipe franchement Erik Satie par le choix de ses titres : Quatre hors‑d’œuvre pour piano (Les Radis, les Anchois, les Cornichons, le Beurre) ou Fausse couche de polka mazurka, également pour piano ; Chœur des chasseurs démocrates, pour chœur masculin, tambour et tam-tam, ou Canon antisavant à trois voix…

Pour qui veut s’intéresser à Rossini en dehors de ses opéras, la matière ne manque donc pas. Il y a largement de quoi élaborer plus d’un programme de récital, et certains artistes y avaient avec raison picoré. On songe évidemment à Cecilia Bartoli, qui avait gravé un certain nombre de ces airs (dont « L’Orpheline du Tyrol » et « La Grande Coquette ») dans un album déjà assez ancien, Rossini Recital sorti chez Decca en 1991. L’année suivante, Thomas Hampson incluait notamment « La Chanson du bébé » dans son récital Meyerbeer-Rossini chez EMI, Opera Rara de son côté ayant fait paraître en 2009 un album intitulé Rossini Songs où ces airs, en français pour la plupart, étaient interprétés par une équipe anglo-saxonne, en partie composée de rossiniens (Lawrence Brownlee, Jennifer Larmore), accompagnée au piano par Malcolm Martineau, ensemble très British où Mireille Delunsch semblait comme égarée.

Autrement dit, sans véritablement contenir d’inédit au disque, le récital de Melody Louledjian n’a néanmoins rien de redondant, et ces mélodies ont rarement été enregistrées par des francophones. C’est donc l’occasion de les entendre enfin sans accent exotique, dans une diction limpide et naturelle, et avec une parfaite intelligence du texte. La voix est assurée d’un bout à l’autre de la tessiture, certaines pages donnant à entendre de belles plongées dans le grave ou se concluant par des suraigus brillants. La soprano française d’origine arménienne est actuellement en pleine possession de ses moyens, la chose mérite d’être précisée car les mélodies de Rossini ont parfois été abordées par des artistes en tout début de carrière (on peut penser à Bartoli mentionnée plus haut). Melody Louledjian peut s’appuyer sur un parcours déjà riche de rôles extrêmement variés, tout en possédant la virtuosité nécessaire à ces pages parfois exigeantes.

En effet, bien qu’il s’agisse de mélodies de salon, Rossini ne renonce en rien à ses habitudes et exige des prouesses comparables à celles qu’il attendait des chanteurs d’opéra. Parfois, même, comme dans le cas de la « Chanson de Zora (La petite bohémienne) », l’accumulation de vocalises n’est pas sans évoquer « Glitter and Be Gay », l’air de Cunégonde dans Candide où Bernstein s’amusait justement à parodier une certaine musique du XIXe siècle. Chez Rossini, l’intention moqueuse est flagrante dans « La Grande Coquette », avec ces brusques sauts sans lien avec le sens, uniquement introduits pour refléter le côté rococo du sujet. Les références au Tyrol ou à l’Espagne sont bien sûr là pour favoriser l’introduction d’acrobaties vocales. Les « Adieux à la vie » vont dans le sens opposé, en se contentant de répéter inlassablement une seule et même note. Par ailleurs, certaines pages frappent par leur dépouillement, comme si le compositeur baissait parfois le masque de l’ironiste et se contentait d’illustrer avec sincérité le sens de ces poèmes souvent larmoyants et mélodramatiques. La plupart des poèmes mis en musique par Rossini sont dus à son ami Emilien Pacini (1811–1898), auquel ses fonctions de censeur dramatique au ministère de l’Intérieur laissait assez de loisirs pour taquiner la muse : on lui doit plusieurs livrets d’opéra, et notamment la version française du Freischütz adaptée par Berlioz, ainsi que celle du Trouvère.

Et bien évidemment, comme nous le disions plus haut, Rossini pratiquait alors le recyclage comme il l’avait toujours fait : c’est particulièrement flagrant avec « La légende de Marguerite », qui reprend quasi note pour note « Una volta c’era un re » de La Cenerentola et en adapte même le sujet, puisque le texte dû à « N. Cimbal » évoque lui aussi le triomphe de la bonté.

Délicatement accompagnée par le pianiste Giulio Zappa, Melody Louledjian sait varier les climats, passant de la simplicité des toutes premières plages du disque, composées sur le même poème de Jean-Jacques Rousseau (Rossini aimait se livrer à ce genre d’exercice, et l’on sait qu’il s’amusa à proposer huit versions différentes du même texte de Métastase pour l’opera seria Siroe, « Mi lagnerò tacendo ») à la superbe déployée dans d’autres. Pudique dans les mélodies les plus sobres, la soprano a l’intelligence de ne pas rajouter de clins d’œil superflus dans celles où l’humour est déjà bien suffisamment évident. Et c’est sans basculer dans la caricature qu’elle termine sur « La chanson du bébé » qui mêle à un goût régressif pour le pipicaca quelques allusions aux vedettes offenbachiennes de l’époque, Hortense Schneider et Térésa.

 

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

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