Eine Nacht in Venedig/Une nuit à Venise
Opéra comique en trois actes de Johann Strauss Jr (1883)

Livret de Friedrich Zell et Richard Genée (1883)
Version de Erich Korngold et Ernst Marischka (1923)

Direction musicale : Daniele Rustioni
Mise en scène et réécriture des dialogues : Peter Langdal
Traduction allemande des dialogues : Peter Urban-Halle
Décors : Ashley Martin-Davis
Costumes : Karin Betz
Lumières : Jesper Kongshaug
Chorégraphie : Peter Friis

Duc Guido : Lothar Odinius
Delacqua : Piotr Micinski
Barbara : Caroline MacPhie
Annina : Evelin Novak
Caramello : Matthias Klink
Pappacoda : Jeffrey Treganza
Ciboletta : Jasmina Sakr
Enrico : Bonko Karadjov
Testaccio : Brian Bruce
Barbaruccio : Jean-François Gay
Agricola : Sharona Applebaum
Constantia : Alexandra Guérinot
Centurio : Paolo Stupenengo

Chef des Chœurs : Philip White
Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Lyon

En coproduction avec Oper Graz
En partenariat avec le Royal Opera House of Muscat

Opéra National de Lyon, 19 décembre 2016

Une opérette qu'on appelle opéra-comique au livret si confus qu'il fut revu par Korngold et Marischka en 1923 pour une reprise viennoise. Une intrigue légère et des histoires de couples officiels et moins dans une nuit de carnaval vénitien : le metteur en scène Peter Langdal, qui revient à Lyon après sa Chauve Souris de 2008 en fait une joyeuse arlequinade, parfaitement adaptée à la période des fêtes.

L’opérette de fin d’année, ou une grande œuvre populaire, est une tradition à Lyon : on se souvient du Roi Carotte d’Offenbach dans la mise en scène de Pelly la saison dernière. Honneur à Johann Strauss cette année, avec une œuvre moins connue, mais remplie (notamment en deuxième partie) de hits de la musique viennoise. Honneur aussi au chef Daniele Rustioni, qui va ouvrir l’an prochain sa première saison de directeur musical, et qui cette saison dirige – unique apparition- pour la première fois une opérette intégrale de Johann Strauss. L’opérette de Strauss n’a pas eu beaucoup de chance à sa création à cause d’un livret touffu : elle a été reprise et simplifiée en 1923 grâce à Ernst Marischka (le futur cinéaste de la série des Sissi avec Romy Schneider) et à une partition réorchestrée par Korngold. C’est cette version (pour le Theater an der Wien) qui nous est ici proposée, à l’instrumentation plus diversifiée (étonnantes interventions des percussions par exemple) et qui est plus souvent jouée que la version originale, elle-même fortement inspirée d’un Opéra-Comique français Le Château Trompette (1860) de François-Auguste Gevaert. C’est d’ailleurs sans doute pour cette raison que Eine Nacht in Venedig est appelée Opéra-Comique.
L’histoire en est à la fois simple : un Duc vient traditionnellement à Venise, qu'il abreuve de subsides, au moment du Carnaval pour s’amuser avec les jolies vénitiennes, souvent mariées avec les édiles locaux, dont une en particulier qui lui joue un tour en laissant sa camériste à sa place. Mais la camériste elle-même est en couple avec un brave tenancier de restaurant…bref, en temps de Carnaval tout est permis parce que tout le monde est masqué. Jeux de maschere, de maris trompés, de couples en goguette : dans la Venise rêvée de Strauss (qui ne l’oublions pas, est restée autrichienne de 1815 à 1866, soit 17 ans avant la création, cela crée des liens).
Peter Langdal, le metteur en scène (danois) a réécrit les dialogues pour les actualiser dans une version en costumes non modernes, mais années cinquante et soixante, ces années où Venise était le lieu de fêtes restées célèbres, notamment organisées par l’américaine Elsa Maxwell. En faisant du Duc (grâce aux costumes de Karin Betz) un sosie de Karl Lagerfeld, un roi des fêtes mondaines (qui déclara néanmoins détester le Carnaval, mais qui fit des défilés au Lido notamment), nous sommes dans cette ambiance mythique d’une Venise de clichés : c’est la nourriture préférée des opérettes que les clichés et les mythes dans lesquelles les publics se reconnaissent. Le décor de Ashley Martin-Davis le confirme en constituant un espace quasi unique, évoquant ponts et canaux vénitiens, aux couleurs d’Arlequin rappelant que Venise a fait beaucoup pour le personnage, bien que né à Bergame. Il s’agit donc d’une Arlequinade appuyée sur tous les clichés possibles de l’Italie, café, pizzaiolo et spaghettis en prime, mais dont la musique n'a rien d'italien. Une viennoiserie italiote. C’est très fluide, très bien fait, très agréable à voir, et constitue un spectacle de fin d’année de très bon niveau, qui ne tombe jamais dans la vulgarité, avec de belles chorégraphies de Peter Friis inspirées de loin par la comédie musicale américaine. C'est toutes les forces de l'Opéra de Lyon qui sont ici valorisées. Le succès ne s’est d’ailleurs pas démenti auprès d’un public lyonnais toujours un peu difficile à dérider, mais qui finit dans la deuxième partie notamment, sans doute mieux faite dramaturgiquement, à entrer dans la danse et faire un triomphe à la troupe.

Car la faiblesse de l’œuvre est un livret un peu confus, malgré les interventions de Korngold et Marischka, et celles de Peter Langdal pour cette production. Le choix de la version originale allemande n’arrange peut-être pas les choses pour justement entrer dans la danse. La question est réglée aujourd’hui pour l’Opéra (même la Komische Oper de Berlin a choisi les versions en langue originale), mais reste en suspens pour l’opérette, notamment les opérettes viennoises (bien que celle-ci ait été créée à Berlin, plus pour des raisons liées à la vie privée de Johann Strauss d’ailleurs). Les grandes opérettes germaniques ont connu leur version française (au Châtelet !), et le caractère populaire du genre justifie le choix d’une version en langue locale, surtout d’ailleurs à cause des nombreux dialogues, peut-être un peu longuets pour un spectateur non germanophone. Il reste que la question de la version – originale ou non- ne pèse qu’au moment où le livret a moins de force.  C’est donc pour ma part une question sans objet à l’heure d’efficaces systèmes de surtitrage.
Musicalement, le travail est mené de main experte par un Daniele Rustioni dont la fougue et le sens des rythmes et de la pulsion musicale et scénique ont rendu ce Strauss vraiment « idiomatique ». Il n’existe pas de partition éditée de la version Korngold à ce que je sache et les services de l’Opéra de Lyon ont reconstitué une partition d’orchestre. Daniele Rustioni abordait une opérette complète de Johann Strauss pour la première fois et l’on peut dire qu’il a atteint sa cible en plein centre : la lecture est détaillée, très claire, avec une forte dynamique et un sens aigu de la mise en scène/son. Les spectateurs lyonnais savent quelle pulsion il peut donner à une partition (La Juive !), et ce répertoire doit beaucoup au répertoire rossinien et belcantiste dont il emprunte souvent les formes (c’est encore plus évident chez Offenbach) : les ensembles sont spectaculaires, les moments strictement musicaux (danses) sont vraiment étourdissants de vivacité : c’est une vraie réussite, qui accompagne un plateau très engagé, et très divertissant. Le futur directeur musical imprime déjà un son et une ductilité à l’orchestre (excellent) auxquels on n’était pas habitué.
L’ensemble du plateau entraîne dans une ronde de chants et de danses sans failles, avec des dialogues menés avec un grand dynamisme et un jeu frais et jeune. Il est dominé par Lothar Odinius, qui a d’abord du style. Du style cela veut dire  une jolie technique capable de s’adapter à différents genres dont celui de l’opérette dans lequel il est vraiment à l’aise, avec une diction claire, une grande fluidité, et un art d’alléger l’émission qui est un modèle du genre. Une fois de plus, cet habitué de l’opéra de Lyon montre qu’il est l’un des bons chanteurs du moment, en qui l’on peut vraiment faire confiance, de Mozart à Wagner en passant par les deux Strauss. Et sa composition en Lagerfeld de comédie est très réussie !

La jeune Evelin Novak, vue à Berlin dans Fidelio  (où elle chantait Marzelline) confirme les qualités aperçues alors : vraie présence vocale, sens de la scène, diction impeccable qui dessine chaque mot, lyrisme réel. Elle s’impose comme la référence de ce jeune plateau. La Ciboletta de Jasmina Sakr est très idiomatique (elle a étudié à Vienne) et elle a le style déluré qui convient à ce répertoire : vive, très à l’aise, fraîche, elle convient parfaitement au rôle. Caroline MacPhie a la technique de ceux qui ont travaillé le chant dans le monde anglo-saxon, elle a aussi ductilité et aisance scénique, même si le rôle de Barbara est moins important. Du côté masculin, les choses sont plus contrastées : jolie prestation en barbon jaloux (Delacqua – nom prédestiné à Venise) de Piotr Micinski, un peu décevant le Caramello de Matthias Klink, ténor qui m’a pourtant toujours  bien plu, en barbier du duc et lointain, très lointain descendant de Figaro (comme tous les barbiers…) que j’ai trouvé moins alerte, moins dans le rôle avec quelques problèmes dans l’aigu. Plus vivace, incroyablement dynamique et plus idiomatique (!) l’américain Jeffrey Treganza dans Pappacoda le cuisinier. Il est vrai qu’il est en troupe à la Volksoper de Vienne où l’on s’y entend en matière d’opérette viennoise. Le jeune ténor Bonko Karadjov est Enrico, le redoutable séducteur de Barbara, vif et alerte qui remporte un très joli succès en chantant et faisant le poirier tout à la fois. Tout le reste de la distribution, faite de rôles d’appui, est bien tenu : Jean-François Gay, Brian Bruce Sharona Applebaum, Paolo Stupenengo et Alexandra Guérinot, tous artistes de l’excellent chœur de l’Opéra (dirigé par Philip White), sont parfaitement à l’aise et montrent une fois de plus l’excellence d’un chœur qui a montré encore ici ses qualités vocales et scéniques.
Malgré les nuages d’une grève qui a perturbé les premiers jours de cette série, une soirée très réussie, dont on sort revigoré et souriant. C’est l’effet voulu. Dans un mois ce sera Jeanne au bûcher et Castellucci…une autre histoire…

Image finale
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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