Programme

Wolfgang Amadé Mozart, Symphonie n°35 Kv385 (Haffner)
Piotr Ilitch Tchaikovski,Symphonie n° 6 en si mineur  op.74 (Pathétique)

Orchestra Nazionale Sinfonica della Rai
Direction musicale : Kirill Petrenko

Auditorium RAI Arturo Toscanini – 23 décembre 2016

Rarement des concerts symphoniques déchaînent un tel enthousiasme, notamment en Italie, plus habituée à l'Opéra : celui dirigé par Kirill Petrenko à l'auditorium RAI de Turin en fait partie : celui qui dirigera dans moins de trois les Berliner Philharmoniker a mis à genoux un public stupéfait par un concert qui a fait redécouvrir la Pathétique et a littéralement emporté et transfiguré l'Orchestre de la RAI.

Kirill Petrenko est venu à Turin en 2001 pour remplacer Giuseppe Sinopoli brutalement disparu pour Rosenkavalier, et en 2013 pour un programme Wagner qui avait frappé le public. Il revient pour diriger l’Orchestra Sinfonica Nazionale della Rai dans le programme qu’il dirigera avec les Berliner Philharmoniker ce Printemps (sauf la pièce de John Adams prévue avec Berlin et non exécutée ici), à savoir la Symphonie n°35 Haffner et la Symphonie n°6 Pathétique de Tchaikovski.
Kirill Petrenko fonctionne à rebours de nombreux chefs dilués dans de nombreux concerts : il se concentre sur quelques programmes très limités et repris avec les rares orchestres qu’il dirige. Entre les opéras qu’il dirige à Munich (une trentaine de soirée par saison), et les rares concerts (une dizaine de soirées) avec des programmes voisins, c’est un long travail de préparation qui remplit son année : la Sinfonia Domestica, entendue avec la Bayerisches Staatsorchester sera reprise avec l’orchestre du Concertgebouw en juin, et Tchaïkovski à l’honneur pendant la tournée du Bayerisches Staatsorchester (Symphonie n°5, à Paris notamment) est repris (mais avec la Symphonie n°6 Pathétique) avec l’Orchestra Sinfonica della RAI et avec les Berlinois.
Loin des médias, loin du glamour, Kirill Petrenko fait pourtant crouler les salles à chaque concert symphonique et celui de Turin n’a pas fait exception. Et c’est heureux pour l’Italie, malade de sa culture, avec des institutions durement touchées par les réductions budgétaires. Les Orchestres de la RAI ont été fusionnés en 1994, ils étaient quatre, le Scarlatti à Naples, les orchestres symphoniques de la RAI de Milan, de Rome, de Turin, ils ont été réduits à un seul, l’Orchestra Sinfonica Nazionale de la RAI : un jeu de massacre que d’autres aimeraient peut-être reproduire non sur les rives du Pô mais d’un autre fleuve (suivez mon regard). La culture musicale italienne est plutôt lyrique, et bien peu symphonique, et il reste aujourd’hui, mis à part quelques orchestres régionaux, deux orchestres nationaux à culture internationale, l’Orchestra dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia à Rome, dirigé par Antonio Pappano et l’Orchestra Sinfonica Nazionale della RAI à Turin dirigé par James Conlon. Ainsi Turin a la chance d’avoir deux auditoriums, le Lingotto, Auditorium Agnelli, de Renzo Piano, pour les concerts de Lingotto Musica, et l’auditorium Arturo Toscanini, qui remonte à 1958 après avoir été un grand manège au XIXème, puis un théâtre de référence, à l’ombre de la Mole Antonelliana, symbole de Turin et siège du magnifique Musée national du cinéma : ne jamais oublier de s’arrêter à Turin quand on fait du tourisme en Italie, la ville est somptueuse, la culture y est vive, l’art de vivre plus serein qu’ailleurs.

Kirill Petrenko est fascinant à regarder, et il faut sans cesse aussi observer la manière dont les musiciens le suivent : Il semble avoir une relation directe avec chacun, grâce à des gestes précis, multiples aussi, l’œil à l’affût, une main gauche très mobile qui devient souvent poing, le visage, le corps et presque toujours un très grand sourire. Avec cette technique il a la réputation d’obtenir ce qu’il veut des orchestres.
Ce vendredi, on lisait la fascination sur les visages des musiciens, même lorsqu’ils ne jouaient pas : alors, simplement, ils le regardaient, avec une intensité incroyable. Et l’orchestre a joué de manière  exceptionnelle, avec un enthousiasme communicatif et un son plein, rond, précis. Un orchestre déchaîné et transfiguré : sublime. Aussi le public a‑t‑il été emporté finissant debout, délirant.

La Symphonie n°35 de Mozart est une des symphonies les plus aimées du public, la “première des dernières” symphonies. C’est une transformation de la « Sérénade Haffner » écrite l’année précédente en 1782. Dès l’andante initial, on comprend que le Mozart de Petrenko est classique, mais aigu et dramatique (le premier accord!) : il met au centre une certaine tension, loin d’une élégance gracieuse un peu ennuyeuse. Ce Mozart s’ouvre in medias res et soigne les contrastes, mais sans sacrifier aux modes du jour (reprise du ritornello – le refrain- par exemple). L’andante est linéaire, retenu et donne l’impression d’une mélancolie légère, mais marquée.
La différence avec l’allegro est nette : mais sans aucune exagération. C’est une manière d’exécuter la musique sans jamais surjouer, sans jamais faire du style pour le style, sans aucun narcissisme. Petrenko travaille sur la couleur, sur les équilibres, donnant aux musiciens des indications très précises quels que soient rythme et tempo. Il donne une singulière importance aux silences, à l’intérieur de chaque mouvement mais aussi entre les mouvements. Il met ainsi en scène une vraie dramaturgie qui fait que la joie n’est jamais totale ni explosive. Le minuetto (troisième mouvement) est assez emblématique : la musique respire entre tension et douceur, avec des sons émergents et jamais lourds, avec des silences marqués qui donnent un rythme singulier à l’ensemble et avec des accords ultimes toujours en suspension.
Le dernier mouvement étourdit par la rapidité des cordes liée à la scansion de la timbale toujours lancée par un signe du poing par Petrenko, qui en fait presque un geste-refrain. Cet échange construit l’ensemble et devient une chose hallucinante, toujours précise néanmoins et d’une grande limpidité. Clarté et pureté du son sont des caractères qui courent toute la symphonie, avec des couleurs très diversifiées, polymorphes mais avec une forte unité, malgré tout et une cohérence dans la simplicité du rendu qui stupéfie.
Un Mozart classique qui rappelle assez la manière dont il avait fait à Munich La Clemenza di Tito, mais où chaque détail compte et se trouve l’objet d’un soin jaloux, avec un rendu d’une rare justesse, et une technicité qui met l’orchestre à dure épreuve (effectif réduit, mais son plein et marqué, clair et somptueux) ), avec un rendu magnifique et une grande perfection d’exécution.

Si ce Mozart était extraordinaire, la Pathétique de Tchaïkovski a l’a été dans un autre ordre, disons stratosphérique pour nous faire comprendre. Et ce dès le premier accord. Petrenko a su installer immédiatement un son et une ambiance tendus, lacérants, qui serrent le cœur comme une révolte interne retenue, comprimée, oppressée, qui n’attend rien qu’une explosion. C’est le basson initial (qui va nous enchanter tout au long) de Andrea Corsi, d’une tristesse grave, merveilleusement coloré, sombre qui nous frappe. Frappent également l’incroyable clarté qui fait découvrir des phrases jamais entendues, comme secrètes et qui portent toute l’ambiance, même si la mélodie de premier plan raconte autre chose et qui mettent en drame cette musique tellement connue et pourtant jamais entendue ainsi. C’est un Tchaïkovski déchirant et humain, avec des élans des cordes, et un impétueux et tempétueux dialogue des cordes et des cuivres qui se fait entendre ici.

Le final du premier mouvement s’éteint avec des pizzicati des cordes en sourdine qui soutient le choral des cuivres pour créer une tension mélancolique d’une intensité inédite.
Petrenko soigne les contrastes dès le premier mouvement commencé sombre et retenu, puis explosif avec une dynamique incroyable, tenant l’orchestre avec des sons d’une précision et d’une netteté inouïes. Ces premiers moments donnent une idée de la tension extrême instillée dans le public qui, après un troisième mouvement phénoménal qui porte l’orchestre à l’incandescence ne pourra réfréner son enthousiasme et commencera à applaudir.
Les trois derniers mouvements installent trois ambiances diverses liées entre elle par une tristesse rageuse : le second mouvement fait de ce rythme dansant 5/4 qui évoque la valse et un monde non superficiel, mais apaisé. Un monde d’une apparente légèreté pas très loin de l’effet voulu par Berlioz dans la Fantastique (Un bal) ; c’est en réalité un piège parce derrière la ligne cantabile, il y a toujours l’urgence, qui se lit dans les rythmes des instruments moins exposés, dans les silences intermédiaires, dans les notes en suspension : le tout reste très soutenu et produit une limpidité notable qui fait entendre des systèmes d’échos, des contrastes légers entre la mélodie principale et tout ce qui est caché, notamment dans la partie finale, avec des bois mélancoliques qui s’éteignent en pianissimo.
Comme déjà évoqué, le troisième mouvement est un moment de tension extrême, avec une puissance sonore étonnante. Les longs silences entre les mouvements augmentent les effets. Celui du hautbois léger repris par les cuivres par exemple : le crescendo pourrait sembler confus, en réalité la clarté de l’ensemble renforce l’impression de rage et de tension. Une marche impossible à arrêter où volume sonore et rythmes, mais aussi dynamique et rapidité, contrastes et ruptures explosent en feu d’artifice hyper virtuose avec un orchestre transfiguré. Moment stupéfiant, quasi unique, jamais entendu avec cette intensité.
Du coup l’accord initiale du quatrième mouvement sonne déjà désespéré après l’explosion inouïe du troisième : le long silence entre les deux le met en scène. Les cordes sonnent en respiration large, avec le pathos exigé, mais sans appuyer inutilement : clarinette et basson font des merveilles, avec des échos entre cordes et bois qui renforcent l’impression de lacération. Impression presque tout entière portée par ce basson introuvable. Petrenko sait doser les silences à qui, on l’ a dit, il donne une importance singulière dans toute la symphonie, il sait aussi doser les crescendos, le volume, fort sans être assourdissant, qui créé la tension à la limite du supportable, accélérant le rythme et modulant chaque accord avec une netteté qui laisse pantois. L’orchestre au cours de ce mouvement final navigue entre les étoiles, presque hypnotisé, avec un équilibre magnifique entre les différents pupitres qui jouent tous avec une couleur diverse, très individualisée : le feu dominait le troisième mouvement, la braise le quatrième, mettant les cœurs à nu et faisant venir les larmes. Rarement on a entendu Tchaïkovski comme ça, lamentation et rage, désespérance sans fonds, sombre, avec une chaleur qui s’exhale pourtant et qui bouleverse. Le Pathétique n’a pas besoin d’être souligné : la musique en elle-même fait son simple office, et il suffit d’écouter comme elle s’éteint, comme ce reste de chaleur s’exhale en souffle puis en silence recueilli avant que la salle n’explose.
Un concert à inscrire dans le marbre des souvenirs d’une vie de mélomane.

Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.
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