Richard Wagner (1813–1883)
Lohengrin (1850)
Opéra romantique en trois actes

Direction musicale : Christian Thielemann
Mise en scène : 
Yuval Sharon
Décors et costumes : Neo Rauch & Rosa Loy
Lumières : Reinhard Traub

Chœurs et Orchestre du Festival de Bayreuth
Chef des choeurs : Eberhard Friedrich

König Heinrich : Georg Zeppenfeld
Lohengrin : Klaus Florian Vogt
Elsa von Brabant : Camilla Nylund
Friedrich von Telramund : Tomasz Konieczny
Ortrud : Elena Pankratova
Der Heerufer des Königs : Egils Silins
1. Edler : Michael Gniffke
2. Edler : Tansel Akzeybek
3. Edler : Marek Reichert
4. Edler : Timo Riihonen
Edelknaben : Kitty de Geus, Cornelia Ragg, Maria Schlestein, Annette Gutjahr
Edeldamen : Kitty de Geus, Cosima Henseler, Lior Stern, Gesche Geier, Sandra Schütt, Simone          Lerch, Uta Runne, Verena Allertz, Nathalie Flessa, Annette Gutjahr, Zografia Madesi, Karolin                  Zeinert

Bayreuth, Festspielhaus, 26 juillet 2019

Malheureuse production de Lohengrin née sous les pires auspices, avec un metteur en scène de raccroc, Yuval Sharon, remplaçant au pied levé Alvis Hermanis écarté pour propos déplacés, avec une distribution partiellement remplacée, qui devait afficher au départ Anna Netrebko et Roberto Alagna. Ce dernier a annulé dès 2018 avant la première série de représentations, la première vient d’annuler sous un prétexte à faire pleurer les deux représentations de 2019 pour lesquelles elle avait finalement signé. À Anja Harteros peu convaincante l’an dernier et à Waltraud Meier qui chantait sa dernière Ortrud, succèdent la très solide Camilla Nylund et une Elena Pankratova à la voix gigantesque. C’est Klaus Florian Vogt de retour dans le rôle qui assure les premières représentations, aux côtés de Georg Zeppenfeld et Tomasz Koniecny. Dans la fosse, un Thielemann inspiré. Et c'est le miracle.

Klaus Florian Vogt (Lohengrin) et Camilla Nylund (Elsa) ai IIIe acte, dans la chambre d'amour

Difficile d’imaginer l’ovation qui a accueilli Klaus Florian Vogt (de retour dans le rôle à Bayreuth après sa dernière apparition en 2015) à son apparition aux saluts. Rarement avait-on vécu un tel accueil, si long, si chaleureux, pour un chanteur,  de la part d’un public qui pourtant ne ménage pas son approbation quand la prestation le mérite. Vogt lui-même, dans sa modestie semblait étonné et n’arrivait pas à quitter la scène, empêché par un public en délire. Il faut dire que ce Lohengrin, auquel pourtant nous sommes habitués, a atteint une perfection rare. Aussi bien par le phrasé, par la manière de dire le texte, plus proche du Lied, avec un sens des nuances qui laisse rêveur, et ce timbre si particulier (que certains détestent) qui convient si bien à ce rôle. Vogt est sans conteste le Lohengrin de sa génération, à la fois poétique et un peu perdu dans ce monde de trafics politiques et de complots, amoureux, mais sans réussir jamais à convaincre complètement l'être aimé : le mal est plus convaincant que le bien, dans une œuvre porteuse d’une morale dangereuse, celle du sauveur auquel on doit adhérer sans poser de questions, qui a fait tant de mal à l’Allemagne par la suite.
Vogt est irremplaçable, par ce chant si éthéré et absent, et pourtant si expressif, et il a montré ce soir par une représentation par ailleurs en bien des points exceptionnelles ce que chanter veut dire, avec une voix d’une telle clarté qu’elle semble faite pour la salle de Bayreuth, où sans forcer il réussit à faire entendre la moindre inflexion, le moindre soupir, la moindre parole. C’est l’événement de la soirée, qui mérite d’être souligné dès le départ.
Une soirée qui fut aussi exceptionnelle par la direction musicale de Christian Thielemann.
J’ai souvent exprimé mes réserves sur l’approche quelquefois très narcissique  du chef, et un peu complaisante, notamment dans une fosse qu’il connaît à la perfection. Ce soir, il joue de la fosse de Bayreuth comme d’un instrument dont il va exalter les moindres possibilités, jouant en permanence sur les niveaux, sur les volumes, cherchant un équilibre miraculeux qu’il n’a pas cessé d’atteindre à chaque moment. Le prélude fut simplement séraphique, avec un son comme né du néant qui peu à peu remplit l’espace, une subtilité des cordes à se pâmer, mais aussi sachant à d'autres moments aussi y mettre l’énergie voulue (le combat).
L’accompagnement de la première scène du deuxième acte soutient la voix d’Elsa (Camilla Nylund), sans jamais envahir l’espace, faisant entendre la fosse comme un prolongement du chant, en une tendresse infinie.
La maîtrise des cordes est stupéfiante et la manière dont il les conduit permet aux différents pupitres (violons, altos, violoncelles, contrebasses) d’être exaltés, et entendus, sans jamais que ce soit démonstratif et creux : c’est au contraire profondément théâtral et en phase avec le plateau. Comme ce devrait toujours l'être, en particulier à Bayreuth. Il y a là tout ce qui manquait la veille dans le malheureux Tannhäuser de Gergiev.
Et sans parler du troisième acte, avec son prélude énergique sans jamais être tonitruant, un morceau de bravoure attendu qui s’enchaîne avec une rare fluidité avec le chœur Treulich bewahrt. Mais c’est dans le duo Elsa-Lohengrin  que l’accompagnement de Thielemann dans la fosse est réellement virtuose, laissant chaque mot s’affirmer, et travaillant comme dans le Lied, il en résulte une ambiance qui se tend et en fosse et sur scène, d’une manière rarement aussi sentie. Thielemann réussit là sans doute l’une de ses meilleures soirées wagnériennes jamais entendues. Un grand moment, comme on les aime à Bayreuth.
Un grand moment du chœur aussi, bien plus précis que l’an dernier dans la même œuvre où l’on avait entendu des décalages surprenants. Ici on retrouve la grande tradition du chœur de Bayreuth, impeccable dans toutes ses inflexions, et si clair dans l’expression. Grandiose.
À part Vogt, qui se situe au-delà des cimes, le plateau réuni était de ceux pleinement dignes du chef et du chœur.

Michael Gniffke (1.Edler) et Camilla Nylund (Elsa)

Camilla Nylund était Elsa. La chanteuse finlandaise est une des voix les plus solides aujourd’hui (on se rappelle son impératrice au troisième acte fabuleux dans la Frau ohne Schatten viennoise, avec un Thielemann encore une fois exceptionnel). Ici elle embrasse pour la première fois un rôle qui a priori lui convient à merveille, par le lyrisme, par la ligne de chant maîtrisée et un souffle toujours contrôlé. Elle chante avec cette réserve qui sied au personnage, et laisse percer aussi cette obstination qui va conduire au drame final. Elle n’est jamais quelqu’un qu’on manœuvre, mais quelqu’un qui garde ses doutes. Elle exprime cela par un chant toujours retenu, – certains lui reprocheront un manque d’expressivité ou une certaine froideur -, elle chante toujours avec un peu de distance, mais aussi avec émotion, et maîtrise toutes les notes du spectre. Remarquable prise de rôle.

Elena Pankratova (Ortrud)

Elena Pankratova n’a aucun problème vocal, et aucune note ne lui échappe, avec des aigus impressionnants notamment dans la scène finale. La qualité de la voix n’est pas en cause, mais plutôt la tenue en scène (on se souvient des mouvements félins de Waltraud Meier l’an dernier) assez fade, sans vraie présence, et aussi une manière de phraser un peu indifférente, sans véritable travail sur le mot, sans sculpter le texte. Il en résulte une prestation vocalement sans reproche, mais avec un sens de l’interprétation et de la couleur qui reste à discuter.
Georg Zeppenfeld était Heinrich der Vogler, et ce fut un enchantement. On se souvient de ses premières apparitions hallucinées dans la mise en scène de Neuenfels (celle des rats…). La voix a gagné en éclat, en harmoniques, même si elle a toujours cette couleur relativement claire pour une basse de ce niveau. Ce qui frappe c’est d’abord le phrasé et le poids donné à chaque mot et surtout la clarté de l’expression, c’est ensuite des notes tenues, des aigus triomphants, une autorité sans mélange ; un moment d’exception.

Tomasz Konieczny (Telramund) et Elena Pankratova (Ortrud)

Si certains supportent mal le timbre un peu métallique de Tomasz Konieczny, il faut souligner qu’il convient parfaitement à Telramund, ce rôle ingrat. De plus, il y a aussi chez Konieczny une science du phrasé et une attention au texte qui rendent son interprétation impeccable, par la variation des couleurs et par le poids donné à chaque mot. Il fut ce soir vraiment exemplaire.
Enfin, signalons le héraut d’Egil Silins, ce chanteur plusieurs fois entendu dans Wotan sans toujours être convaincant se montre ici un héraut exemplaire, une vraie voix wagnérienne, large, sonore, bien timbrée, bien projetée.  Il est rare d’entendre ce rôle chanté de manière si convaincante (Michael Nagy, jadis à Budapest…).
Les quatre nobles (Michael Gniffke, Tansel Akzeybek, Marek Reichert, Timo Riihonen) se montrent aussi parfaits dans leurs brève apparition.
Tout fut réuni pour une soirée de celles qui musicalement comptent et font honneur à Bayreuth, car ce fut un Lohengrin presque anthologique.

Apparition de Lohengrin (Acte I)

Face à ce plateau exceptionnel, la mise en scène de Yuval Sharon n’a pas beaucoup bougé par rapport à l’an dernier, le Werkstatt Bayreuth n’a pas vraiment permis de changer quoi que ce soit à un travail qui d'ailleurs n’a pas dérangé le public (Yuval Sharon n’a pas été hué) et semble devoir aller se ranger dans les mises en scènes auxquelles on s’habituera. Passons sur l’idée d’un Lohengrin apportant l’électricité au Brabant tombé dans la nuit et en faisant cadeau à Elsa à la fin pour qu’ainsi règne la lumière sur le royaume même après son départ, mais l’idée de la résistance d’Elsa au désir masculin, l'idée qu’on lui impose ce dont elle ne veut pas (un amour tombé du ciel, qui ne supporte pas les questions) ainsi que cette sorte d’alliance objective entre Elsa et Ortrud, qui n’est pas une mauvaise idée, reste assez mal exprimée scéniquement, parce que la conduite d’acteurs est élémentaire. Chacun fait ce qu’il ressent, ou ce qu’il a coutume de faire, sans véritable ligne. La mise en scène ne gère pas  grand-chose des personnages, sinon quelques moments spectaculaires (le combat) ou pas mal réalisés (le début du deuxième acte, mystérieux et nocturne, qui dessine une atmosphère…) mais n'exprime pas forcément clairement les idées annoncées.
Cependant, sans doute aussi grâce au décor et aux costumes, l'atmosphère d'ensemble renvoie à l'univers des contes, avec ses gentils et ses méchants, avec cette fantasmagorie suscitée par les ailes d'insectes (le combat volant), les notes d'humour (dans un monde sans électricité où tout a disjoncté, on brûle Elsa ou Ortrud avec des fagots, comme au bon vieux temps).Et le décor assez impressionnant (conçu pour la mise en scène d’Hermanis et que Sharon a repris à son compte) et esthétiquement affirmé (pour ceux qui aiment le bleu et l’orange) construit un univers qui renvoie au monde des albums, à une sorte de réalité enfantine qui éloigne le drame. C’est un style bien connu en Allemagne que celui de Neo Rauch et Rosa Loy et qui reprend la tradition de faire appel à des plasticiens (on se souvient plus de Rosalie que du metteur en scène Alfred Kirchner pour le Ring de 1994 à 1998).
On retiendra donc le jeu des couleurs entre le bleu glaçant et orageux du Brabant et des paysages, l’orange réservé à l’amour entre Elsa et Lohengrin, à leur espace et à leur lumière) et le vert pour le petit bonhomme, version "feux pour piétons berlinois" qui est le petit frère disparu, « Herzog von Brabant » final. Intrusion d’une couleur « nature » dans le jeu artificiel de l’ensemble, image en lien avec le personnage berlinois qui voudrait dire : « le passage est libre, allez‑y ! » C’est un peu cryptique, mais singulier et amusant.
Il faut reconnaître à ce travail une certaine cohérence esthétique, et la mise en scène de Yuval Sharon reste respectable malgré sa fadeur.
Ce Lohengrin, auquel on finit par s’habituer, ne marquera pas les esprits par le génie scénique, mais restera pour l’édition 2019 un des plus fabuleux entendus à Bayreuth depuis longtemps.

Klaus Florian Vogt (Lohengrin)
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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3 Commentaires

    • Bonjour
      Il y a déjà un DVD de cette production, chez Deutsche Grammophon, enregistré l'an dernier avec Beczala, Meier, Harteros, Zeppenfeld, Silins.
      Bien à vous
      Guy Cherqui

  1. Très bref commentaire.Je préfère Bieczala,le timbre de Vogt étant vraiment trop inconsistant,malgré une belle musicalité et une présence certaine.Je déteste cette mise en scène.Les rats étaient plutôt mieux.

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