Richard Wagner (1813–1883)
Tannhäuser, Opéra romantique en trois actes, livret du compositeur adapté par Charles Nuitter
Version de Paris (en français), créée à l'Opéra de Paris le 13 mars 1861

Mise en scène : Jean-Louis Grinda
Décors et lumières : Laurent Castaingt
Vidéos : Gabriel Grinda
Costumes : Jorge Jara
Chorégraphie : Eugénie Andrin
Tannhäuser : José Cura
Elisabeth : Annemarie Kremer
Wolfram : Jean-François Lapointe
Vénus : Aude Extrémo
Le landgrave Hermann : Steven Humes
Walther : William Joyner
Biterolf : Roger Joakim
Henry : Gijs Van der Linden
Reinmar : Chul-Jun Kim
Un pâtre : Anaïs Constans
Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo
Chef de chœur : Stefano Visconti
Orchestre philharmonique de Monte-carlo
Direction musicale :Nathalie Stutzmann

 

25 février 2017 à l'Opéra de Monte-Carlo

Ce projet sera sans doute sans lendemain, sauf à intéresser Roberto Alagna, le seul à pouvoir tenter à son tour l’aventure, mais l’Opéra de Monte-Carlo peut se féliciter d’avoir été à l’origine du retour après 156 ans, de la version française de Tannhäuser. Invité à Paris quelques temps après la création de son 5ème opéra à Dresde, Wagner remanie le livret avec l’aide de Charles Nuitter et créé un véritable scandale en refusant de se conformer aux conventions alors en vigueur, plaçant le traditionnel ballet au premier acte, crime de lèse-majesté qui lui vaut les foudres du public qui rejette en bloc cette œuvre trop en avance sur son temps et lui vaut d’être retirée de l’affiche au bout de la troisième représentation.

Jean-Louis Grinda et José Cura cherchaient un titre original pour se retrouver après le succès de Stiffelio en 2013 : le ténor ayant abandonné son projet d’interpréter un jour Parsifal, a finalement accepté de chanter Wagner mais en français, une langue familière à la différence de l’allemand. Cet étonnant Tannhäuser était donc présenté il y a peu Salle Garnier. Rien à voir avec la mauvaise tradition subie par nos parents et grands-parents, longtemps contraints d’écouter Wagner en français dans des traductions aléatoires et pompeuses, car ce qui frappe d’emblée c’est la limpidité et la qualité du texte ; travaillés pour coller parfaitement à la musique, les mots sont justes et ne dénaturent jamais la partition.
Confier à la contralto Nathalie Stutzmann la direction d’un tel ouvrage avait de quoi surprendre. C’était sans compter sur le professionnalisme de cette artiste qui a pris sa mission très au sérieux. Et le moins que l’on puisse dire est qu’elle sait où elle va, dès l’ouverture, où le Philharmonique de Monte-Carlo traduit le trouble, la tension et l’extrême sensualité qui conduisent tout naturellement vers cette Bacchanale aux effluves provocants. Vivante et contrastée, ample et détaillée, sa direction passionnée est avant tout un modèle d’équilibre narratif et théâtral, d’une réelle solidité discursive, qui ne s’interdit pas les grands emportements, notamment au cours du final du second acte, techniquement très en place.



Au plateau, la mise en scène de Jean-Louis Grinda manque d’audace, trop sage et trop illustrative malgré un premier acte qui tente de transposer en images les effets de l’opium sur le cerveau de Tannhäuser. L’absence d’un ballet digne de ce nom est regrettable, d’autant que les vidéos psychédéliques de Gabriel Grinda qui défilent sur un cyclorama semi-circulaire, font un peu datées. Marqué par son statisme et plombé par ce décor de chapelle médiévale aux couleurs criardes, le second acte se laisse davantage écouter que regarder ; il faut dont patienter jusqu’au dernier pour goûter enfin aux lumières raffinées et subtilement associées aux images, projetées sur cette voûte aux allures de ciel étoilé, dues au scénographe et éclairagiste Laurent Castaingt. Avec ces arbres givrés suspendus par le tronc, ce sol enneigé et cette pluie d’étoiles, la célèbre romance de Wolfram est une authentique réussite visuelle dont nous conserverons longtemps le souvenir.
Force de la nature, José Cura, malgré un français parfois cotonneux, vient à bout de ce rôle écrasant qui exige intensité du verbe et endurance des accents. Imprévisible et impulsif, son personnage partagé entre passion dévorante (Vénus) et amour conventionnel (Elisabeth), incapable de choisir son camp, en font la victime idéale. La voix encore solide, l’émission toujours large et l’aigu peu altéré lui autorisent cette incursion dans un répertoire exigeant, vaillamment assurée jusqu’au récit de Rome, chanté sans fatigue apparente et avec un bel aplomb. Avec un physique très avenant, la mezzo-soprano Aude Extrémo (Vénus) n’a aucun mal à faire croire à son ascendant sur Tannhäuser qu’elle retient par ses charmes, mais également par la drogue qu’elle lui administre. La voix sonore et profonde fait d’abord illusion, mais les limites de cette tessiture hybride contraignent rapidement la cantatrice à forcer sur ses moyens et à tendre ses aigus.

Dans le rôle d’Elisabeth, Annemarie Kremer est une belle surprise, soprano engagée, au matériau vocal riche et timbré, très à l’aise durant tout le second acte, malheureusement moins inspirée dans sa grande prière du 3. Pour sa première tentative dans le répertoire wagnérien, Jean-Francois Lapointe réalise un sans-faute, magnifique de naturel, l’élégance et de style, sa ligne de chant atteignant de véritables sommets lors de la Romance à l’étoile ; Steven Humes possède l’autorité et la profondeur propres aux meilleurs Landgrave, Roger Joakim est un honnête Biterolf et William Joyner un correct Walther, tandis qu'Anaïs Constans possède la fraîcheur du Pâtre, les chœurs de l’opéra relevant avec brio le défi lié à ces délicates interventions en coulisses et sur scène.

 

François Lesueur
Après avoir suivi des études de Cinéma et d'Audiovisuel, François Lesueur se dirige vers le milieu musical où il occupe plusieurs postes, dont celui de régisseur-plateau sur différentes productions d'opéra. Il choisit cependant la fonction publique et intègre la Direction des affaires culturelles, où il est successivement en charge des salles de concerts, des théâtres municipaux, des partenariats mis en place dans les musées de la Ville de Paris avant d’intégrer Paris Musées, où il est responsable des privatisations d’espaces.  Sa passion pour le journalisme et l'art lyrique le conduisent en parallèle à écrire très tôt pour de nombreuses revues musicales françaises et étrangères, qui l’amènent à collaborer notamment au mensuel culturel suisse Scènes magazine de 1993 à 2016 et à intégrer la rédaction d’Opéra Magazine en 2015. Il est également critique musical pour le site concertclassic.com depuis 2006. Il s’est associé au wanderesite.com dès son lancement
Article précédentLa philosophie dans le mini-bar
Article suivantL'Isola disArmidata

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici