Stanisław Moniuszko (1819–1872)
Halka (1858)
Opéra en quatre actes
Livret de Wlodzimierz Wolski (1858).

Direction musicale : Łukasz Borowicz
Mise en scène : Mariusz Treliński

Décor : Boris Kudlička
Costumes : Dorothée Roqueplo
Chorégraphie : Tomasz Jan Wygoda
Lumières : Marc Heinz
Vidéo : Bartek Macias
Dramaturgie : Piotr Gruszczyńsk

Halka : Corinne Winters
Janusz : Tomasz Konieczny
Jontek : Piotr Beczała
Stolnik : Alexey Tikhomirov
Zofia : Natalia Kawałek
Dziemba : Lukas Jakobski
Dudziarz : Sreten Manojlović
Goral : Paul Schweinester

Arnold Schönberg Chor
ORF Radio-Symphonieorchester Wien

19 décembre 2019 au Theater an der Wien (Streaming ORF consultable sur YouTube)

Le répertoire polonais est encore fort peu donné hors de Pologne. Raison de plus pour prêter attention à cette captation de Halka (1848/1858), premier opéra de Stanisław Moniuszko. Tandis que le romantisme de la partition est exalté par la direction de Łukasz Borowicz, la mise en scène brillantissime de Mariusz Treliński transpose dans les années 1970 le sinistre fait divers qui constitue l’intrigue. Au sein de la distribution brillent, davantage encore que Piotr Beczała, deux stupéfiants chanteurs-acteurs : le baryton-basse Tomasz Konieczny et la soprano Corinne Winters. A visionner et à revisionner, pour mieux découvrir Moniuszko et pour déchiffrer les mystères d’une production aussi complexe qu’un film de David Lynch.

Corinne Winters (Halka)

À consulter sur : https://www.youtube.com/watch?v=KuvWiJ42uuE   (actes I et II) https://www.youtube.com/watch?v=5hH1sdEhkko   (actes III et IV)
(sous-titres en allemand)

 

Et si le polonais pouvait devenir la nouvelle langue de l’opéra ? Il y a un demi-siècle, qui aurait dit que les chanteurs lyriques de toutes nationalités compteraient le tchèque parmi les idiomes dans lesquels ils seraient amenés à s’exprimer régulièrement ? En 1980, quand l’Opéra de Paris eut pour la première fois le courage de monter une œuvre de Janáček, c’est en traduction française que Jenůfa fut présentée au public. Peu après, quand Gérard Mortier programma à Bruxelles plusieurs titres du compositeur morave, il faisait encore figure de pionnier. Le combat fut long, mais la victoire est désormais irréversible, et le tchèque est bien une des langues de l’opéra, dont la maîtrise n’est plus réservée aux seuls artistes d’Europe de l’est. Se pourrait-il qu’il en soit bientôt de même du polonais ? Jusqu’ici, la Pologne n’a exporté son répertoire lyrique que de façon extrêmement parcimonieuse. Manru de Paderewski reste le seul titre polonais jamais monté au Met (en 1902), et en dehors de rares tournées de troupes nationales – qui ont cessé avec la chute du Mur de Berlin – , les opéras polonais sont devenus à peu près invisibles en Occident.

Il ne manque pourtant pas de chanteurs originaires de Pologne qui font actuellement une belle carrière à travers le monde. Ne serait-ce pas à eux de défendre leur répertoire hors de leurs frontières natales ? Même avant qu’il ne se mette à enchaîner les annulations, Mariusz Kwiecien ne s’y intéressait guère ; Aleksandra Kurzak évoque vaguement un projet d’enregistrement d’opéra polonais, mais d’une version en italien pour que Roberto Alagna puisse partager la vedette avec elle. Piotr Beczała, en revanche, était en décembre dernier au cœur des représentations de Halka données au Theater an der Wien. La réussite de ce spectacle donne des raisons d’espérer que bien d’autres théâtres lui emboîteront maintenant le pas.

Le plus étonnant est peut-être l’éblouissante qualité de la partition de Stanisław Moniuszko. Le compositeur polonais n’avait pas 30 ans lorsqu’eut lieu à Vilnius en 1848 la création (en version de concert) de son tout premier opéra, précédé par une poignée d’opérettes. Ce coup d’essai dans le genre sérieux fut un coup de maître. Du moins est-ce le cas de la version révisée dix ans après, pour laquelle Halka passa de deux à quatre actes. Peut-être l’avantage de Moniuszko par rapport à certains de ses contemporains – si l’on songe, par exemple, aux difficultés que Verdi avait à la même époque pour sortir du moule formel donizettien – tenait-il à sa situation géographique, entre l’Allemagne et la Russie. Ce qu’on entend dans son premier opéra semble en effet bien loin de l’opéra italien de la même époque, et plus proche des orientations germaniques du genre lyrique. A la tête de l’ORF Radio-Symphonieorchester Wien, Łukasz Borowicz exalte le romantisme d’une partition à mi-chemin entre Weber et Tchaïkovski, sans priver les différentes danses de leurs couleurs populaires.

Corinne Winters (Halka)

Par son livret aussi, Halka s’éloigne des conventions musicales du sud de l’Europe. En accordant le rôle-titre à une jeune paysanne engrossée et abandonnée par un seigneur, le poète Wlodzimierz Wolski s’affranchissait des usages exigeant des membres des classes supérieures comme protagonistes d’une tragédie, ladite tragédie devenant ici un fait divers terrible. Avec plus d’un demi-siècle d’avance, nous sommes déjà dans l’univers sordide de Jenůfa ou de Katia Kabanová.

Curieuse coïncidence, OperaVision propose en ce moment une autre captation de Halka, réalisée à Varsovie, où était invitée la troupe de l’Opéra de Poznan (accessible sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=JRs5_59ggcE). Cette production 100% polonaise semble être un concentré de tout ce qu’il ne faut pas faire : costumes grotesques, gestuelle empruntée, décor abstrait dénué de sens, mieux vaut fuir ce spectacle qui prouve a contrario toute l’importance de la mise en scène lorsqu’il s’agit d’imposer une œuvre inconnue. Le Theater an der Wien a eu mille fois raisons de confier Halka à Mariusz Treliński : désormais invité un peu partout (sa vision de L’Ange de feu état présentée à Aix-en-Provence l’été dernier), le metteur en scène polonais n’a pas eu à chercher midi à quatorze heures pour que cet opéra parle a public d’aujourd’hui. Certes, il y a actualisation et, pas plus que son compatriote Krzysztof Warlikowski, Treliński n’en finit pas de revisiter les Seventies, ce qui nous faut pour le décor et les costumes une esthétique clairement datée : tignasses et rouflaquettes, pantalons pattes d’éph et colles pelle à tarte, robes mini et bottines Courrèges, imprimés Vasarély aux murs et sur les corps. Pourtant, tout cela est filtré par un noir et blanc raffiné, la nuisette verte de Halka constituant l’unique tache de couleur de la première partie du spectacle. Et ce déplacement vers le XXe siècle permet d’éviter les costumes folkloriques pour les scènes de foule. Les fiançailles, puis le mariage du « méchant » Janusz ont lieu dans un hôtel où se déroule toute l’action, une tournette permettant d’en explorer les différents espaces (chambre, vestibule, salle des banquets, cuisine où l’on pèle les pommes de terre), non sans une échappée vers une forêt de bouleaux.

Corinne Winters (Halka), Piotr Beczała (Jontek)

Chacune des deux parties du spectacle s’ouvre sur une courte séquence silencieuse et jouée au ralenti, où l’on voit la police passer au peigne fin la scène de crime, le corps d’Halka qui s’est jetée à la rivière étant examiné par l’équipe médico-légale. De part et d’autre de l’entracte, on a un peu l’impression que Janusz revit deux versions du même flashback cauchemardesque. Lors des fiançailles, Halka – serveuse employée par l’hôtel – fait irruption dans la chambre du marié, ses cheveux et son imperméable trempés par la pluie qui tombe sur les vitres. Lors du mariage, l’héroïne reparaît très enceinte, et on la découvrira dans les cuisines juste après sa fausse couche ; au quatrième acte, elle retrouve l’avorton dans un sac poubelle en plastique et ira l’enterrer dans la forêt, avant de se donner la mort. Face à cette succession d’épisodes où l’histoire semble parfois se répéter, au sein d’une temporalité brouillée, le premier visionnage en appelle d’autres pour mieux appréhender les complexités du spectacle.

Cette production repose en grande partie sur la fascinante performance d’acteur de Tomasz Konieczny, anti-héros tourmenté, obsédé par le suicide dont il est la cause. La densité de son timbre de baryton-basse confère au personnage une épaisseur toute wagnérienne (Wotan, Alberich, Telramund figurent régulièrement sur son agenda). Face à lui, Piotr Beczała est cantonné à un registre dramatique plus convenu, mais son chant a toute l’ardeur qu’il sait communiquer aux héros romantiques italiens et français à son répertoire. Les trois personnages secondaires sont très solidement tenus : Alexey Tikhomirov est un beau-père très en voix, bling-bling mais bonnasse ; Natalia Kawałek chante bien le peu qu’elle a à chanter et porte à merveille les tenues qu’on imagine dignes du mariage de Sylvie Vartan avec Johnny Hallyday ; maître d’hôtel obséquieux, Lukas Jakobski complète dignement cette distribution. Mais l’on reste envoûté par la prestation de Corinne Winters (vue notamment dans La Juive à Anvers), véritable héroïne de cinéma, au jeu torride et déchirant ; malgré une émission toujours très couverte, le chant n’en possède pas moins un impact de chaque instant, avec de belles descentes dans le grave, un médium généreux et un aigu sans stridence.
Quand cet opéra est aussi magistralement défendu, qui ne croirait à la validité de Halka hors de Pologne ?

À consulter sur : https://www.youtube.com/watch?v=KuvWiJ42uuE   (actes I et II) https://www.youtube.com/watch?v=5hH1sdEhkko   (actes III et IV)
(sous-titres en allemand)

Tomasz Konieczny (Janusz)
Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.
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