Camille Saint-Saëns (1835–1921)
La Princesse Jaune (1872)

Georges Bizet (1838–1875)
Djamileh (1872)

Opéras comiques sur un livret de Louis Gallet

Direction musicale : François-Xavier Roth
Mise en scène : Géraldine Martineau

Scénographie : Salma Bordes
Chorégraphie : Sonia Duchesne
Lumières : Olivier Oudiou
Costumes : Léa Perron
Chef de chœur : Yves Parmentier
Assistante à la mise en scène : Elizabeth Calleo

La Princesse Jaune

Léna : Jenny Daviet
Kornélis : Sahy Ratia

Djamileh

Djamileh : Aude Extrémo
Haroun : Sahy Ratia
Splendiano : Philippe-Nicolas Martin
Le marchand d’esclaves : Maxime Le Gall
Danseuse : Sonia Duchesne

Chœur de l’Opéra de Lille
Les Siècles

Tourcoing, Théâtre Municipal, jeudi 19 mai 2022, 20h

Sociétaire de la Comédie française, la metteuse en scène Géraldine Martineau fait ses premiers pas dans l'univers lyrique à travers deux rares chefs‑d’œuvre de Bizet et Saint-Saëns : La Princesse jaune et Djamileh. Offrant à ce diptyque le cadre assez sage qui en conserve toute la subtile et naïve dramaturgie, elle peut compter sur un plateau de jeunes voix engagées et prometteuses, parmi lesquelles on trouve Jenny Daviet, Aude Extremo et Sahy Ratia. L'ensemble est dirigé par le geste souple et précis de François-Xavier Roth à la tête de l'Orchestre des Siècles, offrant à ces fresques orientalisantes le parfum et les timbres de leurs instruments d'époque.  

Jenny Daviet (Léna)

L'Atelier lyrique de Tourcoing reconstitue sous la forme d'un étonnant diptyque La Princesse jaune de Camille Saint-Saëns et Djamileh de Georges Bizet – l'occasion de redécouvrir deux partitions oubliées qui renvoient à une Belle-Époque qui raffole des gravures orientalistes,  des parfums capiteux et des lectures de Pierre Loti. Créées à quelques semaines d'intervalle à l’Opéra-Comique, en mai et juin 1872, les deux œuvres présentent la particularité d'avoir un même librettiste en la personne de Louis Gallet. Du Japon tel qu'on le fantasmait en Europe jusqu'aux harems du Caire, le spectateur voyage dans un univers où l'exotisme se décline à la lumière d'une pulsion érotique non dissimulée. Au-delà du caractère désuet des intrigues et d'une prose de convention, on relève dans ces œuvres une réelle ambition d'écriture, avec des alliages de timbres et de tonalités qui plongent l'auditeur dans une rêverie continue.

Si les deux thématiques se rejoignent, les deux univers sont très différents. La mise en scène de Géraldine Martineau et la scénographie de Salma Bordes ne forcent pas le trait en limitant à un décor et des accessoires très neutres le cadre où se déroulent les deux intrigues. Ainsi, cette Princesse jaune dont l'estampe trône dans l'atelier du peintre Kornélis. Dans le désordre de ce bureau, sa cousine Léna trouve au milieu des faïences et des livres, un poème d'amour qui excite sa jalousie. Amoureux de cette féminité de papier, Kornélis ira jusqu'à ingérer une potion mystérieuse qui donnera vie à cette Princesse sous les traits de Léna. En déclarant sa flamme à cet être mi-réel mi-fantôme, Kornélis presse l'issue de l'intrigue et le triomphe d'un amour qui éclate entre les deux cousins, de façon involontaire et improbable.

Inspiré par la Namouna (1832) d'Alfred de Musset, Louis Gallet imagina pour Georges Bizet le livret de cette Djamileh. Le compositeur signe là une œuvre aux dimensions réduites mais d'une teneur musicale qui dépasse en intérêt le sujet et le livret. On retrouve notamment dans la construction de l'introduction des éléments thématiques des Pêcheurs de Perles (1863), tandis que le rôle-titre contient en germe des éléments qui composeront trois ans après sa Carmen (1875). L'originalité et la couleur musicale de Djamileh sauront séduire Gustav Mahler, alors directeur de la Staatsoper de Vienne, qui dirigera l'ouvrage à vingt reprises entre 1898 et 1903.

L'action se déroule dans le palais du prince Haroun, rendu ici par trois hauts moucharabiehs qui coulissent verticalement créant de subtiles interférences avec les lumières d'Olivier Oudiou. Le jeune homme trompe son ennui en changeant d'esclave quotidiennement mais la dernière en date, Djamileh, tombe secrètement amoureuse de lui. Son intendant Splendiano succombe également aux charmes de la belle et, avec l'assentiment d'Haroun, il se lance dans une cour aussi ardente qu'infructueuse. Négociant avec lui la possibilité de se dissimuler sous l'apparence de la nouvelle concubine du prince, Djamileh réussira son stratagème et finira par convaincre Haroun de céder à son amour. Les costumes de Léa Perron font clairement allusion aux prisons de tissu dont les théocraties recouvrent le corps des femmes. Les larges bords des chapeaux cloches dissimulent les visages, tandis que de cocasses escarpins écarlates signent ce zeste de féminité qui semble attirer le jeune Haroun. Comme dans la Princesse jaune, c'est par une irruption du sentiment à la dernière minute que se conclut ce court opéra – ultime démonstration du pouvoir de séduction de deux héroïnes volontaires et ambitieuses qui savent surmonter les obstacles et parvenir à leurs fins.

La minceur des vers de mirliton que Louis Gallet a rédigés pour La Princesse jaune et Djamileh donne parfois à ces deux opéras de poche des allures de récitation dans un théâtre de boulevard mais heureusement, l'écriture vocale fait oublier des échanges dialogués aussi conventionnels que convenus. Saint-Saëns par le lyrisme des dialogues et Bizet par un art assumé de la couleur instrumentale, chacun trouve une approche très personnelle qui permet de décliner efficacement la thématique orientalisante. Dans La Princesse jaune, les deux rôles principaux bénéficient chacun d'un air soliste avant de se retrouver à la toute fin dans des passages en duo dont Saint-Saëns disait lui-même : "c'est une des meilleures choses que j'aie faites au théâtre". Jenny Daviet offre à Léna une belle et dense projection qui en dessine le caractère à la fois volontaire et candide. Sahy Ratia ne se libère pas tout à fait d'un volume et d'une ligne vocale qui restent encore en-deçà de ce qu'il offrira en seconde partie. Davantage (et mieux) sollicité par Bizet, il campe un Haroun faussement détaché du sentiment qui peu à peu monte en lui et fait basculer le destin du personnage. La Djamileh sombre et capiteuse d'Aude Extremo fait merveille dans un rôle de séductrice ingénue. Pliant sa voix aux exigences du caractère, elle semblerait parfois surdimensionnée dans la façon dont elle occupe la scène. Le précepteur Splendiano de Philippe-Nicolas Martin peine à dissimuler son trouble avec une projection un peu en retrait et moins insolente que les brèves interventions de Maxime Le Gall en marchand d’esclave, hâbleur et insistant.

Les Siècles et leur directeur musical François-Xavier Roth magnifient ce diptyque par l'alliage subtil des instruments "d'époque" comme prolongement naturel à l'écriture de Saint-Saëns et Bizet. Les timbres légèrement pincés de la petite harmonie confèrent à l'évident exotisme des citations de la Princesse jaune une touche qui rappelle parfois les instruments non-européens, tandis que les ritardando des cordes imitent un mélange de respiration et de volupté. La partition de Djamileh est nettement plus audacieuse dans sa façon de mettre en jeu des thèmes qui donnent une belle carrure à la dramaturgie générale, et un écriture timbrique ouvertement ambitieuse et originale. Les mélismes égaillés de portamentos donnent à l'ensemble une façon de légèreté et de charme qui assume pleinement cette nostalgie désuète dans laquelle on baigne d'un bout à l'autre.

Aude Extrémo (Djamileh), Sahy Ratia (Haroun), Philippe-Nicolas Martin (Splendiano)
David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.
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