Jules Massenet (1842–1912)
Cendrillon (1896)

Opéra en quatre actes et six tableaux,
Livret de Henri Cain et Paul Collin
Création le 24 mai 1899 à L’Opéra-Comique, Paris.

Direction musicale : Carlo Rizzi
Mise en scène : Mariame Clément

Décors et costumes : Julia Hansen
Lumières : Ulrik Gad
Vidéo : Etienne Guiol
Chorégraphie : Mathieu Guilhaumon

Cendrillon : Tara Erraught
Le Prince Charmant : Anna Stephany
La Fée : Kathleen Kim
Madame de la Haltière : Daniela Barcellona
Pandolfe : Lionel Lhote
Noémie : Charlotte Bonnet
Dorothée : Marion Lebègue
Le Roi : Philippe Rouillon
Le Doyen de la faculté : Cyrille Lovighi
Le Surintendant des plaisirs : Olivier Ayault
Le Premier ministre : Vadim Artamonov
Six esprits : Corinne Talibart, So-Hee Lee, Stéphanie Loris, Anne-Sophie Ducret, Sophie van de Woestyne, Blandine Folio Peres

Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris
Cheffe des chœurs : Ching-Lien Wu

 

Paris, Opéra-Bastille, vendredi 1er avril, 19h30

C'est rare, mais c'est toujours passionnant, en ces temps de confrontation tous azimuts, de recevoir deux articles complètement opposés sur le même spectacle ; c'est ce qui nous est arrivé avec cet article de François Lesueur sur Cendrillon à l'Opéra de Paris, dont Laurent Bury devait en principe rendre compte pour nos pages en anglais. Vu les contenus très différents de ces deux comptes rendus critiques, nous avons décidé de les publier en miroir dans nos pages en français. Vous pourrez donc lire l'autre article ("Prince en basket, Princesse en liquette") en cliquant en bas de page sur "pour poursuivre la lecture".
La Rédaction
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Présentée il y a onze ans Salle Favart, la Cendrillon de Massenet dirigée par Marc Minkowski et mise en images par Benjamin Lazar avait transporté le public et redonné à ceux qui l’avaient perdue, l’envie de revoir l’œuvre fréquemment. Son retour dans la capitale, cette fois sur le gigantesque plateau de l’Opéra Bastille est une aberration, que ni la mise en scène sans âme de Mariame Clément, ni la distribution défaillante ne peuvent sauver de l’ennui. Encore une production lourde et couteuse qui ne trouve pas sa place dans le vaisseau national et ne remplit pas ses objectifs.

Le prince (Anna Stephany), Cendrillon (Tara Erraught)

Pour quelles raisons Cendrillon, le conte de Perrault mis en musique par Massenet et justement créé en 1899 à l’Opéra-Comique, a‑t‑il bien pu atterrir sur la scène démesurée de la Bastille ? L’œuvre est un bijou de poésie et de douceur, l’orchestration un parangon de délicatesse, le sujet idéalement destiné à tous les publics par son onirisme et son intemporalité. Avant que Mariame Clément ne se lance dans cette entreprise (après un essai plus ou moins convaincant avec Hänsel und Gretel en 2013 au Palais Garnier) et ne se casse les dents, Laurent Pelly et Benjamin Lazar ont restitué avec talent les mélismes de cet opéra d’une constante inventivité, où se mêle tout ensemble poésie, cruauté et éléments comiques. Car s’il est bien un ouvrage dans lequel il faut rêver, c’est bien Cendrillon, cruelle histoire d’une enfant sacrifiée, devenue souillon après le remariage d’un père faible et éploré, sauvée contre toute attente par sa marraine la fée et mariée au plus épris des princes charmants. Que Mariame Clément ait choisi de transposer cette intrigue durant la Belle époque n’appelle aucun reproche : Paris alors en plein essor se modernise à tout crin, l’apport de l’électricité, l’irruption de machines outil et de nouveaux matériaux comme le fer abondamment utilisé dans l’architecture étant une astucieuse idée. Encore faut-il en faire quelque chose de suffisamment fort et d’intéressant – comme dans le monde enchanté de Jacques Demy marqué par ces incursions futuristes et psychédéliques qui ponctuent son inégalable adaptation de Peau d’Ane, encore Perrault, dans son film illuminé par Catherine Deneuve en 1970 ! Or la metteuse en scène n’en tire rien d’autre qu’un décor, certes imposant, celui d’une machine constituée de cylindres, de turbines et de rouages divers, puis d’une verrière façon Eiffel, signées Julia Hansen, qui ne sert qu’à illustrer le propos telle une précieuse mais anecdotique toile de fond.

Noémie (Charlotte Bonnet), Dorothée (Marion Lebègue), Mme de la Haltière (Daniela Barcellona), Pandolfe (Lionel Lhote) 

La famille recomposée de Lucette/Cendrillon vit et travaille dans cette usine vaguement dirigée par la marâtre/contremaître (mais dans ce cas pourquoi ne pas aller plus loin dans cette voie et ce registre décalé ?) redoutée tant par ses employés que par son mari, incapable de lui tenir tête. Lucette dort sur place dans une embouchure de tuyauterie à quelques pas d’un salon dont semble ne jamais sortir son père Pandolfe, tandis que sa marraine la Fée est ici dotée de sa fameuse baguette, mais électrifiée, en raison de ses pouvoirs magiques développés. Las, son apparition est plombée par un jeu convenu et un ballet d’elfes désuet, au lieu de nous emporter dans un moment surnaturel baigné par une musique aux accords étranges, aux subtiles dissonances et aux vocalises envoûtantes.

Le palais du Prince

Le palais du Prince, symbolisé par une immense verrière où se joue l’intégralité de la scène du bal, aurait pu nous amuser avec l’arrivée des prétendantes toutes vêtues et coiffées telles d’antiques et ridicules poupées Barbie, clones indissociables, mais comme cette chorégraphie est pesante et comme la rencontre entre le Prince et Cendrillon est dénuée de magie ! Mariame Clément a beau multiplier les effets, comme ces dessins animés qui racontent l’histoire sur écran de cinéma avant chaque acte, tenter d’insuffler des moments comiques avec l’épisode de la pantoufle de verre inconfortable, remplacée par une basket, son travail manque de finesse, de rythme et plus que tout, de grâce.

Comment ne pas reprocher au directeur de casting le fait d’avoir eu recours à une distribution non francophone, à l’exception notable certes, de Lionel Lhote, quand on dispose aujourd’hui d’un aréopage d’artistes français talentueux, capables de chanter et surtout de défendre le texte plutôt alambiqué d’Henri Cain ? Tara Erraught, malgré quelques efforts de prononciation, n’a aucun charme vocal, aucune particularité de timbre et se contente de débiter son texte sans la moindre intention. Difficile également avec son physique un peu passe-partout et son jeu maladroit de faire croire à son personnage tout en modestie, Lucette la souillon au cœur d’or, ou la Princesse tombée amoureuse au premier regard de son Prince, ne bénéficiant d’aucune incarnation. Comment ne pas chercher en vain les échos de la sublime Von Stade, ou plus près de nous de l’exemplaire Joyce DiDonato (DVD Erato spectacle signé Laurent Pelly) ? Lui donne la réplique, la mezzo Anna Stephany, au timbre sec et à la projection réduite, fagotée comme l’as de pique et coiffée à la diable. Le grand baryton Lionel Lhote (Pandolfe) est inaudible, perdu lui aussi dans ces décors immenses où les voix sont aspirées, sa prestation étant sauvée in extremis par le soutien sans faille du chef italien Carlo Rizzi dans son air mélancolique et plein de compassion « Nous quitterons Paris ». Passer après Ewa Podles, irrésistible Mme de la Haltière aussi drôle qu’extravagante dans les productions de Benjamin Lazar et de Laurent Pelly n’est évidemment pas chose facile, surtout pour une cantatrice aussi peu inspirée que Daniela Barcellona, cantatrice à bout de voix et au français incompréhensible, flanquée de ces deux filles Noémie (Charlotte Bonnet) et Dorothée (Marion Lebègue) absolument insignifiantes. Kathleen Kim fait ce qu’elle peut pour donner chair au rôle de la Fée où brillait il y a peu l’inoubliable Anick Massis (à Barcelone pour Pelly) ou Eglise Guttièrez (Erato capté à Londres et à Paris en 2011), véritables coloratures aux effets iridescents, mais peine à nimber son apparition de mystère, faute d’une exécution musicale parfaitement aérienne et scrupuleuse, n’ayant à proposer qu’un chant acrobatique et finalement très prosaïque et un comble, privé de trille….

Contraint de jouer la plupart du temps en sourdine pour ne pas écraser les voix, Carlo Rizzi dirige çà et là adroitement et semble malgré tout apprécier cette partition aux multiples trouvailles (et aux nombreux emprunts !) et à l’atmosphère poético-surnaturelle, tout à fait inédite dans la production de Massenet.

Kathleen Kim (La Fée)
François Lesueur
Après avoir suivi des études de Cinéma et d'Audiovisuel, François Lesueur se dirige vers le milieu musical où il occupe plusieurs postes, dont celui de régisseur-plateau sur différentes productions d'opéra. Il choisit cependant la fonction publique et intègre la Direction des affaires culturelles, où il est successivement en charge des salles de concerts, des théâtres municipaux, des partenariats mis en place dans les musées de la Ville de Paris avant d’intégrer Paris Musées, où il est responsable des privatisations d’espaces.  Sa passion pour le journalisme et l'art lyrique le conduisent en parallèle à écrire très tôt pour de nombreuses revues musicales françaises et étrangères, qui l’amènent à collaborer notamment au mensuel culturel suisse Scènes magazine de 1993 à 2016 et à intégrer la rédaction d’Opéra Magazine en 2015. Il est également critique musical pour le site concertclassic.com depuis 2006. Il s’est associé au wanderesite.com dès son lancement

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