Piotr Ilyitch Tchaïkovsky (1840–1893)
Iolanta,
Opéra en un acte sur un livret de Modest Tchaïkovsky, d'après La Fille du Roi René d'Henrik Hertz (1892)

Casse-Noisette,
Ballet en deux actes (1892)

Dmitri Tcherniakov (Mise en scène et décors)

Sidi Larbi Cherkaoui, Edouard Lock, Arthur Pita (Chorégraphies)
Elena Zaitseva (Costumes)
Gleb Filshtinsky (Lumières)
Andrey Zelenin (Vidéo)

Iolanta
Krzysztof Bączyk (Le Roi René)
Valentina Naforniță (Iolanta)
Dmytro Popov (Vaudémont)
Artur Ruciński (Robert)
Johannes Martin Kränzle (Ibn-Hakia)
Vasily Efimov (Alméric)
Gennady Bezzubenkov (Bertrand)
Elena Zaremba (Martha)
Adriana Gonzales (Brigitta)
Emanuela Pascu (Laura)

Casse-Noisette
Marine Ganio (Marie)
Jérémy-Loup Quer (Vaudémont)
Samuel Murez (Drosselmeyer)
Sébastien Bertaud (Le Père)
Emilie Cozette (La Mère)
Jean-Baptiste Chavignier (Robert)
Jennifer Visocchi (La Sœur)

Les Etoiles, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet
Maîtrise des Hauts-de-Seine/Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris
Alessandro Di Stefano (Chœurs de l'Opéra de Paris Chef des chœurs)
Orchestre de l'Opéra de Paris

Tomáš Hanus (Direction musicale)

Paris, Opéra Garnier, lundi 13 mai 2019.

Comme nous l'avons fait quelquefois et que nous essaierons de faire dans l'avenir, pour certains spectacles qui en valent la peine, nous n'hésitons pas à publier deux articles qui traitent de la même production, deux visions, deux approches différentes, même si leur conclusion est voisine comme c'est le cas.
Le croisement des regards est pour nous essentiel pour guider le lecteur et produire une lecture critique de valeur. Nous publierons donc sous peu l'analyse de David Verdier, très différente, et passionnante.

La Rédaction

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Acclamée à sa « création » en 2016, l’audacieuse association du dernier opéra de Tchaïkovski, Iolanta et du ballet Casse-Noisette, deux œuvres commandées par le Théâtre Mariinski données pour la première fois en décembre 1892, revient sur la scène du Palais Garnier pour le plus grand plaisir des mélomanes et des amateurs de danse. Habitué des deux salles parisiennes – personne n’a oublié son Eugène Onéguine à Garnier et son Macbeth à Bastille – Dmitri Tcherniakov prouve une fois encore avec cet étonnant diptyque sa maitrise du plateau et la grande originalité de ses propositions scéniques.

Valentina Naforniță (Iolanta)

Alors que tant de metteurs en scène s'échinent à associer des œuvres, parfois incompatibles, pour réaliser d'improbables diptyques, Dmitri Tcherniakov s'est contenté de redonner vie à celui conçu spécialement pour le Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg en décembre 1892 : l'opéra en un acte Iolanta et le ballet Casse-Noisette. Applaudie en 2016 (et publiée en dvd par les éditions Bel Air) cette production est à nouveau à l'affiche du Palais Garnier jusqu'au 24 mai et l'on s'en réjoui, tant elle est réussie malgré une distribution entièrement renouvelée. Exercice de style totalement maîtrisé, ce diptyque repose avant tout sur de splendides décors (Tcherniakov), de saisissantes images vidéo signées Andrey Zelenin et des chorégraphies confiées non pas à un mais à trois figures de la danse contemporaine, Sidi Larbi Cherkaoui, Edouard Lock et Arthur Pita, le tout au service d'un troublant concept.

Casse Noisette : Naïs Duboscq

Démiurge, comme toujours rarement pris à défaut, le metteur en scène russe a réussi le tour de force de réunir les deux œuvres pour n'en faire qu'une, mêlant inextricablement les personnages de Iolanta à ceux de Casse-Noisette. Grâce à la présence muette de Marie, qui assiste auprès de son amie Iolanta au miracle qui lui fait recouvrer la vue et de ces noces avec Vaudémont, l'histoire de Casse-Noisette peut s'enchaîner directement sur l'anniversaire de cette même Marie, héroïne à son tour, mais cette fois d'un ballet enchanté. Ainsi l'intrigue de Iolanta est-elle reliée à celle de Marie par des liens d'amitié, mais également familiaux, parents, grands-parents, amis et serviteurs trouvant leur double symétrique dans chaque partie, l'appartement bourgeois baigné de lumière (superbe travail de Gleb Filshtinsky) étant, à quelques modifications près, le même écrin pour les deux ouvrages.
Les tourments de Iolanta, jeune femme aveugle protégée par sa famille, trouve par ce biais de subtiles correspondances, la charmante Marie découvrant pour la première fois l'amour au point de sombrer, dans son sommeil, dans de terribles hallucinations qui la laisseront bouleversée et grandie à son réveil.
Incarnée avec une rare fraîcheur et une délicatesse de poupée de porcelaine, la Iolanta de la soprano Valentina Nafornita se hisse au niveau de Sonya Yoncheva, sa voix riche en harmoniques et son aigu radieux illuminant le plateau. Le Roi René son père (Krzysztof Baczyk) possède toute la rigueur requise par une telle basse russe, tandis que le baryton Artur Rucinski s'empare du personnage haut en couleur de Robert avec éclat et que Dmytro Popov assume crânement la tessiture hardie de Vaudémont, l'amoureux passionné.

Dmytro Popov (Vaudémont), Artur Ruciński (Robert)

Belle garde rapprochée de Iolanta avec Elena Zaremba autoritaire Martha, Adriana Gonzales (Brigitta) et Emanuela Pascu (Laura) toutes deux très justes, Gennady Bezzubenkov (Bertrand) et Johannes Martin Kränzle (Ibn-Hakia) complétant avantageusement le cast dirigé avec compétence et sensibilité par Tomas Hanus, capable après Alain Altinoglu, d'épanchements lyriques et d'effusions purement romanesques.

Casse Noisette : Marine Ganio

Par un procédé quasi cinématographique de fondu enchaîné, le célèbre ballet Casse-Noisette succède à l'univers confiné de Iolanta. L'anniversaire de Marie confié à Arthur Pita se veut virtuose, cette jolie fête étant plongée dans l'allégresse générale, symbolisée par un tourbillon de danseurs. Dans les mains d'Edouard Lock expert dans les mouvements saccadés et un travail des bras immédiatement reconnaissable, l'épisode de « La Nuit » réglé avec un sens aigu du détail, impressionne autant par ce qu'il montre – des personnages d'abord calmes puis soudainement agités comme en proie à la panique en raison de la présence de vampires – que par ce qu'il exprime, à savoir les premières images qui hantent Marie, littéralement sous le choc après sa rencontre avec le séduisant Vaudémont dont elle tombe amoureuse au premier regard.
Le premier « Pas de deux » entre Marie et Vaudémont écrit par Sidi Larbi Cherkaoui est une merveille, Marine Ganio et Jérémy-Loup Quer (deux sujets promis à un bal avenir) donnant le sentiment de se fondre pour ne faire plus qu'un corps, les portés magistraux du danseur ajoutant à la fluidité de l'ensemble et à sa narration. Sujette aux visions les plus extrêmes, Marie doit lutter contre les éléments (après que sa maison ait été transformée en ruine), la « Valse des flocons » jouée ici derrière un écran sur lequel sont projetées des images de tempête étant d'une beauté à couper le souffle. Seule dans une épaisse forêt, Marie poursuit sa recherche de Vaudémont qu'elle croit mort, Edouard Lock la plaçant dans un milieu hostile où elle croise de multiples sosies de son bien-aimé dont les gestes agressifs et désarticulés l'effraient sans pour autant l’anéantir. Le « Divertissement » qui suit, toujours d'Edouard Lock, nous met en présence de multiple Marie en robe à fleurs, cette dernière toujours aux prises avec son imagination se retrouvant cette fois entourée de jouets animés. La conclusion revient à Sidi Larbi Cherkaoui, dont la « Valse des Fleurs » réunit dans un même geste chorégraphique d'une émotion folle, des couples à différents stades de la vie, de la jeunesse à la vieillesse. Avant de réaliser qu'il s'agissait là d'un rêve et de s'extirper de cette épreuve, Marie aura retrouvé son bien-aimé, pour un ultime « Pas de deux » (Sidi Larbi Cherkaoui), absolument sublime de grâce, d'abandon et de virtuosité, les deux danseurs réussissant dans cette parade amoureuse à exprimer l'acmé de la passion physique, accompagnés par un orchestre de l'Opéra galvanisé par le chef tchèque.
Un spectacle à méditer.

Valentina Naforniță (Iolanta)
François Lesueur
Après avoir suivi des études de Cinéma et d'Audiovisuel, François Lesueur se dirige vers le milieu musical où il occupe plusieurs postes, dont celui de régisseur-plateau sur différentes productions d'opéra. Il choisit cependant la fonction publique et intègre la Direction des affaires culturelles, où il est successivement en charge des salles de concerts, des théâtres municipaux, des partenariats mis en place dans les musées de la Ville de Paris avant d’intégrer Paris Musées, où il est responsable des privatisations d’espaces.  Sa passion pour le journalisme et l'art lyrique le conduisent en parallèle à écrire très tôt pour de nombreuses revues musicales françaises et étrangères, qui l’amènent à collaborer notamment au mensuel culturel suisse Scènes magazine de 1993 à 2016 et à intégrer la rédaction d’Opéra Magazine en 2015. Il est également critique musical pour le site concertclassic.com depuis 2006. Il s’est associé au wanderesite.com dès son lancement
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