La guerre en scène : la première guerre mondiale vécue dans Paris, à l’époque du cinéma muet avec pour protagonistes le mythe de Sarah Bernhardt et les restes de la Belle Époque.
Un mélange continuel de l’Histoire et de la vie d’une diva, entre les acclamations de ses admirateurs au théâtre (un théâtre sombre, à l’abandon, mal entretenu) et ses improbables relations amoureuses avec l’habituel comte dévoué à la raison d’État (évidemment incognito, et cette fois encore plus gros bébé que la moyenne de la catégorie) jusqu’au défi d’une autre femme pour conquérir l’exclusivité de l’être aimé.
A rythmer le tempo de la trame, il y a toujours la guerre sur une scène qui tourne de temps à autre, aux côtés de laquelle les faits se déroulent, avec des éclairs lumineux savants, noyée dans une obscurité toujours plus noire, toujours plus amère.
Le palais d’un prince devient salle d’hôpital et elle, Adriana, à la fin, descendue de la rampe, empoisonnée par la rivale, au physique détruit, reste la seule protagoniste du film de sa propre vie désormais au clap de fin.
Voilà l’idée de mise en scène que Davide Livermore a développée de manière cohérente pour la nouvelle production monégasque d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea, montée en novembre à l’occasion de la Fête Nationale de la Principauté, sur la scène moderne du Grimaldi Forum.
Ainsi pour une fois, écouter Adriana ne se transforme pas en l’habituel one woman show conçu pour mettre en valeur la star du moment : l’histoire de cet opéra est scandé des succès inconditionnels des Renata Tebaldi, Magda Olivero, Montserrat Caballé, Mirella Freni et, pour citer des noms plus récents d’Angela Gheorghiu et Anna Netrebko.
Le spectacle qui s’en suit est prenant et provoque un grand enthousiasme de la part du public, vraiment mérité.
Maurice de Saxe , n’est pas l’habituel beau militaire en permission, mais il est finalement part intégrale du drame et pivot de l’intrigue. La Princesse de Bouillon en sort hautaine et vindicative, sans scrupules, presque brutale dans sa manière de condamner l’actrice qui a osé la défier. Efficaces mais traitées en mode plus conventionnel les figures de Michonnet, du Prince de Bouillon, de l’abbé de Chazeuil et des sociétaires de la Comédie Française.
Adrienne Lecouveur, figure légendaire de l’actrice protagoniste de la vie théâtrale française du début du XVIIIe et sa fin mystérieuse sur laquelle il n’y a aucune certitude, ne pouvait que devenir un beau sujet d’opéra.
En 1902, c’est à Francesco Cilea, ce compositeur à l’inspiration mélodique raffinée, qui plus que par les sirènes du vérisme, est resté influencé par la musique de Massenet, d' habiller de musique un drame antérieur de deux siècles .
De fait, le goût pour un symphonisme léger et discursif, qui alterne avec une dramaturgie qui risque de dépasser souvent les limites du crédible (si non de glisser vers une parodie involontaire…que d’interventions des cuivres !) donne vie à un opéra agréable. Dans ce cas précis, placer le drame pendant les années même où il fut composé effectivement et évoquer le cinéma finit par bénéficier à la partie scénique et à la partie musicale, qui se fondent encore mieux et avec plus de vraisemblance.
Appelé par les principales scènes lyriques mondiales, Maurizio Benini dirige la partition avec grande sûreté et trouve less accents les plus justes dans les moments les plus tendus de l’opéra, comme dans les cantabili lyriques du deuxième acte. Adriana Lecouvreur est cependant aussi l’opéra aux moments légers, comme par exemple les interventions des sociétaires de la Comédie Française, du Prince de Bouillon, de l’Abbé de Chazeuil : ces occasions, importantes, auraient dû permettre une plus grande légèreté et netteté du son, et plus de variété dans le rendu des couleurs orchestrales, pour souligner la frivolité artificielle des rôles et définir le code stylistique de l’œuvre.
Barbara Frittoli revient à Adriana Lecouvreur et pour l’occasion propose une excellente interprétation scénique et vocale. Totalement immergée dans le rôle, elle rend la gestuelle des divas du cinéma muet des premières années du XXe dans une de ses prestations les plus convaincantes. Au quatrième acte, atteinte dans son physique et dans son âme par la maladie, elle émeut par la spontanéité avec laquelle elle affronte le final, sans tomber dans le vérisme.
Vocalement, si la voix n’est pas insolente et quelquefois marquée par un vibrato dans l’extrême aigu à pleine voix, elle affiche une ligne vocale sûre et bien placée, un timbre idéal pour le rôle, une musicalité, une précision et une diction telles de lui permettre aussi bien dans le monologue initial que dans celui du troisième acte d’émouvoir le public, sans forcer, comme rarement on a pu l’entendre.
À ses côtés, Roberto Alagna est Maurice de Saxe, très crédible dans le rôle d'un soldat.Ténor par définition, Alagna, malgré des extrêmes aigus un peu ouverts, s’impose par la présence scénique charismatique et la voix solaire, faisant oublier les difficultés occasionnelles qu’il rencontre pour dominer quelques sons dans les passages.
Sûre et effrontée la princesse de Bouillon est interprétée par Marianne Cornetti, dominant le rôle en lui instillant cette touche de vulgarité et d’arrogance que le rôle prévoit. Elle obtient un succès personnel à cause d’une voix ferme et puissante, précise et à l’émission parfaite. Moins convaincant Alberto Mastromarino dans le rôle de Michonnet, même si l’interprétation de l’ami fraternel d’Adriana, qui ne réussit pas à avoir le courage de se déclarer à la diva est plutôt bonne. La voix est fatiguée dans les montées à l’aigu et manque de corps dans les graves, malgré une diction toujours agréable.
Diletta Scandiuzzi, Loriana Castellano, Enrico Casari, Antoine Garcin sont quatre brillants sociétaires de la Comédie. Ils complètent avec Alessandro Spina e Luca Casalin un groupe d’excellents chanteurs de caractère capables de faire contraste aux aventures des deux amants.
Dans le troisième acte, en attendant le monologue de Phèdre qui représente la revanche d’Adriana mais qui déchaine la vengeance de la Princesse et décide de sa mort, Eugénie Andrin crée un ballet dans le goût des ballets début du siècle et qui va parfaitement avec la vision de Livermore.
À la fin de la représentation du 26 novembre, la dernière des trois prévues dans le programme, succès pour tous, mais applaudissements prolongés pour la Frittoli et Alagna.