L’Opéra de Monte-Carlo. Avant-Scène Opéra n° 331, novembre 2022. 162 pages, 28 euros. ISBN : 978–2‑84385–415‑6

Même s’il continue à employer les artistes les plus prestigieux, et même s’il offre l’avantage unique d’une vue directe sur la mer, l’Opéra de Monte-Carlo, construit par Charles Garnier en 1878, connut indéniablement ses plus belles heures sous le mandat de Raoul Gunsbourg, entre 1892 et 1951. C’est cette belle histoire qui est retracée dans ce numéro spécial de l'Avant-scène Opéra.

Une fois n’est pas coutume : pour son numéro 331, ce n’est ni un pilier du répertoire qui revient habillé de neuf, ni une rareté jusque-là ignorée qui fait son entrée à l’Avant-Scène Opéra, mais un théâtre qui est mis à l’honneur. Non que la chose soit totalement inédite : en attestent plusieurs titres, dans la rubrique « Numéros thématiques », consacrés à la Scala de Milan (n° 283, novembre 2014) et, pour ses trois cent cinquante ans, l’Opéra de Paris (n° 311, juillet 2019), auxquels on pourrait joindre les volumes dévolus à des festivals, Bayreuth (n° 274, mai 2013) et Pesaro (n° 317, juillet 2020). L’institution monégasque a‑t‑elle un anniversaire à fêter ? Pas vraiment, car l’édifice conçu par Charles Garnier a été inauguré le 25 janvier 1879. S’il fallait trouver une date emblématique et commémorable, ce serait plutôt la création, le 18 février 1893 de la version scénique de La Damnation de Faust (à laquelle Berlioz n’avait probablement jamais songé), spectacle dont les 130 ans sont célébrés avec un peu d’avance, en ce mois de novembre 2022, par une nouvelle production signée Jean-Louis Grinda. Autrement dit, il paraît plus vraisemblable que ce numéro de commande ait été voulu par l’institution afin d’assurer sa promotion, le départ de Monsieur Grinda et l’arrivée de Madame Bartoli étant apparemment l’occasion idéale.

On comprend donc bien que, pour ce premier numéro dont il assure pleinement le sommaire en tant que rédacteur en chef (il remercie ses prédécesseurs en quelques lignes émouvantes, page 5), Jules Cavalié ait donc composer avec un certain nombre d’exigences. Le mérite n’en est donc que plus grand, d’avoir réussi à concocter un volume riche, instructif et superbement illustré, qui prend en considération tous les aspects du sujet, ledit sujet ne se limitant pas uniquement au « règne » de Raoul Gunsbourg, qui dura de 1892 à 1951, même si ce très long mandat coïncide avec les plus hautes heures de cette maison.

Il y eut cependant un avant Gunsbourg, l’ouvrage nous le rappelle. Dans cette ville hors sol, cité de plaisir, il fallait trouver le moyen de retenir quelques heures de plus les membres de ce que l’on n’appelait pas encore la jet-set. Dans « le petit abcès tout suppurant d’or qu’un certain M. Grimaldi, premier croupier d’Europe et prince de Monaco, cultive au sud de la France » (selon les termes du critique Georges Pioch en 1910), la musique fut donc sollicitée comme divertissement permettant de prolonger le temps consacré au casino. En 1863, la Société des Bains de Mer est rachetée par François Blanc, qui décide de transférer son activité de Hombourg vers Monaco : il sait que, pour attirer une clientèle de prestige, il devra lui offrir « les plaisirs et les choses les plus belles du monde ». A la tête d’une fortune considérable, Blanc financera à 80 % l’achèvement des travaux de l’Opéra de Paris après la guerre de 1870 ; à sa mort, sa veuve Marie – voir l’article de Charlotte Lubert-Notari – reprend le flambeau et c’est elle qui décide qu’une salle de concert digne de ce nom est indispensable à Monte-Carlo, nom adopté en 1866 en hommage au prince Charles III. C’est ainsi qu’en huit mois sortira de terre cet autre Palais Garnier, sorte d’annexe du casino ; dans son texte, Rémy Campos expose bien le lien entre tables de jeux et fauteuils d’orchestre. Divers agrandissements modifieront la scène et la salle, et un siècle plus tard, quelques blocs de béton, d’acier et de verre viendront gratifier la principauté d’espaces plus vastes pour la musique et l’opéra, mais l’essentiel est là dès 1879.

Pourtant, les premières saison sont modestes, malgré la présence de stars parisiennes, et reposent sur l’exploitation du répertoire français et italien le plus apprécié des touristes de l’époque, plus Lohengrin, unique concession au wagnérisme fin-de-siècle. Tout change avec la nomination de Raoul Gunsbourg, qui saura placer son théâtre dans la cour des grands en imposant des normes internationales (voir le texte de Jules Cavalié). Il décide de frapper les esprits avec toute une série de coups d’éclat, essentiellement en s’emparant de l’œuvre de compositeurs morts : La Damnation de Faust, on l’a dit, qu’il porte à la scène en 1893 ; César Franck, dont il présente en création mondiale Hulda en 1894 et Ghiselle en 1896 ; Lalo en 1895, avec La Jacquerie, largement complétée par Cocquard. Vient ensuite le tour d’Isidore de Lara, imposé par la princesse Alice – le volume ASO jette un voile un peu trop pudique sur la liaison torride qui unissait l’épouse américaine du prince Albert Ier et le compositeur de Moïna et de Messaline, deux créations mondiales proposées en 1897 et 1899 (l’article de Thomas Blanchy préfère, sans doute à juste titre, évoquer la « diplomatie d’influence douce » alors pratiquée par un prince mécène, épris d’art autant que de science). L’ère Gunsbourg, c’est aussi sept opéras de Massenet donnés en première avant Paris, du Jongleur de Notre-Dame en 1902 jusqu’à Amadis en 1922, et plusieurs de Saint-Saëns, d’Hélène (1904) à Nuit persane (1923). L’intéressant article de Marie-Gabrielle Soret fait le point sur la présence monégasque de ces deux compositeurs, l’aîné n’étant pas tendre envers la protégée de son confrère : selon lui, Lucy Arbell dans Don Quichotte « bat la mesure en gesticulant, chante comme une seringue et joue comme un pied »… A ce palmarès, il faut encore ajouter des œuvres de Fauré (Pénélope, bien sûr, mais aussi Masque et bergamasques, donné cent fois entre 1920 et 1948), Reynaldo Hahn et sa superbe Nausicaa (1919), Ravel, Alfred Bruneau, Xavier Leroux, Claude Terrasse, Mascagni, Planquette ou Louis Ganne, sans oublier… Raoul Gunsbourg, car ce monsieur composait, et beaucoup (il n’orchestrait pas, en revanche, laissant ce soin à son chef d’orchestre Léon Jehin) et même s’il n’en est pas question dans le livre, rappelons qu’on lui doit une version des Contes d’Hoffmann qui n’a pas encore été entièrement détrônée par des un demi-siècle de recherches musicologiques. Adepte de la promotion canapé – on le surnommait « Divan-le-Terrible » –, Gunsbourg fut surtout un fervent partisan de l’utilisation de tous les moyens modernes au service du théâtre : le bel article de Jonathan Parisi montre que La Damnation de Faust, à travers les différentes incarnations que connut cette production, et surtout dans la mouture de 1905, avec les effets lumineux conçus par Eugène Frey, fut un jalon dans l’histoire de la mise en scène d’opéra.

Après la Seconde Guerre mondiale, le rythme des créations diminue irrémédiablement – on n’en compte guère que deux depuis l’an 2000. Les plus grands noms de la mise en scène ne se bousculent pas à l’Opéra de Monte-Carlo, qui continue en revanche à attirer les plus grands noms de la lyricosphère ; José Pons consacre un article à Jean de Reszké, le Faust de La Damnation de 1893, mais aussi aux grandes voix qui se sont succédé sur cette scène, Maria Callas étant l’une des rares stars à ne s’y être jamais produite. Christian Merlin évoque l’orchestre et ses chefs successifs, Didier van Moere évoquant la belle production discographique (et la très maigre récole vidéographique) des forces monégasques. Ce nouveau volume ASO vient donc combler une lacune de l’édition : à quand une biographie complète de celui qui, à en croire Willy, aurait pu valoir à la ville qui l’employa si longtemps le nom de « Monte-Gunsbourgo » ?

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici