UN POYO ROJO

Mise en scène : Hermes Gaido
Interprétation : Alfonso Barón, Luciano Rosso
Chorégraphie : Luciano Rosso, Nicolas Poggi
Lumières : Hermes Gaido

Création 2008, au Laburatorio (Buenos Aires)

Production Quartier Libre
Première en France dans le Festival Off d’Avignon 2014, au Théâtre du Roi René.

 

Auditorium Petrucciani – Montélimar, le 17 octobre 2017

Alors que le nouveau spectacle du duo est en préparation, le désormais célèbre duo argentin Un Poyo Rojo parcourt une nouvelle fois les routes du territoire, après un passage remarqué la saison dernière au théâtre du Rond-Point. Ils étaient à l’auditorium Michel Petrucciani de Montélimar le vendredi 17 novembre et Wanderer est allé à la rencontre ce phénomène théâtral singulier

Teatro físico. Tel est le sous-titre qui retenait déjà l’attention dans l’affiche du Festival d’Avignon 2014. Cette précision portée à la connaissance immédiate du spectateur ne peut qu’interpeller par le caractère assez inhabituel qu’elle recouvre. Certes, les travaux de Jacques Lecoq dans l’école qui porte son nom ont fait date et développent une méthode vers une création théâtrale principalement fondée sur l’utilisation du corps. Ainsi s’achève le primat du langage parlé dans une pratique artistique pour laquelle il est le plus souvent considéré comme un élément essentiel.

Alors que chacun s’installe confortablement dans son fauteuil, les regards sont irrésistiblement  attirés par ce qu’il se passe sur le plateau faiblement éclairé. En fond de scène, se trouve une armoire en métal, de celles qu’on trouve dans les vestiaires. Devant cette armoire a été placé un banc. On distingue aussi des serviettes, un poste de radio et des bouteilles d’eau. Le décor minimaliste ancre immédiatement dans l’ordinaire d’une salle de sports. De part et d’autre, se trouvent les deux comédiens, en plein échauffement, semble-t-il. On se questionne alors. Entre-t-on dans le spectacle in medias res ? Assiste-t-on au training des artistes dans un théâtre qui dévoile tout au spectateur, jusqu’à son ultime préparation ? La séquence dure, au rythme des souffles marqués par les comédiens déjà en sueur, en mouvement permanent. Le public après avoir pris place, observe quelque peu déconcerté, se demandant dans un authentique suspense quand quelque chose va arriver. Face au public, les deux artistes s’installent alors à l’avant-scène, dans le silence que rythment leurs respirations haletantes après l’effort. L’incertitude ne s’efface pas : le spectacle n’a‑t‑il pas déjà commencé ? Quelques applaudissements ne viennent rien interrompre, rien clarifier. Les deux hommes semblent ensuite méditer comme à la faveur d’une séance de yoga improvisée. C’est cependant de courte durée : leur immobilisme s’achève et l’action commence en pleins feux. Jouant tantôt sur la symétrie, tantôt sur la dissymétrie des mouvements et des déplacements, chacun compose sa phrase gestuelle, l’improvise en partie, mêlant à l’envi acrobatie, danse, percussion corporelle, arts martiaux, clown pour raconter non pas une mais des histoires par fragments. Echangeant de brefs regards les deux garçons viennent de se lancer dans une espèce de joute virile les plaçant en compétition l’un contre l’autre, comme dans un brutal agôn burlesque sans parole, opposant là un Keaton, là un Chaplin, tous deux déchainés, possédés par une fureur que rien ne semble pouvoir contrôler. Chaque corps sculpté, muscles tendus, se contorsionne à l’extrême, dans la fluidité des enchaînements physiques et narratifs. Chaque visage se tord, faisant se succéder les grimaces poussant jusqu’à l’animalité par moments. Comme autant de défis lancés à l’adversaire qui doit les relever. Pour aller plus loin dans le comique du corps qui devient support absolu du burlesque.

D’abord courte forme imaginée par Luciano Rosso et son compagnon de l’époque, le duo va travailler avec le metteur en scène Hermes Gaido. Alfonso Barón, ex-rugbyman devenu danseur, devient ensuite le nouveau partenaire de Luciano. Ensemble, ils parviennent à densifier le spectacle qui prend alors le titre Un Poyo Rojo  – un poulet rouge, étrange et plein de promesses. Car c’est bien à un authentique combat de coqs que se livrent les deux comédiens enfiévrés. Ils se cherchent, se piquent, se dérobent l’un à l’autre, se toisent. Discrètement mais avec la même détermination dans la parade théâtrale. Esquissant quelques pas de danse, en garde pour un match de boxe, emportés par les mouvements réjouis d’une danse folklorique africaine, se projetant littéralement au sol tel un missile lancé à pleine vitesse, ils virevoltent sous le regard stupéfait des spectateurs, hilares devant autant d’incongruité. Et toujours pas la moindre parole échangée. À peine un gémissement de douleur surjouée grossièrement. Ce qui suffit pour que les rires fusent.

Vient enfin le temps de la pause pour tous, sur scène comme dans la salle où on se sent vaincu par KO. Les deux jeunes hommes reviennent vers l’armoire. Tandis que Luciano Rosso s’assoit, Alfonso Barón l’ouvre, installe un miroir assez imposant accroché à la porte ouverte. Puis, il allume la radio qui devient la seule source de paroles du spectacle. Au hasard de la bande FM, les deux jeunes hommes vont s’adapter à ce qu’ils entendent. Dans un numéro de clown incroyable, Luciano Rosso va, par exemple, jouer avec quelque dix cigarettes, déformant ses traits, les manipulant avec une dextérité désopilante. Le public est évidemment emporté par la performance. C’est alors que le spectacle prend une autre tournure : on a déjà pu percevoir quelques déraillements dans cette lutte éminemment masculine à travers quelques gestes féminins exécutés, quelques postures qui égratignent volontiers la toute-puissance virile et hétérosexuelle au cours de la performance respective de chacun des deux artistes. Tout cela dans le plus grand naturel, comme un artifice burlesque. Ordinairement burlesque, facile et potentiellement douteux sur le fond. Pourtant, il n’en est rien.

La virtuosité physique va peu à peu s’effacer pour laisser place à une profondeur de sens aussi militante qu’inattendue. Les deux hommes s’attirent et le public ne s’en rend compte qu’à ce moment précis. Le désir affleure depuis le début, sous les yeux de tous, occupés ailleurs, captivés et divertis. La tension homosexuelle entre les deux jeunes hommes s’exprime soudain sans ambiguïté. Ils entrent alors dans une autre forme de ballet, celui d’une sensualité exacerbée, d’homme à homme. Ils se frôlent, se rapprochent. L’un est plus offensif que l’autre fuyant, gêné, mais… qui revient toujours. Peut-être à la découverte progressive de soi – ce moi si inconnu parfois. Comme cet Autre dans le miroir suspendu à la porte de l’armoire, qu’on dévisage parfois sans le reconnaître vraiment. On glisse presque dans le marivaudage. La bande FM défile livrant son lot de surprises sonores, allant d’un débat opposant des personnalités des Républicains et de la France Insoumise, passant par Bob Marley, les commentaires d’animateurs qui meublent entre deux morceaux, ou encore « Poker Face » de Lady Gaga, morceau emblématique de la culture gay, opportunément programmé et qui donne lieu à une danse lascive de Luciano Rosso.

L’érotisme du spectacle se dit en effet sans détour et sans provocation. Il s’agit d’ordinaire, ne l’oublions pas. Contre toute attente, la maîtrise des corps dans le théâtre physique permet de rendre commun leur attirance. Après s’être déshabillés pour enfiler une tenue de lutte, opposant le blanc Alfonso au rouge Luciano, ils se percutent, se collent l’un à l’autre, s’attachent dans un spectaculaire bouche-à-bouche – qui provoque l’hilarité générale, dansent la salsa, exécutent encore quelques figures acrobatiques pour se retrouver, presque à bout de souffle, assis sur le banc, dans une lumière rouge soulignant la tension sexuelle qui se dégage de ce dernier face-à-face, laissant voir enfin leur baiser fougueux avant le noir final.

Pendant une heure, les deux très généreux comédiens mettent leur habileté au service du public afin de le divertir, faisant de leur corps en mouvement un langage alternatif, redonnant au burlesque ses lettres de noblesse quelque peu égarées. Ils s’engagent aussi ouvertement pour la cause homosexuelle – tout en précisant à la fin dans un français parfait, qu’ils « ne sont pas ensemble » dans la vie. En somme, ils confirment que le théâtre reste un art à la fois populaire et politique dont la vigueur ne peut se démentir. Un Poyo Rojo, spectacle fougueusement vivant !

 

Thierry Jallet
Titulaire d'une maîtrise de Lettres, et professeur de Lettres, Thierry Jallet est aussi enseignant de théâtre expression-dramatique. Il intervient donc dans des groupes de spécialité Théâtre ainsi qu'à l'université. Animé d’un intérêt pour le spectacle vivant depuis de nombreuses années et très bon connaisseur de la scène contemporaine et notamment du théâtre pour la jeunesse, il collabore à Wanderer depuis 2016.
Crédits photo : © Paolo Evelina
© Alejandro Ferrer
© Stéphane Trapier

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici