Le ciel de Nantes
Texte et mise en scène : Christophe Honoré

Avec Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger, Marlène Saldana

Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
Lumières : Dominique Bruguières assistée de Pierre Gaillardot
Vidéo : Baptiste Klein
Son : Janyves Coïc
Costumes : Pascaline Chavanne assistée de Oriol Nogues
Assistanat à la mise en scène : Christèle Ortu
Stagiaire assistanat à la mise en scène : Victor Lalmanach
Construction du décor : Théâtre Vidy-Lausanne
Régie générale : Martine Staerk
Régie plateau : Stéphane Devantéry
Régie lumière : Christophe Kehrli, Pierre-Nicolas Moulin
Régie vidéo : Baptiste Klein, Nicolas Gerlier (en alternance)
Habilleuse : Sarah Bruchet
Production : Elizabeth Gay, Sylvain Didry

Production : Théâtre Vidy-Lausanne, Comité dans Paris (Compagnie de Christophe Honoré)
Coproduction : Odéon – Théâtre de l’Europe, Célestins – Théâtre de Lyon, Comédie – Centre dramatique national de Reims, TANDEM – Scène nationale Arras-Douai, Le Grand T – Théâtre de Loire-Atlantique, La Filature – Scène nationale de Mulhouse, Bonlieu – Scène nationale Annecy, TAP – Théâtre et Auditorium de Poitiers, La Coursive – Scène nationale de La Rochelle, Scène nationale d’Albi, Théâtre national de Bretagne

Ce spectacle est soutenu par le projet PEPS dans le cadre du programme européen de coopération territoriale Interreg V France-Suisse.

La compagnie Comité dans Paris est conventionnée par la DRAC Île-de-France – Ministère de la Culture (2020–22).
Création : novembre 2021, aux Célestins – Théâtre de Lyon.

Le spectacle sera présenté en tournée toute la saison 2021–22, et notamment au Théâtre de l’Odéon (Paris) en mars 2022.

Le texte de Le Ciel de Nantes de Christophe Honoré est publié aux éditions des Solitaires Intempestifs

 

 

Lyon, Théâtre des Célestins, Vendredi 12 novembre, 20h

Retrouver le somptueux espace de la Grande Salle des Célestins de Lyon est un plaisir immense, surtout quand il s’agit d’assister à la dernière création de Christophe Honoré, produit par le Théâtre Vidy-Lausanne. Le parcours du metteur en scène, écrivain et cinéaste retient souvent l’attention de Wanderer : on retient ses textes parmi lesquels La Facultéou encore Un Jeune se tue, tous deux publiés chez Actes Sud – Papiers en 2012, tous deux montés au Festival d’Avignon en juillet de la même année, portés par une écriture aussi sensible qu’incisive ; son cinéma pour lequel on citera le bouleversant hommage à l’œuvre de Jacques Demy dans Les Chansons d’amour en 2007, ou encore La Belle Personne en 2008 ; ses mises en scène d’opéra , Dialogues des Carmélites en 2013 ,Pelléas et Mélisande  en 2015,  Don Carlos  en 2018 à l’Opéra de Lyon ou encore Tosca au Festival d’Aix-en-Provence en 2019, que Wanderer a chroniquées ; enfin, ses mises en scène de théâtre comme Les Idoles à Vidy déjà, et que nous avions beaucoup aimé en 2018, formant avec le film Plaire, aimer et courir vite et le récit Ton Père – texte extraordinaire ! – un triptyque autobiographique. Il y a quelques mois, avec Guermantes, Christophe Honoré franchit une nouvelle étape dans sa réflexion sur le réel, sur l’image et l’écriture de soi, réalisant l’adaptation de l’œuvre de Proust avec les acteurs de la Comédie-Française, œuvre aussi filmée relevant autant de la fiction que du documentaire. Le Ciel de Nantes, créé aux Célestins de Lyon en ce mois de novembre 2021, est un pas de plus dans cette démarche, s’intéressant cette fois dans une forme originale mêlant théâtre et images filmées à l’héritage familial, à ce qu’il reste au-delà de ceux qui nous précèdent dans l’existence. Ceux qui nous constituent au présent. Aisément parfois, malgré soi toujours.

Les acteurs de la pièce (de gauche à droite Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Marlène Saldana, Stéphane Roger assis, Julien Honoré, Youssouf Abi-Ayad et Chiara Mastroianni)

Les derniers spectateurs s’installent dans la Grande Salle des Célestins qui plonge dans l’obscurité. Quelques notes de piano se font soudain entendre. On reconnaît l’air de « Nantes », la chanson de Barbara. En contre-jour, une faible lumière bleutée monte sur le plateau découvert et laisse percevoir ce qui pourrait être une ancienne salle de cinéma, en pente douce, face à l’écran qui se trouverait alors dans la salle. Dans cette semi-pénombre, des silhouettes, assises dans les rangées de fauteuils, se distinguent çà et là. Une femme fume, comme les autres le feront après elle. Au fil de la pièce, les volutes de cigarettes plongent la scène dans une forme d’irréalité, comme dans un rêve – à ce propos, soulignons le magnifique travail de composition de toutes les lumières, effectué par Dominique Bruguière et Pierre Gaillardot. Ce décor suranné frappe par l’impression d’abandon qui s’en dégage. Pourtant, c’est son orientation vers le public, considéré d’emblée comme un véritable support de projection, qui étonne le plus dans cette déclinaison inattendue du dispositif frontal.

Depuis le fond, près de ce qui pourrait être la cabine du projectionniste, un homme s’avance. Il se présente sobrement, presque avec réserve. « Bonsoir. Je suis Christophe Honoré… » Il dit vouloir faire un film sur la famille – la sienne comme une parmi les autres ? « J’aimerais partager ce film », ajoute-t-il. On est à nouveau saisi par l’étonnement : le comédien n’est pas Christophe Honoré – Youssouf Abi-Ayad qui joue le rôle est absolument extraordinaire dans sa capacité à le composer finement dans cette inhabituelle position ; et bien entendu, nous sommes au théâtre. Avant même la projection, la fiction a donc d’ores et déjà commencé dans une subtile distorsion narrative qui a quand même à voir avec le réel. Un régime autofictionnel surprenant dans son actualisation sur la scène, à travers les mots qui sont adressés aux spectateurs.

Christophe Honoré convoque ici plusieurs figures de la famille de sa mère : les deux oncles défunts, issus d’un premier mariage, Roger et Jacques, solidement campés par Stéphane Roger et Jean-Charles Clichet ; la tante Claudie, défunte elle aussi, jouée par Chiara Mastroianni, toute en délicatesse dans ce premier rôle au théâtre ; la grand-mère, Odette « Mémé Kiki », l’aïeule cheffe de famille  formidablement interprétée par Marlène Saldana. Apparaît aussi sous les traits du ténébreux Harrison Arévalo, le grand-père d’origine ibérique au sang chaud – un peu trop sans doute, nommé Puig, parti de Nantes pour Clermont-Ferrand, lui aussi décédé aujourd’hui. Enfin, il y a Marie-Dominique, une parmi les nombreux enfants d’Odette et de Puig, comme Claudie. Marie-Dominique, la mère de Christophe Honoré, toujours en vie et joué par son propre fils, le plus jeune frère du metteur en scène, Julien Honoré, tout à fait stupéfiant dans cette configuration des rôles hors du commun. Et on est instantanément subjugué par ce ballet de spectres terriblement attachants, qui nous entraîne dans une série de superpositions entre passé et présent, d’enchâssements multiples, dont il est difficile de prévoir où ils conduisent. Ces personnages recomposés, tout comme le temps presque proustien qu’ils retrouvent sur la scène, sont autant de voies – de voix ? –  labyrinthiques dans lesquelles nous nous laissons égarer au fil de la pièce.

Comme le metteur en scène le précise au sujet de ses acteurs, « il y a eu du chemin pour les amener vers une construction de personnages », car il ne s’agit évidemment pas de représenter stricto sensu cette famille sous nos yeux. Sur scène, Christophe ne le reconnaît-il pas clairement quand il parle d’une « profanation » à l’idée de les faire jouer par d’autres ? Facétieusement, plusieurs d’entre eux ne cessent d’ailleurs de le questionner pour savoir quel artiste célèbre il a choisi pour cela. Et il ne répond pas car chercher de ce côté correspond certainement à une impasse. Distribuer les rôles pour une reconstitution fidèle serait évidemment une réponse claire pour les spectateurs sur la nature même de la représentation. Or, il s’agit ici d’acter que le grand récit familial ne cesse de glisser et de se dérober à nous, comme à Christophe Honoré lui-même rappelant la question que la pièce pose selon lui : « Qu’est-ce que représenter ? »

Vue de la salle de cinéma sur scène avec l'écran en surplomb, qui montre l'image de Julien (Youssouf Abi-Ayad)

Dans un subtil jeu de miroirs à la netteté douteuse – comme celui des toilettes filmées sur l’écran en surplomb de la scène l’est par endroits, il s’essaye à faire voir avec sa caméra en main, « les saloperies de la vie », les événements que l’on préfère oublier, les bleus – symboliques ou bien réels, les casseroles que chacun traîne, avec peine quelquefois : le suicide de Roger, traumatisé par la guerre d’Algérie, criblé de dettes et en conflit avec un fils à la dérive ; le suicide de Claudie, malmenée dans sa fragilité par les infidélités de son mari volage ; la mort de Jacques des suites d’un cancer ; la mort des aïeux. Tous décédés mais tous fantômes bien vivants sur la scène du théâtre, afin de « peut-être transformer ce gâchis en quelque chose de beau » comme le suggère le personnage de Claudie, au début.

Le tango de Puig (Harrison Arévalo) et de Julien (Youssouf Abi-Ayad)

C’est l’occasion de plonger en soi pour le metteur en scène qui, ressuscitant ces ombres du passé, interroge ce qu’il est aujourd’hui. Dans un tango éblouissant, Puig – le monstrueux mari d’Odette – danse avec elle. Le personnage de Christophe entre à son tour dans la danse auprès d’eux et, dans un habile changement de partenaires, sous les yeux ébahis de tous, Puig le saisit pour poursuivre le tango. Outre la grâce de cet instant, on est saisi par cet incroyable duo : Christophe Honoré avoue que Puig finit par « pervertir » son personnage qui ne lui adresse aucun reproche, se rapproche de lui « pendant le temps de la représentation ». Il considère qu’il est important qu’il « puisse se tromper à son sujet sur scène ». Comme une contre-image du réel qui, en définitive, mène à soi. De même, dans le visionnage des essais du film – une des prodigieuses mises en abyme de la pièce, les acteurs qui jouent le rôle d’autres défunts – Marina Foïs, Ludivine Sagnier, Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, notamment – sont ceux qui appartiennent réellement à l’autre famille, celle qui est choisie : la famille de cœur du metteur en scène à laquelle la pièce amène immanquablement aussi. Aujourd’hui, qui suis-je ? Telle pourrait bien être une des interrogations ontologiques soulevées.

Pour tâcher d’y répondre, il n’est cependant pas aisé de s’appuyer sur les images d’un film, trop souvent illusoires. La salle à manger d’Odette est reconstituée dans ce qui pourrait être le vestibule du cinéma – là où seront accrochées plus tard des photos de la famille dans une autre mise en abyme troublant le rapport au réel. Tous se précipitent, réjouis de retrouver de manière tout à fait surnaturelle, le lieu familier qu’ils connaissaient dans le passé.

La projection du visage de tante Claudie (Chiara Mastroianni) sur l'écran, devant la salle à manger d'Odette qu'il dissimule à la vue des spectateurs.

Ils s’installent et l’écran descend doucement des cintres pour les dissimuler aux regards du public qui les entend toujours bavarder – mais n’est-ce pas un enregistrement de leurs voix ? Sur l’écran, sont alors projetées des images de la salle à manger, un autre reconstitution, un autre moment, différent de celui sur la scène du théâtre. Le moment du cinéma, « l’art de la trace » comme le désigne Éric Vautrin. Les plans sont rapprochés, les visages sont expressifs, a priori en accord avec ce qu’on entend. Pourtant, sur ces mêmes visages, les lèvres ne remuent même pas. À quoi se fier alors ? Troublé par ce qu’on perçoit, on comprend qu’il n’y a pas de reconstitution autobiographique vraiment possible, pas de chronique documentaire d’un passé récent envisageable, non plus. Seule, la fiction est réelle sur scène.

Et la gravité de ce qu’elle raconte est systématiquement contrebalancée par de fulgurants moments de légèreté. On retiendra les remarques qui font mouche comme « Quand on veut faire des études, on fait pas espagnol ! » évoquant les langues étudiées par Christophe au lycée, comme une provocation à l’intention de Puig. De surcroît, citons aussi la chorégraphie collective sur Spacer de Sheila et B‑Devotion, apprise à Christophe par Odette qui, à la fin de sa vie, l’a renié en raison de son homosexualité affichée dans la presse. Ce moment festif et théâtral, l’échange purement fictif entre eux sont autant d’occasions de régler ironiquement les comptes, en rappelant que ce morceau très emblématique de la culture gay, loin de l’éloigner de son homosexualité, l’en a peut-être même rapproché. La fiction offre tellement de possibilités dans ce présent recomposé…

Enfin, Le Ciel de Nantes est une pièce faite de cette sensibilité qu’on retrouve dans toutes les œuvres de Christophe Honoré. Outre le rôle de Marie-Dominique joué par son propre fils dans lequel on peut percevoir un tendre geste d’amour filial, les paroles du personnage de Christophe à la fin, résonnent comme un vibrant hommage à tous ses disparus. « J’ai besoin de vous », « vous me manquez tellement ». Le montage photo final sur l’écran, faisant alterner les acteurs avec celui ou celle qu’ils jouent, est de la même manière très émouvant, nous ramenant une fois encore à la lisière de l’intime. Pudiquement toujours.

La fumée des cigarettes se dissipe peu à peu sur le plateau et nous sommes rendus à nous-mêmes. À nos propres fantômes. À notre capacité à reconstituer nos propres images du passé, comme l’invitation à suivre un chemin pour mieux se trouver peut-être, au-delà des chausse-trappes de la fiction. « Mes films parlent de la recherche du bonheur » dit le personnage de Christophe. Quittant la salle, après les applaudissements nourris pour les comédiens éblouissants tout au long de la pièce, on se dit, encore ému, que c’est certainement vrai aussi pour Le Ciel de Nantes, ce film impossible porté à la scène et qui, sur l’air de Barbara, « rend [le] cœur moins chagrin ».

 

 

Thierry Jallet
Titulaire d'une maîtrise de Lettres, et professeur de Lettres, Thierry Jallet est aussi enseignant de théâtre expression-dramatique. Il intervient donc dans des groupes de spécialité Théâtre ainsi qu'à l'université. Animé d’un intérêt pour le spectacle vivant depuis de nombreuses années et très bon connaisseur de la scène contemporaine et notamment du théâtre pour la jeunesse, il collabore à Wanderer depuis 2016.

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