Federico García Lorca (1898–1936)
Noces de sang (1933)

La mère Anne Marie Loop
La fiancée Angèle Baux Godard
La belle-mère Mélanie Moussay
La femme de Léonard Lucile Charnier
La voisine, la nourrice Christine Leboutte
Léonard Nabil Missoumi
Le fiancé Sébastien Amblard
Le père de la fiancéela mort Rainer Sievert
La jeune fille, la lune Louise Hakim
Le jeune homme, un bûcheron François Gillerot

et
Accordéon Gabriel Mattei / Christophe Oury *
Vibraphone Keiko Nakamura / Christophe Dietrich *
Violoncelle Tristan Lescêne

* En alternance

Mise en scène : Vincent Goethals
Direction musicale : Gabriel Mattei
Travail vocal : Mélanie Moussay
Regard chorégraphique : Louise Hakim
Scénographie : Benoît Dugardyn
Costumes : Dominique Louis assistée de Sohrab Kashanian
Lumières : Philippe Catalano
Environnement sonore : Bernard Vallery
Maquillage et coiffure : Catherine Nicolas
Assistant de mise en scène : François Gillerot

Production : Théâtre en Scène, Cie Vincent Goethals
Coproduction : Châteaux de la Drôme, Opéra-Théâtre de Metz Métropole, Cie FACT.

Création 2018

Château de Grignan, 2 août 2018

Les « Fêtes Nocturnes » de Grignan sont un rendez-vous théâtral désormais incontournable de l’été méridional où le château de la fille de Madame de Sévigné, accueille sur son parvis une mise en scène originale pour plus de quarante représentations au fil de la saison,  réunissant plus de trente mille spectateurs. En 2017, nous y avions vu Lorenzaccio adapté par Daniel Mesguich, Julien Derouault et Marie-Claude Pietragalla (Voir article https://wanderer.legalsphere.ch/2017/08/musset-mouvement-a-grignan/). Cette année, le festival drômois propose Noces de sang, de Federico García Lorca, mis en scène par Vincent Goethals qui, après avoir œuvré pour le Théâtre du Peuple, est directeur de la compagnie Théâtre en Scène. C’est donc une lumière andalouse caniculaire – la réalité rejoint ici la fiction – qui s’abat sur la façade du château où se répercute l’écho d’un lointain Romancero gitano. Wanderer était présent ce jeudi 2 août, en fin de journée, pour assister à ce célèbre drame d’amour et de mort.

L'entrée des fiancés dans l'église

Le théâtre de García Lorca, au même titre que sa poésie, se trouve profondément marqué par la terre d’Andalousie qui lui était si chère. Après quelques tentatives infructueuses au début des années trente avec « La Barraca », troupe d’étudiants bénévoles qui jouait des classiques espagnols afin d’étendre la culture du peuple, suivant ainsi les préceptes de la nouvelle République, le jeune dramaturge décide alors de composer des pièces plus proches du public, mettant en scène des personnages de la vie de l’époque, dans des lieux familiers des spectateurs. En 1933, prenant appui sur un fait divers qui s’était produit quelques années auparavant dans un village de la province d’Alméría, Garcia Lorca écrit une tragédie en trois actes et sept tableaux comme l’indique le sous-titre : Noces de sang. Et la pièce obtient rapidement un franc succès jamais démenti jusqu’à aujourd’hui.

Dans la chaude soirée méridionale de ce mois d’août, le public s’installe et perçoit immédiatement le dispositif atypique choisi pour cette adaptation. Barrant l’esplanade du château, on a disposé un imposant ponton constitué de plusieurs praticables ajourés, ponton sur lequel on accède par un escalier à cour comme à jardin. Derrière, côté jardin, à la cime des quelques marches menant à la porte de l’édifice, un kiosque à l’intérieur duquel se trouve des musiciens – on distingue d’ailleurs un accordéoniste, un violoncelliste. Face au gradin principal, derrière l’espace de jeu se trouvent quatre autres gradins plus petits, appuyés contre la façade du château sur lesquels des spectateurs volontaires se sont installés, après avoir enfilé des costumes ayant été mis à leur disposition. Cette présence inaccoutumée dans une configuration bi-frontale annonce la fête à laquelle nous sommes tous conviés : c’est jour de noces et le public va participer aux réjouissances liées à cet événement supposé joyeux. Les comédiens vêtus de sombre, circulent dans l’espace devant les praticables, attendant l’heure où tout va commencer, affichant des visages accueillants à destination des derniers qui prennent place. La comédienne et chanteuse Mélanie Moussay s’avance alors et donne plusieurs recommandations afin de faire répéter à toute l’assemblée, un chant  dont les paroles sont imprimées au dos du programme remis à l’entrée. Il s’agit une fois encore d’inclure pleinement les spectateurs au joyeux banquet du mariage qui se prépare en fredonnant une des nombreuses Canciones españolas antiguas que García Lorca lui-même avait rassemblées et classées afin « d’entendre » cette Andalousie qui lui était si chère. L’exercice est un peu ardu mais le public dans son ensemble finit galvanisé par la chaleureuse intervention de l’artiste.

Pourtant, en dépit de cette joie à l’initiale, l’horizon est instantanément barré par le titre qui revient en mémoire. Barré comme l’indiquent implicitement les multiples planches de soutien en diagonale sous chaque praticable, formant autant de lignes brisées. Ce qui frappe enfin est cette couleur rouge vif qui domine tous ces éléments de décor et qui n’est pas sans rappeler celle des panneaux de bois de la barrera dans une arène de corrida. Autre lieu de la fête et du sang, de la joie et de la douleur, sous la lumière solaire aveuglante – la même qui éblouit Meursault. Pourtant ici, c’est plutôt la lune maléfique et la mort en mendiante qui vont assombrir le destin des personnages emportés par l’inexorable déchaînement des passions.

L’intrigue reste simple et la plupart d’entre eux sont désignés par le lien qui les unit à un autre. Seul, Léonardo, l’amant éconduit est clairement nommé.

La Mère (Anne-Marie Loop)

D’abord, il appartient à la famille des assassins du père et du frère du Fiancé : la Mère – formidable Anne-Marie Loop – enfermée dans sa vie d’épouse et de mère justement, figure féminine de la résignation, de l’acceptation inébranlable de son sort dans cette ruralité du sud de l’Espagne, pleure ses chers hommes disparus. C’est que, au début de la pièce, le sang a déjà beaucoup coulé. « Maudit tout ce qui peut découper le corps d’un homme » clame-t-elle. Leonardo est ensuite celui auprès duquel la promise du Fiancé, son dernier fils survivant, s’était précédemment engagée avant que les fiançailles ne soient rompues. Telle Chimène dans la première scène du Cid, la mère ne parvient à se réjouir que difficilement, sentant qu’un malheur prochain va se produire. Comme si la malédiction devait se poursuivre et la frapper à nouveau avec cette noce imminente. Le comportement de Leonardo laisse en effet deviner les tourments de la passion qui le rongent et le poussent toujours vers la jeune Fiancée qui va s’unir à un autre. Notons la finesse du jeu de Lucile Charnier qui incarne la femme de Leonardo, femme et mère bafouée qui attend un autre enfant et qui voit son époux s’éloigner vers une rivale, sans qu’elle ne puisse rien empêcher. De son côté, la Fiancée, sous les traits de la lumineuse Angèle Baux Godard, lutte, repousse son désir, tente à grand peine de contenir les mouvements passionnels qui l’agitent intérieurement. Certes, elle consent à épouser le Fiancé mais elle refuse farouchement de toucher aux cadeaux de mariage, frémit en apprenant que Leonardo a mené son cheval à bride abattue jusque chez elle tandis qu’il espérait certainement l’entrevoir. Ces brefs instants représentent une bien mince consolation à leur éloignement suivant les normes et l’usage de ce monde campagnard qui réglemente les rapports intimes entre les hommes et les femmes, privés de la liberté d’aimer – comme l’auteur lui-même contraint de vivre ailleurs ses amours homosexuelles.

La fête bat son plein autour des deux jeunes époux (Sébastien Amblard et Angèle Baux Godard)

Enfin, le jour des noces arrive et c’est un moment spectaculaire qui se déroule sous les yeux du public : les praticables sont déplacés à vue sur l’esplanade pour faire apparaître l’allée qui conduit à la porte de l’église – celle du château – où tous entrent en cortège, sous les Gloria, la mariée laissant traîner un voile blanc immaculé, immense qui recouvre telle une nappe, ce chemin qui devient  la  table de banquet, sur laquelle on dispose fleurs et couverts. Les chants s’élèvent, les musiciens jouent, le public se joint aux comédiens et la fête bat son plein jusque dans le château. « Jamais vu autant de monde à une noce » s’exclame-t-on. La farandole entraîne tous les convives – comédiens et spectateurs installés précédemment contre la façade – sans que rien ne semble l’arrêter. Comme le déroulement des événements qui vient brutalement ternir cette joyeuse atmosphère autant que l’éclatante blancheur des tenues : la jeune mariée a disparu et s’est enfui avec Leonardo. Le feu de la passion consume tout sous la lune andalouse, de la même façon que sous le soleil de Trézène.

Dans un moment entre ombres et lumières, le personnage spectral de la Lune joué  par Louise Hakim, se dresse sous le voile blanc et entame une danse macabre, rejointe par la Mort – Rainer Sievert – qui, prenant l’allure d’une inquiétante mendiante puis devenant une séduisante femme aux cheveux roux, envoûte le Fiancé ivre de colère, assoiffé de vengeance.

Le duel des deux rivaux ( Sébastien Amblard et Nabil Missoumi)

Le face à face meurtrier entre les deux rivaux, ballet guerrier habilement exécuté par Sébastien Amblard et Nabil Missoumi –  ne peut donc être évité : le sang doit couler par la lame des couteaux une fois encore, la malédiction s’accomplit dans cet univers aux lois figées et aliénantes. Les hommes morts, restent les femmes pour pleurer dans un final grandiose, projetant une croix rouge monumentale, ultime verrou à la tragédie qui s’achève.

Comme l’indique Vincent Goethals qui rejette opportunément toute tentation naturaliste, le choix scénographique du ponton représente bien un « chemin de traverse », un passage à sens unique ne proposant qu’une alternative : aimer ou tuer. Et même si les chants jalonnant toute la représentation n’ont pas toujours l’intensité de l’authentique et désespéré cante jondo, l’ensemble fidèle au texte de García Lorca, dévoile toutes les nuances de la romance andalouse : du rouge flamboyant jusqu’au noir le plus profond.

La Jeune Mariée (Angèle Baux Godard) entre les deux rivaux, morts tous les deux

 

Thierry Jallet
Titulaire d'une maîtrise de Lettres, et professeur de Lettres, Thierry Jallet est aussi enseignant de théâtre expression-dramatique. Il intervient donc dans des groupes de spécialité Théâtre ainsi qu'à l'université. Animé d’un intérêt pour le spectacle vivant depuis de nombreuses années et très bon connaisseur de la scène contemporaine et notamment du théâtre pour la jeunesse, il collabore à Wanderer depuis 2016.

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici