Der Vampyr, Opéra romantique en deux actes de Heinrich August Marschner, livret de Wilhelm August Wohlbrück

Créé au Theater der Stadt, Leipzig, le 29 mars 1828

Direction musicale : Ira Levin

Mise en scène : Antú Romero Nunes (reprise par Tamara Heimbrock)
Dramaturge : Ulrich Lenz
Décors : Matthias Koch
Costumes : Annabelle Witt
Lumières : Simon Trottet
Musique additionnelle : Johannes Hofmann

Avec :

Tómas Tómasson (Lord Ruthven),
Chad Shelton (Sir Edgard Aubry),
Laura Claycomb (Malwina),
Maria Fiselier (Emmy),
Jens Larsen (Sir Humphrey Davenaut),
Ivan Turšic (George Dibdin).

Choeur du Grand Théâtre de Génève. Chef de chœur : Alan Woodbridge

Orchestre de la Suisse Romande.

Le 19 novembre 2016 au Théâtre des Nations à Genève

Le mythe du vampire revient hanter les rives du Léman qui l'ont vu naître lors d'un séjour de Byron et Shelley en 1816. Cette version de l'opéra de Marschner réduite à un "théâtre musical"  déroutera plus d'un spectateur, sauf à goûter les films de genre et la consommation d'hémoglobine. Un cast de qualité et un impressionnant rôle-titre vient rattraper une scénographie volontiers racoleuse.

À lire sur le Blog du Wanderer :

Der Vampyr, Grand Théâtre de Genève, 2016

vampyr

 

Le Théâtre des nations accueille Der Vampyr de Heinrich August Marschner. Une première ? Plutôt un retour aux sources puisque tout a commencé à deux pas d'ici, sur l'autre rive du Léman, à Cologny. Durant l'été 1816, la Villa Diodati abrita un groupe d'amis parmi lesquels Mary Shelley et Percy Shelley, Lord Byron et son médecin John Polidori. Confinés durant trois jours par la tempête, les convives parcourent avec frénésie un recueil de nouvelles fantastiques écrites par Friedrich August Schulze (sous le pseudonyme de Friedrich Laun, et Johann August Apel) intitulé "Fantasmagoriana[1], Recueil d'histoires d'apparitions de spectres, revenants, fantômes, etc., traduit de l'allemand par un amateur". Byron lance alors à ses amis le défi d'écrire chacun un Gespensterbuch, une histoire de fantômes. L'aventure aboutira à la naissance de deux mythes littéraires : Le Frankenstein de Mary Shelley et The Vampyre de John Polidori (initialement publié sous le nom de Byron pour assurer le succès d'édition).

Cette nouvelle production du Vampire de Marschner a été créée l'an dernier sur la scène de la Komische Oper à Berlin. Rebaptisé "théâtre musical" à cette occasion, le spectacle est le résultat d'une réécriture et d'une série de coupes claires de la part du metteur en scène Antú Romero Nunes et Ulrich Lenz. Ces coupes réduisent l'ouvrage à 1h20 sans entracte (soit moins de la moitié de la durée initiale), mais le plus étonnant demeure la "touche" de fantastique et film d'épouvante que les auteurs ont cru bon apporter à ce Vampire. On se plait à penser que les hordes de zombies placées sous les ordres de Lord Ruthven ont copié leur démarche des pires films de série Z, à commencer par l'iconique Nuit des morts vivants de George Romero. Les premières minutes puisent dans l'arrière-boutique des horreurs et résument à elles-seules l'essentiel de la soirée. Le vampire surgit torse nu de la fosse dans un crépitement de flashs aveuglants, mélange d'Iggy Pop et d'héroic fantasy. Il  agrippe une figurante assise dans le public, la traîne sur scène malgré ses hurlements, lui arrache le visage et l'éviscère sous les yeux horrifiés d'un public partagé entre effroi et fascination…

Avec ce recours systématique aux ressorts du Grand-Guignol et de l'épouvante, on finit par oublier complètement la parenté avec le Byronic Hero, héritier en droite ligne de Childe Harold et Manfred, héros désabusés et par là-même romantiques. Adieu donc, les luttes convulsives entre passions et émotions, mâtinées d'un glacial cynisme de surface. Les cadavres dépecés et la dégustation d'organes frais alternent ici avec d'aimables saynètes qui trahissent la minceur du livret de Wilhelm August Wohlbrück. La présence de scènes dialoguées se double d'un écrin d'interventions bruitistes et vaguement microtonales signées Johannes Hofman, dans la veine des musiques de films de genre.

Un plateau correct permet au projet d'arriver à bon port, au moins sur le plan vocal. Dégoulinant d'hémoglobine et de lambeaux de chair, Tómas Tómasson donne à l'incarnation de son personnage un sens très littéral, avec une couleur et une énergie confondante. À ses côtés, Chad Shelton est Sir Edgard Aubry, que l'intrigue a changé en une sorte de Leporello falot et cauteleux qui ferait presque oublier la belle projection et la tenue remarquable. Le Sir Humphrey Davenaut de Jens Larsen occupe une place d'honneur dans cette galerie de noirceur et de perversité. La fausse bonhommie de son timbre de basse contraste avec la frêle Malwina de Laura Claycomb, qui semble chanter son rôle sur les pointes. Emmy Perth trouve dans la remarquable et expressive mezzo Maria Fiselier une interprète idéale, tandis que le rôle très bref de George Dibdin est tenu par l'efficace Ivan Turšic.

 

Ira Levin dirige avec gourmandise et à‑propos un Orchestre de la Suisse romande qui brille de mille feux dans ce qu'il reste de partition. Le lyrisme des cordes et le pépiement de la petite harmonie rappellent la spontanéité vagabonde du jeune Wagner (qui, rappelons-le a dirigé l’œuvre à Würzburg en 1833), ainsi que l'écriture exaltée de Carl Maria von Weber. De belles promesses pour un ouvrage qui mériterait pour être pleinement apprécié d'être monté en version intégrale…

 

 

 

 

[1] La première de ces nouvelles, Der Freischütz, inspirera le chef d'œuvre de Carl Maria von Weber.

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

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