Comment et pourquoi une partition aussi originale que cette Nonne sanglante a‑t‑elle pu si mystérieusement rester à l’écart des circuits lyriques pendant de si longues années ? Le troisième opéra de Gounod a pourtant tous les atouts pour permettre au public de passer un excellent moment. Est-ce le titre un peu ridicule, le sujet plutôt tarabiscoté, la difficulté du rôle principal masculin, ou tout simplement le manque d’audace des directeurs de théâtre qui nous ont privés d’un tel spectacle ?
Cette résurrection parisienne rendue possible par l’intervention des forces du Palazetto Bru Zane ne pouvait être plus bel hommage aux festivités du deux centième anniversaire de la naissance de Gounod. Faust, Roméo et Juliette et Mireille qui n’ont jamais quitté l’affiche, ont fini par nous faire croire que ce compositeur n’avait été capable d’écrire que des musiques faciles, pompeuses et surannées, or la découverte de son troisième ouvrage vient contredire cette assertion. Fougueux, inventif et plein d’audace, le jeune français n’a peur de rien et surtout pas de prendre des risques en adaptant un livret écrit par Scribe avec l’aide de Germain Delavigne, refusé par Berlioz, Meyerbeer, Halévy et Verdi en tête. L’intrigue qui fait appel au fantastique alors en pleine vogue, directement inspiré d’un roman à la mode de Matthew Gregory Lewis publié en 1796, Le Moine, malgré certaines outrances, n’est pas sans évoquer Roméo et Juliette. Rodolphe et Agnès dont on suit les amours contrariées, dans une Bohème médiévale des plus pittoresques, appartiennent ici à deux familles rivales les Luddorf et les Moldaw, que seul un mariage arrangé avec le frère aîné de Rodolphe pourrait apaiser. Le cadet brave cependant son père, défie ses ancêtres et prend la fuite avec celle qu’il aime, mais qui ressemble au fantôme qui hante le château des Moldaw. Prenant ce spectre, nommé Agnès, pour sa bien-aimée, le jeune héros est alors plongé dans un engrenage maléfique qui doit le conduire à la mort ou à celle de son père, auteur de celle de la Nonne des années auparavant. Vite rattrapé par un certain conformisme, Gounod compose en 1854 une partition sombre, aux colorations savantes, d’une grande richesse mélodique et dramatique qui exprime avec panache l’esprit labyrinthique du livret. S’il ne craint pas de se référer à ses contemporains, aux derniers feux du bel canto de Donizetti, mais également à Meyerbeer, pour l’ampleur et l’emphase propres au style grand opéra et à Weber, et en particulier à son fameux Freischütz (Vallée aux loups), Gounod de par son inspiration et son talent laisse échapper une veine qui saisit et tient en haleine, surtout à partir du IVe acte jusqu’au finale, où Rodolphe est soumis aux forces du spectre de la Nonne.
L’Insula Orchestra conduit d’une main de fer par Laurence Equilbey, qui a parfaitement pris conscience des enjeux de cette partition et qui domine son sujet, ne recule devant rien : effets spectaculaires, noirceur quasi gothique, exaltation des sens et engagement exemplaire.
Plongée dans une symphonie en noir et blanc, du sol volcanique aux images vidéo projetées sur un mur quadrillé, aux colonnes zébrées de néons, la proposition se veut novatrice quand elle n’est qu’une accumulation de clichés pour la plupart éculés. Costumes de cuir, chorégraphies et combats, brutalité ambiante, ce Mad Max du pauvre prête à sourire, sans pour autant parvenir à gâcher notre plaisir.

Très homogène, la distribution est dominée par l’extraordinaire prise de rôle de Michael Spyres, Rodolphe inespéré. Renouant avec les fastes de son créateur Louis Gueymard, premier Phaon de Sapho en 1859 face à Pauline Viardot et premier Henri des Vêpres siciliennes de Verdi (1855), le ténor américain déploie tout au long de cette longue performance, un chant d’une aisance confondante soutenu par un cantabile aérien, un phrasé d’une douceur de miel et une ligne d’une incomparable robustesse, qui lui permettent de braver une tessiture particulièrement éprouvante. Investi, le chanteur croit en son personnage et se donne comme rarement au plateau, avec une générosité que nous ne lui connaissions pas. Vanina Santoni se déchaine et accomplit elle aussi un sans-faute, avec une Agnès au profil vocal conquérant, même si le rôle est scindé en deux parties distinctes au profit du rôle principal masculin, bien plus développé. Court mais joliment écrit, le personnage de la Nonne est fort bien tenu par Marion Lebègue, mezzo à la voix opulente et à la diction limpide qui évite tout dérapage et toute facilité. Jodie Devos se tire elle aussi habilement du rôle travesti d’Arthur, jeune page « grunge » à qui reviennent deux airs semés d’embûches que la soprano relève avec aplomb. Les graves et la solennité de Pierre l’Ermite sont dispensés avec leur éloquence coutumière par Jean Teitgen, André Heyboer honnête Luddorf, laissant à Luc Bertin-Hugault le soin de traduire parfaitement, sous le masque de la froideur, la culpabilité du meurtrier de cette Nonne revenue hanter cette région reculée. Chœur Accentus et comprimari de qualité, complètent ce spectacle que l’on espère voir repris rapidement.
*Spectacle enregistré par le label CPO (Enregistré du 18 au 20 mars 2008)