Programme

Sergheï Prokofiev(1891–1953)
Concerto n°3  en do majeur op.26
Daniil Trifonov, piano

Gustav Mahler (1860–1911)
Symphonie n°1 en ré majeur "Titan"

Concertgebouw Amsterdam, le 11 mai 2018

Un programme élaboré pour une tournée, un concerto fameux pour sa difficulté (concerto n°3 de Prokofiev en do majeur op.26, avec un soliste de renom (Daniil Trifonov) et la symphonie n°1 de Mahler, « Titan », moins exécutée aujourd’hui qu’il y a quelques dizaines d’années, qui continue la série Mahler entamée par Daniele Gatti depuis son arrivée à Amsterdam (la 2, puis la 3, puis la 4) avec les disques afférents. Accueil triomphal à Amsterdam.

Daniele Gatti est de ceux qui considèrent les partitions comme un corps vivant qu’il faut sans cesse faire vivre en les lisant à chaque fois sous des angles différents. Il n’y a jamais de l’attendu ou de la routine dans ses concerts, il y a au contraire souvent des surprises, un point de vue autre sur l’œuvre dirigée, quelquefois même d’un concert l’autre. Et partant, un concert de Daniele Gatti crée de la discussion mais jamais d’ennui : Daniele Gatti est clivant, il est donc formidablement intéressant.
Bien entendu, comme tous ses collègues, Daniele Gatti évolue, approfondit ses lectures, interroge les options, essaie, ose. Ses récentes apparitions, notamment avec le MCO furent une succession de triomphes dans des concerts-plaisir où orchestre et chef se sont retrouvés simplement pour faire de la musique, le fameux Zusammenmusizieren cher à Claudio Abbado.
Avec l’Orchestre du Concertgebouw, l’une des quelques phalanges qui font l’unanimité des auditeurs et critiques par sa perfection technique, c’est évidemment un peu différent dans la mesure où le rapport entre le « Chefdirigent » et l’orchestre est un rapport obligé, même si on s’apprécie mutuellement : on a vu des rapports d’effriter et se rompre, on a vu aussi la routine s’installer, on a vu des rapports à l’inverse s’approfondir à devenir un exemple de corps unique chef et orchestre.
Toute l’histoire de l’orchestre du  Concertgebouw est faite de grande tradition, d’une approche techniquement impeccable et toujours élégante, avec une très légère distance aristocratique, et une concentration impressionnante. Il suffit de voir les musiciens aux prises avec la musique, droits, sérieux, jamais spectaculaires visuellement, mais d’une égalité rare : 11 ans avec Mariss Jansons de 2004 à 2015, dont la modestie et la discrétion sont légendaires, ont aussi conforté cette attitude faite de compétence et de respect envers les œuvres et les chefs qui les dirigent.
Daniele Gatti est le second chef italien à leur tête, après Riccardo Chailly, ils ont à peu près le même répertoire, mais sans doute une approche très différente. Même parenté de répertoire avec Mariss Jansons, dont le statut désormais installé de chef de référence dans le paysage mondial, de grand prestige, très respecté à l’approche musicale à la fois classique et  policée des œuvres : Jansons n’est pas clivant, et laisse derrière chaque concert une certaine unanimité. ce qu’on entend chez Jansons est la plupart du temps indicutable.
Alors ce programme composé de Prokofiev et Mahler était passionnant parce qu’il a amené l’auditeur ailleurs, vers l’inattendu, avec deux œuvres distantes de quelques décennies, le concerto n°3 pour piano et orchestre de Prokofiev  (1921, mais esquissé en 1913), entendu avec les Berlinois, Yuja Wang et Kirill Petrenko quelques semaines auparavant, et cette fois avec Daniil Trifonov, et la symphonie n°1 de Mahler « Titan » (composée en 1888, créée en 5 mouvements en 1889, et remaniée jusqu’en 1903). Dix ans séparent donc les dernières corrections de Mahler et les premières esquisses de Prokofiev.

Daniil Trifonov et Daniele Gatti à Dresde (même programme)

Et ce Prokofiev fut aux antipodes de ce que nous entendîmes à Berlin. Ce fut comme l’union de deux sensibilités, avec une recherche de cohérence d’atmosphère impressionnante. Il est facile de faire de cette œuvre une démonstration de haute voltige technique, il est peut-être plus difficile d’y rechercher autre chose, une profondeur, un frémissement, une sorte de drame intime, une sensibilité. C’est là où se situe la singularité d’approche du pianiste et du chef. Aussi bien l’un que l’autre sont des intuitifs, qui se cherchent puis se trouvent un style commun. Et de fait l’écoute circule du chef au soliste du soliste à l’orchestre avec une rare fluidité, même si Trifonov donne quelquefois l’impression d’être isolé, enfermé dans son univers..
Trifonov refuse une approche qui serait essentiellement virtuose, il a cherché visiblement à en sortir pour faire ce qui doit être, à savoir mettre la forme et la technique (impressionnante) au service du fond. Qu’importe alors si cette manière de se coucher sur le clavier comme à l’écoute du moindre frémissement sonore peut surprendre, qu’importe si le volume est si changeant, si le toucher lui-même varie de manière stupéfiante, qu’importe si l’orchestre murmure en réponse un fil sonore imperceptible, parce que l’ensemble fait incontestablement musique. Au lieu d’une certaine sécheresse impeccable (Yuja Wang à Berlin), il y a là des atmosphères changeantes, des rondeurs inopinées, des touchers ineffables et des couleurs qui explorent d’œuvre sous une lumière totalement autre, presque « romantique », marquée d’hypersensibilité. C’est sans doute l’un des plus beaux 3ème de Prokofiev entendus.

Il y a dans la symphonie n°1 de Mahler quelque chose de profondément romantique, un rapport à la nature presque animiste qu’on lit dès le début du premier mouvement, attaqué ici d’une manière mystérieuse, comme un long moment de sourdine, et de tension installant en quelque sorte une atmosphère qui va marquer l’ensemble de l’exécution comme un « moment » qui précèderait « quelque chose », où la nature ne semble pas vraiment apaisante mais redoutable. Et même si la suite est plus bucolique, elle restera un tantinet tendue. Comme dans la symphonie « Le Printemps » de Schumann entendue une dizaine de jours auparavant, Gatti n’exalte pas la paix, mais met en place quelque chose d’une attente vaguement anxieuse, d’où des ruptures, dans le volume, dans le tempo plutôt lent, d’où aussi des moments de plus grande respiration, d’une largeur plus optimiste et rassurante et donc une dialectique tension/respiration installée par le chef qui met l’émotion de l’auditeur à rude épreuve : Daniele Gatti est le roi de l’anacoluthe, de la rupture de construction qui fait sens, même si cela peut-être dérangeant mais Mahler de toute manière ne dérange-t-il pas toujours ? On a entendu des « Titan » titanesques et ce n’est pas le cas ici, car même les fortissimi restent contrôlés, il ne s’agit pas d’exploser, mais presque d’imploser comme au bord d’un trou noir qui vous attire irrésistiblement, de créer les conditions d’un mystère d’une rare densité, qu’on retrouve évidemment dans le troisième mouvement, cette « marche funèbre » au rythme de Bruder Jakob (frère Jacques), qui déjà annonce un Mahler plus tardif, un peu glaçant ardent et triste. Cette attente, créée dès le départ, me renvoie à la peinture et à Giorgione, dont la Tempesta (Accademia, Venise), une œuvre pour moi fondatrice d’univers, présente une scène bucolique et tendre en premier plan, mais un ciel lourd et menaçant en arrière-plan avec un éclair, une sérénité menacée, comme si en quelque sorte toute sérénité portait en soi ses ruptures. Il est de même dans cette approche, où tout moment de paix nous prépare à autre chose « si vis pacem, para bellum ».
Et Gatti met l’auditeur sur ses gardes, tout en le laissant admirer la perfection sonore qui se dégage de l’orchestre, les cordes de velours, subtiles, capables des pianissimi les plus éthérés, les cuivres impeccables (les trompettes ! les cors !), les bois (hautbois !) à se pâmer : l’instrument impeccable permet d’exprimer toutes nuances, toutes les subtilités, de raconter toutes les histoires. Et c’est bien là qu’on comprend l’entente, le contrôle, le sens de ce que les italiens appellent la « concertazione », c’est-à-dire la construction sensible d‘une architecture. Gatti ose aller aussi loin que possible, toujours fouillant les recoins de la partition avec une rigueur stupéfiante et en tirant des sons et des alliages inédits. Cette approche profondément musicale respecte peut-être d'abord l'esprit plus que la lettre, mais ouvre à des abîmes nouveaux…
C’est sans doute suite à une 9ème de Mahler de cette trempe entendue naguère à Lucerne que l’orchestre du Concertgebouw s’est décidé si vite à l’appeler à succéder à Mariss Jansons. Et on comprend pourquoi. D’un grand à l’autre.

Daniele Gatti et le RCO (à la Philharmonie de Berlin)

 

Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.
Crédits photo : © Oliver Killig (à Dresde)
© Kai Dienert (Gatti et le RCO (à Berlin)
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