Richard Wagner (1813–1883)
Parsifal (1882)
Bühnenweihfestspiel in drei Akten

Musikalische Leitung Hartmut Haenchen
Regie Uwe Eric Laufenberg
Bühne Gisbert Jäkel
Kostüm Jessica Karge
Licht Reinhard Traub
Video Gérard Naziri
Dramaturgie Richard Lorber
Chorleitung Eberhard Friedrich
 
Amfortas Ryan McKinny
Titurel Günther Groissböck
Gurnemanz Georg Zeppenfeld
Parsifal Andreas Schager
Klingsor Derek Welton
Kundry Elena Pankratova
1. Gralsritter Tansel Akzeybek
2. Gralsritter Timo Riihonen
1. Knappe Alexandra Steiner
2. Knappe Mareike Morr
3. Knappe Paul Kaufmann
4. Knappe Stefan Heibach
Klingsors Zaubermädchen Netta Or
Klingsors Zaubermädchen Katharina Persicke
Klingsors Zaubermädchen Mareike Morr
Klingsors Zaubermädchen Alexandra Steiner
Klingsors Zaubermädchen Bele Kumberger
Klingsors Zaubermädchen Sophie Rennert
Altsolo Wiebke Lehmkuhl

 

Bayreuther Festspiele, le 27 Juillet à 16h

Pour la deuxième année, la production de Parsifal paraît-il provocante signée Uwe Eric Laufenberg remporte un succès notable. Il est vrai que plus qu’un autre opéra, Parsifal est ici chez lui, puisque c’est le seul opéra écrit spécifiquement pour Bayreuth. Mais les traditions se perdent : la salle presque entière applaudit au premier acte quand la coutume (erronée) veut que l’on n’applaudisse pas et que les chanteurs ne viennent pas saluer. Parsifal se met aussi au goût (ou aux peurs) du jour, Moyen Orient, soldats, musulmans juifs et chrétiens, des ingrédients de journal télévisé pour une production qui se veut actualisée et qui reste profondément triviale.

Acte II

 

 

Au troisième acte, à peine arrivée et aussitôt après avoir dit sa seule parole « Dienen » (servir), Kundry se met à nettoyer soigneusement un vieux réfrigérateur caché dans l’église en ruines envahie par des plantes tropicales. L’Enchantement du Vendredi Saint peut commencer : une scène de jardin d’Eden où se déploie l’innocence de corps nus de jeunes filles se douchant dans la nature d’un locus amoenus bien païen.

Deux images de ce Parsifal qui m’apparaissent symboliques du paradoxe de cette production.  "Kundry nettoie le frigo" pourrait être la description d’une mise en scène très Regietheater, ce qui n’étonnerait personne et qui pourtant ici étonne et détone. Car le propos de Laufenberg, appuyé sur l’actualité récente, veut affirmer le pacifisme d’un Parsifal venu pour apaiser les passions et les conflits d’un Proche Orient à feu et à sang. Parsifal est essentiellement un « soldat de la paix » (il y en aurait donc ?), soldat de troupes spéciales bien équipées (lunettes à infrarouge), en mission pour enlever la lance à Klingsor : le monde de Klingsor, comme celui de Montsalvat, est traversé de soldats en inspection, D'ailleurs Parsifal ayant achevé son office repart avec la lance brisée devenue croix suivi d’un soldat…

Prélude de l'acte I

En plaçant Montsalvat quelque part en Irak, où les moines (qui semblent être un peu ceux de Tibérine) accueillent une foule de réfugiés, où Kundry prend dans ses bras le petit Aylan, mort sur la plage, Laufenberg prend une position politique nette, en affirmant la mission pacifique de Parsifal, qui comprend le sens de la cérémonie du Graal alors qu'il est dans les bras d’une Kundry hétaïre orientale. Un Parsifal soldat qui ne supporte pas la vue du sang abondant (qui coule à flots pendant la cérémonie du Graal à l’acte I) et des scarifications d’un Amfortas plus christique que nature face à une Kundry dont une des nombreuses références pourrait être Marie-Madeleine.
Une deuxième idée (?) est de faire du monde de Klingsor une caricature de monde musulman. Klingsor cherchant à prier dans la direction de La Mecque  regardes son mobile pour voir (sans doute avec le GPS) où se diriger, les Filles-fleurs entrent en niqab dans une ambiance de hammam, (avec petit bassin et serviettes blanches en abondance) . Un orient musulman plus caricatural que nature, mais pervers aussi car sous le niqab…
Laufenberg est moins manichéen qu’il n’y paraît. Certes, face aux chrétiens qui l’ont chassé, Klingsor se convertit par stratégie à la religion d’en face et devient un (piètre) musulman.

Klingsor en son antre

Ça ne marche pas si bien d’une part parce que Klingsor dans son antre conserve une collection de croix, sans doute celles des chevaliers faits prisonniers qui deviennent autant de grigris qui montrent l’instabilité du personnage et sa perversion. Il n’est plus question de religion ici, mais bien de névrose obsessionnelle : voir la manière dont il époussette un Christ. Même la croix-phallus ne nous est pas épargnée.
En outre le début de l’acte II, apparaît Amfortas baillonné, ou son double (nous sommes dans un château magique n’est-ce pas), qui observe toute la scène et qui apparaît vraiment amoureux de Kundry, qui semble le lui rendre (comme chez Tcherniakov à Berlin d’ailleurs dans la scène finale) puisque Parsifal repoussant la femme offerte, Amfortas le remplace activement. Le troisième du triangle amoureux en quelque sorte. Enfin la scène des Filles Fleurs est une scène de hammam où ces dames effeuillent le jeune Parsifal ravi jusqu’à la nudité (réelle, mais pudiquement évoquée seulement, par un jeu de serviettes ).
Au troisième acte donc, l’Eglise est en ruines, Une végétation luxuriante l’envahit : la construction des hommes est mangée par la nature, et restent des reliques de la vie au quotidien d’avant, d’où le réfrigérateur que Kundry nettoie, application directe de son nouveau programme « dienen ». Un nettoyage en vue d’une renaissance, pour cette Kundry vieillie et détruite, ressemblant à une grand-mère turque.

Le retour de Parsifal est celui d‘un soldat (conforme au livret) et si les scènes emblématiques (baptême) suivent les indications de Wagner, l’Enchantement du Vendredi Saint est l'évocation d’un paradis de l’innocence, symbolisé par des jeunes filles nues sous une pluie régénératrice, au milieu d’une jungle abondante : image païenne du locus amoenus cher aux anciens inséré une évocation chrétienne. Il n’y a plus rien de l’érotisme malsain de l’acte II (le bain dans le hammam), mais un retour de l’innocence, un retour à l’Eden perdu. Et Kundry est entourée de ces jeunes filles innocentes, purifiée elle aussi par la pluie, elle s’efface et disparaît.
La cérémonie finale (jolie idée que de confronter l’Amfortas épuisé à la poussière du cercueil de Titurel, qu’on voyait bien vivant et actif au premier acte) est syncrétique : musulmans et juifs (ils font leur apparition sans raison apparente sinon comme acteurs du Proche Orient) ensemble attendent le Graal : la cérémonie inclut les trois religions du Livre dont Parsifal pacificateur opère la synthèse : et tous dans le cercueil de Titurel jettent tous les objets symboliques des trois religions : croix, chandeliers à sept branches, obéissant au vœu parsifalien de paix et de religion universelles, dans laquelle communie la salle illuminée, dans un moment de profonde religiosité interrompue par un bravo sonore, sans doute un mécréant.

Ce que je reproche à ce travail, c’est le mélange des genres, c’est le simplisme, c’est la trivialité volontaire (jeu des chaises au premier acte, repas des Knappen autour d’un pain arabe et avec des bouteilles d’eau minérale en plastique, serviettes de sauna au second, du frigo au troisième) qui veut montrer un monde quotidien traversé par les conflits, une manière d’introduire notre aujourd’hui dans un univers où nous sommes dépassés. Simplisme aussi que d’opposer de manière aussi lisible et caricaturale les mondes religieux et les cultures : l’espace Klingsor est le même que l’espace Montsalvat, aux carreaux de céramique de palais arabe près. Comme s’il fallait surligner au stabilo ce que le public est supposé comprendre. La scène finale n’est d’ailleurs pas si éloignée de l’approche Herheim, dans la production précédente, puisque là aussi, un message universel incluant la salle vue au miroir (avec l’orchestre en l’occurrence) était donné. Mais c’était sans doute esthétiquement plus réussi, et surtout, Herheim passait habilement de l’histoire de Wahnfried et des Wagner à celle de l’Allemagne, et de l’Allemagne (Bundestag) à celle du monde, dans un mouvement linéaire qui n’avait rien de caricatural et qui produisait du sens.
La question de Parsifal est bien celle du pacifisme que les nazis reprochaient, d’où sa disparition des affiches de Bayreuth dès 1939, mais l’œuvre présente aussi un syncrétisme religieux proche du fatras, que le travail de Laufenberg illustre en quelque sorte, d’une manière singulièrement racoleuse. Sans grand intérêt. Même les vidéos posent question : la Verwandlungsmusik du premier acte veut illustrer le fameux Zum Raum wird hier die Zeit, et nous emmène en un éclair d'Irak aux confins de l'Univers, ce qui peut avoir du sens. Celle du troisième acte en revanche fait disparaître dans une eau régénératrice ou envahissante les visages de Titurel et de Kundry, puis le masque mortuaire de Wagner dont on se demande ce qu'il vient faire en troisième larron.
D’un tout autre intérêt les aspects musicaux : il est rare que Parsifal soit mal distribué et dirigé à Bayreuth et cette fois-ci Hartmut Haenchen a totalement pris ses marques. Il publie d’ailleurs dans le programme de salle un article très intéressant sur les questions de tempo et d’édition, notamment l’intérêt qu’il y a à consulter les notes de répétition et les indications non seulement de Wagner mais aussi des assistants et participants. Sa direction en tient évidemment compte ; elle est précise, rigoureuse (magnifique prélude, au volume tellement bien maîtrisé), nerveuse aussi (introduction de l’acte II), peut-être un peu moins inspirée au prélude du III, mais l’ensemble  reste particulièrement juste, sans jamais être « objectif » ou froid, mais sans jamais non plus être sentimental ou trop pathétique. En essayant de tenir un tempo qui soit proche de celui de la création, loin des étirements de Toscanini (dont l’enregistrement de Parsifal), voire de Levine. Haenchen est d’ailleurs sévère avec les interprétations trop longues. Il soutient bien les artistes, laissant les voix se développer ; une direction musicale très spirituelle, au sens de « fidèle à un Esprit » qui pourrait bien être l’Esprit des lieux.

Le chœur dirigé par Eberhard Friedrich comme toujours fait merveille, ample, sonore, très modulé aussi dans les nuances (début de la scène du Graal du troisième acte par exemple) et son triomphe final est pleinement justifié.
Pas de fausse note dans la distribution, de très haut niveau et qui réussit magnifiquement à incarner le drame wagnérien. Avec une très nette domination des basses, à commencer par Georg Zeppenfeld, magnifique Gurnemanz qui correspond parfaitement aux intentions de la mise en scène : un Gurnemanz jeune (il est le compagnon d’Amfortas, dans la force de l’âge au premier acte), à la voix à la fois claire et profonde, avec un volume large et une diction modèle : on entend chaque mot, chaque inflexion. Superbe incarnation. L’autre basse, c’est Titurel, en général confié à de vieilles gloires (voir Matthias Hölle à Berlin), ici par les hasards des maladies et des remplacements (Karl Heinz Lehner) il échoit à Günther Groissböck à la fleur de l’âge, qui profite aussi de ce que dans la mise en scène Titurel apparaisse activement. Son Titurel est impressionnant, une voix large, imposante, écrasante même qui donne à ce moment une allure prophétique. Fabuleux.
Amfortas est comme l’an dernier Ryan McKinny, qui est doué d’une diction parfaite, d’un beau chant bien projeté et bien maîtrisé. Trop sans doute, car ce chant manque de personnalité et d’incarnation, le texte est dit, mais ne semble pas ressenti sans émotion palpable.
Belle voix sonore et bien timbrée de Derek Welton, de la troupe de la Deutsche Oper, qui donne un nouveau relief à Klingsor, souvent vocalement sacrifié, et qui succède à Gerd Grochowski, trop tôt disparu en janvier dernier et déjà atteint l’an dernier par la maladie.
Les chevaliers et les filles fleurs comme d’habitude sont très bien distribuées, même si la première me semble avoir un aigu un peu strident. Et Wiebke Lehmkuhl est une Altstimme de luxe.

Kundry et Aylan

Elena Pankratova est une Kundry à grande voix, intense et forte, volumineuse et contrôlant très bien la diction. Je ne suis pas sûr que Kundry soit un rôle qui cependant convienne à sa personnalité : avec le même chef à Lyon, elle était une Elektra était bien plus convaincante. Il faut à Kundry quelque chose de mystérieux, qui allie sauvagerie et tendresse, méchanceté et pathos, qui soit à la fois violente et insinuante : elle a sans doute la sauvagerie, il lui manque la sensualité vocale, il lui manque peut-être des moments de retenue tendre que son chant n’exprime pas. C’est souvent impressionnant, mais on n’est pas envoûté par ce chant que la mise en scène discutable sinon ridicule ne sert pas.
Andreas Schager est Parsifal, que les hasards de la maladie (Vogt cette fois) m’avaient permis d’entendre l’an dernier, et j’avais été fortement agacé. Cette année, c’est beaucoup mieux maîtrisé : la voix est puissante, le timbre est magnifique et Schager fait des efforts de retenue et de contrôle. C’est un Parsifal jeune, non dépourvu de tendresse, sympathique en scène, le personnage voulu sans nul doute, fougueux et vaillant. Son Amfortas ! die Wunde ! est hallucinant de puissance. Il reste que malgré un vrai travail, qui s’entend et se sent, il a toujours des difficultés à maîtriser sa voix qui ne demande qu’à exploser, il est incapable de chanter mezzavoce : en ce sens c’est l’anti Kaufmann qui négocie des aigus en notes filées pour ne pas les affronter fortissimo. Schager ne s’économise pas et chante souvent plus forte qu’il ne le faut. C’est dommage ; avec le timbre et les moyens qu’il a, il a de quoi être le plus grand ténor wagnérien du moment. Sa nature généreuse et spontanée demande peut-être juste un peu de domptage, y compris pour se préserver.

Il reste malgré de petites réserves que c’est musicalement un Parsifal très en place, très maîtrisé, avec de très beaux moments. Il faut en passer par une mise en scène sans intérêt et racoleuse, mais ce sont les risques du métier.

Filles Fleurs

 

 

 

Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.
Article précédentDrame des solitudes
Article suivantDies Iræ avec le CNSAD

Autres articles

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici