Georg Friedrich Händel (1685–1759)
Agrippina (1709)
Dramma per musica in tre atti (1709)
Livret attribué à Vincenzo Grimani
Créé le 26 décembre 1709 au Teatro San  Giovanni Crisostomo de Venise

Direction musicale : Stefano Montanari
Mise en scène : Barrie Kosky
Scénographie : Rebecca Ringst
Costumes : Klaus Bruns
Lumières : Joachim Klein
Dramaturgie : Nikolaus Stenitzer
Claudio : Gianluca Buratto
Agrippina : Anna Bonitatibus
Nerone : John Holiday
Poppea : Elsa Benoit
Ottone : Iestyn Davies
Pallante : Mattia Olivieri
Narciso : Cortez Mitchell
Lesbo : Andrew Hamilton
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Münchener Kammerorchester
Continuo-Ensemble : Joy Smith (harpe), Jacopo Sabina (Théorbe), Bridget MacRae (Violoncelle), Roderich Shaw (Clavecin).

Coproduction : Royal Opera House Covent Garden, Dutch National Opera, Staatsoper Hamburg

Munich, Bayerische Staatsoper, Prinzregententheater le 10 mai 2022, 18h

Nous avons déjà rendu compte de ce spectacle (voir ci-dessous notre article) et nous avons tenu à le revoir à cause d’une distribution sensiblement modifiée, et de la présence d’un nouveau chef dans la fosse. Cela occasionne des différences notables, et une vie diverse de la mise en scène de Barrie Kosky mais aussi une ambiance musicale plus acérée, donnant à l’œuvre une force nouvelle.

Vision d'ensemble, scène finale

Nous avions en 2019 apprécié la mise en scène de Barrie Kosky, ingénieuse et joyeuse, dans un décor très inventif de Rebecca Ringst et globalement la production, dirigée alors avec beaucoup d’énergie et un souci très net des couleurs et de clarté d’Ivor Bolton. La reprise est autant, sinon plus jeune et joyeuse, avec une distribution un peu différente et un nouveau chef. L’accueil très chaleureux du public, et le sold-out prévu pour les représentations du festival montrent que le bouche à oreille a fonctionné, avec une reprise de quelques représentations couronnées par des triomphes sans doute encore au-delà des prévisions.
Il n’est pas question de revenir en détail sur une production que nous avons longuement analysée dans notre premier compte rendu (voir ci-dessous « et pour compléter la lecture »).
L’histoire en est simple, elle met en scène les personnages de Tacite, Néron, Claude, Agrippine, Poppée, livrant bataille de cour pour la succession de Claude, annoncé disparu.
Très pressée d’imposer Nerone (John Holiday) comme successeur, Agrippine (Anna Bonitatibus) va un peu vite en besogne et proclame le nouvel empereur, avec la complicité de Narciso (Cortez Mitchell) et Pallante (Mattia Olivieri).
Mais Claudio n’est pas mort, et il faut trouver d’autres voies pour assurer la succession et notamment faire obstacle à Ottone (Iestyn Davies), qui a sauvé l’empereur et qui aime une Poppea brillante et courtisée par tous (Elsa Benoît).

Le divan des soap-operas : Iestyn Davies (Ottone) Elsa Benoît (Poppea)

Kosky traite l’histoire de manière vive, voire joyeuse, en comédie, allant même jusqu’à traiter en scène de boulevard le moment où Poppea doit gérer dans son appartement la présence d’Ottone qu’elle aime et de Nerone et Claudio qui la veulent. Avec des moments un peu délirants, à commencer par la sonnette d’entrée qui fait entendre l’Alleluia du Messie et ces jeux acrobatiques autour du canapé et du bar…
Dans une telle approche, il faut que tous les personnages aient un engagement important et soient au moment voulu inquiétants, caricaturaux, sérieux, lyriques et surtout gardent une vivacité totale.
Kosky a réussi à mêler glisser la comédie dans un jeu de pouvoir inquiétant (nous avions évoqué House of Cards, notamment à travers les costumes), voire meurtrier (Ottone frise la mort au moment où il est torturé), et il réussit également à installer la fin en forme de happy end  où Claudio joue sur les jalousies et les ambitions des uns et des autres pour finalement donner Ottone à Poppea et le trône à Nerone. Mais il installe aussi la mélancolie en un final où tous les personnages sortent, et où sur une musique mélancolique de l’ode L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato, Agrippina reste seule et méditative… On sait quelle fin lui réserve son cher fils.

Malgré son aspect au départ tout d’une pièce, le décor de Rebecca Ringst, réussit à apparaître labyrinthique avec des variations de formes ses jeux d’ouverture et de fermeture, qui se révèle très représentatif d’une trame mobile, où tous se méfient de tous, où tout bouge (bruyamment quelquefois quand il s’agit du décor), mais qui sert d’écrin à un  jeu des personnages très travaillé, marque du travail de Kosky, toujours très attentif aux mouvements, aux psychologies des personnages, aux jeux de groupe. De nouveau, après une seconde vision, ce travail, qu’on a pu voir par le jeu des coproductions à Londres en septembre 2019, à Hambourg en mai 2021, et que le covid 19 a annulé à Amsterdam,  apparaît particulièrement réussi, sans doute l’une des productions haendéliennes les plus passionnantes des dernières années.

Anna Bonitatibus (Agrippina) Gianluca Buratto (Claudio)

La distribution en a donc été partiellement renouvelée. À Alice Coote succède dans le rôle d’Agrippina Anna Bonitatibus. Nous avions beaucoup apprécié Alice Coote, mais Anna Bonitatibus apporte le don irremplaçable d’une diction italienne parfaite (et pour cause), et d’une mobilité, d’une expressivité et d’une présence peut-être encore plus incarnée. Avec des agilités étourdissantes et une voix qui couvre tout le spectre de manière exemplaire. Elle a quelquefois un côté « meneuse de revue », et surtout meneuse d’hommes assez exceptionnel, notamment dans ses scènes avec Nerone et un Claudio qu’elle manipule jusqu’à le rendre une sorte de toutou dépendant. Cette manière très vive de mener tambour battant l’intrigue (avec ses jeux de costumes entre féminin et masculin) est une grande source de plaisir et d’étonnement. Elle remporte un triomphe justifié.

John Holiday (Nerone)

À ses côtés, John Holiday en Nerone est complètement différent de Franco Fagioli qui était Nerone en 2019. Fagioli avait un côté « Richard III » , un petit côté Ionesco du Roi se meurt qui en faisait un personnage à la fois burlesque et inquiétant. John Holiday est sur un tout autre registre, parce que très différent physiquement. Plus directement comique, échangeant des clins d’œil avec la salle, avec des costumes qui en font presque un clown un peu ambigu d, avec son « man bun » là où Fagioli était chauve. Il est d’ailleurs d’autant plus inquiétant qu’il semble inoffensif et manœuvrable …  On sait bien ce qu’il en sera d’ailleurs à peine montera-t-il sur le trône. Mais c’est le chant qui stupéfie, avec une netteté, une précision, des aigus incroyables, une fluidité dans les agilités qui laisse pantois, même si le timbre peut apparaître légèrement ingrat. C’est une performance technique fabuleuse, avec un naturel parfait de celui qui se joue de tous les pièges techniques de la partition. Une découverte qu’on espère réentendre bientôt.

Mattia Olivieri (Pallante) Cortez Mitchell (Narciso), Andrew Hamilton (Lesbo)

Trois derniers nouveaux entrants dans le cast, d’abord, le Lesbo d’Andrew Hamilton, membre du studio, au timbre chaleureux et à la présence affirmée, le contre-ténor Cortez Mitchell dans Narciso à la voix claire, Mattia Olivieri, presque surdistribué en Pallante, tant la voix de baryton sonne, s’affirme, très marquée, avec un magnifique timbre qui le prédispose à des rôles bien plus importants. Tous les trois ont jeu vif, remuant, jeune, qui fait vraiment respirer la mise en scène.

 

Elsa Benoît (Poppea) Iestyn Davies (Ottone)

Face à tous ces nouveaux, les trois « anciens » qu’on redécouvre, à commencer par Iestyn Davies, magnifique contre-ténor en Ottone, qui dans son air Voi ch'udite il mio lamento si lyrique, si mélancolique, si bouleversant, laisse la salle le souffle coupé. Immense moment. Il réussit à être tour à tour sûr de lui, victime, héros de vaudeville : une composition protéiforme exceptionnelle, et une voix d’une délicatesse rare.
Elsa Benoît est de nouveau Poppea, et de nouveau la composition est splendide, grâce à une présence scénique irremplaçable et une totale intelligence du propos. Elle est amoureuse d’Ottone, mais elle sait qu’à la cour elle doit jouer sans cesse, ne jamais refuser les avances, mais s’en échapper avec habileté : elle est donc séductrice, avec une voix qui sait se faire insinuante, à d’autres moments triomphante et affirmée, avec de magnifiques aigus, très clairs, très sûrs : cette ductilité dans la couleur et dans l’expression montre qu’elle est aussi peu innocente qu’Agrippine et vraiment aussi rouée : son apparition finale dans sa longue robe jaune à traîne (avec la symbolique du jaune, jamais très sympathique) affirme une puissance théâtrale peu commune. Dans cette distribution, les deux femmes Bonitatibus-Agrippina et Benoït-Poppea s’affirment comme les maîtresses du jeu.
Face à elles, Gianluca Buratto est un Claudio ambigu, plain de rondeur, assez ridicule et comique (on le voit en sous-vêtements, jamais très bon pour affirmer sa gloire), mais aussi inquiétant et lui aussi manipulateur. Entre Nerone Claudio Agrippina et Poppea, la question est de savoir qui manipule qui…
Vocalement, il affirme une voix de basse assez chantante, peut-être un poil moins assise qu’il y a trois ans mais il doit lui aussi afficher plusieurs types de voix, selon les facettes du personnage, comique, puissant, inquiétant. Cette voix est donc particulièrement ductile , d’autant que la mise en scène exploite plus la vis comica du personnage qui devient un peu ridicule, et donc c’est une voix forcément changeante. Néanmoins, il doit aussi affirmer son pouvoir, et là peut-être, la voix manque légèrement de profondeur. Il reste que l’incarnation du personnage est notable, il est vrai qu’il l’a promené partout dans cette mise en scène, de Munich à Londres et Hambourg.

En fosse, c’est cette fois le Münchener Kammerorchester et non plus comme en 2019 le Bayerisches Staatsorcherster qui officie. Un orchestre rare en fosse, avec des musiciens peut-être plus jeunes qui sont particulièrement engagés sous la baguette virevoltante de Stefano Montanari qu’ils semblent avoir accueilli avec enthousiasme. La direction particulièrement limpide permet d’entendre chaque instrument, et notamment des bois splendides (hautbois et flûtes). Cet engagement, cette réponse immédiate aux sollicitations ont produit un son particulièrement brillant et surtout fait effet d’entraînement du plateau, donnant à l’ensemble une ligne à la fois énergique, jeune, jamais heurtée, et une incroyable fraîcheur. Il serait ridicule de comparer le travail de Bolton en 2019 et celui de Montanari en 2022, tous deux ont produit un son de fosse excellent, l’un peut-être plus énergique et acéré, l’autre plus raffiné . Et les deux ont enthousiasmé le public. Il y avait cette année, avec des solistes du continuo, particulièrement exposés et particulièrement remarquables, en ensemble d'une grande cohérence et surtout d'une grande jeunesse qui a enthousiasmé le public présent.
Une soirée à marquer d’une pierre blanche, guettez les reprises de cette production, c’est un moment de grâce.

Andrew Hamilton (Lesbo), Gianluca Buratto (Claudio) Elsa Benoît (Poppea)
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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