Programme

Richard Wagner (1813–1883)
Ouverture de Tannhäuser, crée en 1845 à Dresde.
Dich Teure Halle, extrait de Tannhäuser
Allmächt’ge Jungfrau
, extrait de Tannhäuser

Prélude de Tristan und Isolde, créé en 1865 à Munich
Liebestod, extrait de  Tristan und Isolde

Pause

Richard Strauss (1860–1949)
Suite du Bourgeois Gentilhomme, opus 60, créé en 1918 à Berlin.

Nina Stemme, soprano

Kungliga Filharmonikerna
Karina Canellakis, direction

 

Stockholm, Konserthuset, jeudi 5 novembre 2020

La pluie de restrictions et d’annulations semble sans fin, pourtant un petit village, la Suède, résiste encore et toujours à l’envahisseur. Karina et Nina conjurent le mauvais sort pour nous administrer un antiviral fort, Wagner et Strauss, devant un parterre, forcément aux anges, de 50 auditeurs.

Nina Stemme, Karina Canellakis et le Kungliga Filharmonikerna, Wagnerites.

Important : Une captation est disponible sur Play, la plateforme gratuite de streaming de Konserthuset ici :
https://www.konserthuset.se/play/stemme–canellakis/

Dans le contexte de morosité permanente devenue la règle, voici la bonne nouvelle de ce début novembre. Ce programme fou, avec un orchestre démesuré quasi extravagant en situation de pandémie, a été élaboré alors que Konserthuset reprenait timidement son activité de concert avec public réduit, soit 50 personnes, devant rien moins que les Casals ou Igor Levit notamment (on pourra lire un des comptes-rendus plus bas) mais attendait un assouplissement des pouvoirs publics. L’intention était de poursuivre une activité plus que nécessaire au moral des troupes (artisans du spectacle vivant et public), le pari, lui, était de montrer que la jauge pouvait être aisément augmentée avec la responsabilité du public et des acteurs organisationnels dans une salle énorme et aux vastes espaces communs comme celle de Konserthuset. Un espoir d’augmentation à 300 avait été envisagé, le conseil scientifique n’y voyait aucun inconvénient, le gouvernement l’avait validé, les autorités locales (communes, régions) en ont décidé autrement : la deuxième vague étant ravageuse, y compris en Suède et surtout à Stockholm. Berwaldhallen (Maison de La Radio locale) n’aura ainsi pu accueillir de nouveau son public que pour deux semaines, notamment pour une très vive 5e Symphonie menée par un fougueux Daniel Harding (lire le compte-rendu plus bas). Konserthuset voyait les choses en grand avec ce programme énorme, Wagner/Strauss, en compagnie de la doublette Nina Stemme-Karina Canellakis. La direction a décidé, courageusement, de maintenir le programme devant 50 personnes. Et nous voilà, une fois encore, heureux gagnants à la loterie de la billetterie, ravis d’entendre un programme cher à notre cœur.

Quelques remarques préliminaires des plus positives : Konserthuset joue évidemment le jeu des recommandations strictes mais s’adapte et offre des possibilités de restauration et de  boissons avec un ensemble de dispositions pour éviter les contacts et même – luxe suprême !- une pause médiane. Et d’un coup, le concert retrouve sa fonction sociale, distanciée et précautionneuse certes, mais importante de la réunion-communion, loin de l’apnée-injection sous cutanée de la dose musicale des concerts pandémiques.

Deuxième point et non des moindres, la jeunesse du public, qui nous a semblé assez proche d’une moyenne quadragénaire le tout dans une atmosphère de franche camaraderie : des acteurs de la Radio Suédoise présents dans le public ont été reconnus par les musiciens sur scène entraînant divers clins d’œil et blagues avant concert. Ce contact-là, cette envie de se retrouver, de s’écouter, de jouer pour autrui, voilà qui est primordial avant toute « consommation culturelle ».

Enfin, preuve des soins apportés à la santé et sécurité des participants, la scène a été considérablement agrandie pour pouvoir étaler le grand orchestre wagnérien.

Stefan Forsberg, le maître des lieux, vient rappeler avec fierté et humour la situation assez incroyable des stars de ce soir. Stemme aurait dû être au MET, Canellakis à Cincinnati et Stefan Forsberg de souligner l’impossibilité pour cette dernière de diriger aucun des orchestres dont elle est la chef principale ou invitée (Radio Filharmonisch Orkest des Pays-Bas, Berlin Radio Symphonic Orchestra, London Philharmonic Orchestra). Stockholm était ce soir-là, sans doute la seule ville, au monde, à pouvoir entendre un orchestre de cette dimension-là, qui plus est avec des stars de ce calibre. De quoi donner le vertige.

Et effectivement, vertiges (de l’amour, comme le chantait Bashung) il y eut.
On a déjà dit à quel point Karina Canellakis est à l’aise dans Wagner (cf. son programme Wagner, Berlioz à Konserthuset l’an passé, plus bas), dans l’interview donnée à Konserthuset et visible pendant la pause sur la version streaming, elle se déclare wagnérienne « si une telle chose existe » et raconte qu’elle a assisté, enthousiaste, à quatre représentations de Tristan und Isolde au MET avec Skelton et Stemme. Ayant joué avec Skelton un premier acte de Walküre, elle attendait avec impatience de partager la scène avec Stemme.

Karina Canellakis

Pour l’heure, c’est une Ouverture de Tannhäuser qui prend son temps, s’installe dans les longueurs, respire, prend ses aises. Canellakis ouvre le son, toujours clair et limpide et gonfle une pompe majestueuse et solennelle. À la maestria évidente, de la chef et de l’orchestre, s’ajoute la joie d’entendre ce thème si profond, si consolateur des Pèlerins, le bonheur d’écouter du Wagner dans des conditions scéniques, pour la première fois depuis six mois, la folie et la chance, aussi d’apprécier cette ampleur d’orchestre étalé majestueusement et singulièrement devant cinquante paires d’oreilles.

Se dire que sur notre planète entière, à cette minute, l’orchestre wagnérien live résonne seul à Stockholm. Et pour nous enfin, ce n’est pas comme à la radio (coucou Brigitte Fontaine !), ni en streaming.

Pour toutes ces raisons, Canellakis et le Kungliga Filharmonikerna nous tirent des larmes, voilà qui est dit.
Comme le souligne souvent récemment notre rédacteur chef favori et inlassable arpenteur de salles mondiales, ce concert est également l’occasion d’entendre un orchestre sonner différemment. Canellakis clarifie, c’est entendu, mais l’étalage très large des instrumentistes donne aussi une autre couleur à ce Wagner. Moins de pâte, de fusion sonore, un barrage relatif, mais tout de même, des violons qui couvrent un peu les altos et les violoncelles, voilà qui bouscule gentiment nos habitudes de concert. Tout comme l’impression, malgré ma position plutôt éloignée de la scène, d’être dans la fosse et très proche. Un son anti-Bayreuth en somme mais qui submerge et touche. C’est ce que l’on souhaite.
On est surpris par des vagues inhabituelles, comme les fusées des altos et des violoncelles qui surnagent difficilement dans la partie Vénusienne, l’affrontement entre les deux thèmes (et les différentes cordes) n’en est que plus violent et le retour au solennel plus marquant et prenant.

Canellakis est vive, très engagée, dansante même, faisant vivre chaque pupitre et prouve que l’émotion forte peut surgir d’une lecture très analytique.
Elle sait aussi s’effacer pour laisser place au drame musical et c’était déjà un point que nous avions pu constater l’an passé : sa présence, fortement incarnée sur le podium, semble se rendre invisible dès que paraissent les chanteurs. Nina Stemme, en grande prêtresse des lieux, monstre scénique, arrive à cour pour entamer un Dich, teure Halle, grüss ich wieder 1 qui résonne forcément particulièrement ce soir-là.
Là encore, les spécificités du concert sont notables et Nina Stemme est contrainte de retenir sa légendaire puissance. Stemme est-elle encore une Elisabeth ? Sans doute plus tout à fait, mais c’est notre Elisabeth de ce soir et c’est ce qui rend ce récital passionnant. Une Elisabeth/Stemme heureuse de retrouver cette salle, et sans doute, ce public passionné qui n’attend qu’elle. Qui n’attend que la charge de puissance émotive de Stemme avec une Canellakis qui vibre de faire rayonner ce bonheur de plaisir musical. Stemme monte en puissance petit à petit, va puiser ses ressources dans la concentration (elle cherche en elle avant chaque air son rôle, artiste de scène avant tout) et on la verra, lors de la Liebestod prendre littéralement appui sur l’orchestre pour s’élever et nous abîmer dans le plaisir.

Pour l’heure, c’est la petite mort d’Elisabeth, Allmägcht’ge Jungfrau, avec une Canellakis qui s’efface autant que Stemme pour nous amener à ce sentiment de piété humble. Des bois subtils qui rivalisent avec l’instrument de Stemme, puissant, charnel, qui va rechercher physiquement et de toute son âme une pureté et une délicatesse comme perdues dans les tréfonds d’une enfance à retrouver. C’est un corps à cœur mystique, une contrition vocale, Stemme se bat contre elle-même. C’est un moment fort, une Elisabeth étonnante.

Pour le Prélude de Tristan, Canellakis reprend le pouvoir. Elle prend son temps mais insuffle une nervosité irradiante, déploie petit à petit des vagues submergeantes et c’est une extase de se baigner, à nouveau, dans cette musique si essentielle, nourrissante mais aussi malaisante (comme disent les jeunes… autorisé par le Petit Robert depuis l’an passé) de générations en générations.

Rappelons que, sans le savoir peut-être, pour une génération dont les représentants sont aussi là ce soir, les accords de Tristan innervent, discrètement, le tube technoïde Idiotheque de Radiohead2 via un sample d’une composition de 1973 Paul Lansky, Mild Und Leise sur un lourd IBM 360/91.

Paul Lansky, Mild und Leise (1973). Accord de Tristan et ses inversions.
https://www.youtube.com/watch?v=0kyuoAsZ_ns

Je pense aussi à tous les laissés-pour-compte de Wagner (à un en particulier), à ce Bayreuth avorté, à ce Wagner solitaire qui irrigue la planète ce soir-là.

Nina Stemme

Quasiment sans transition, de l’alpha à l’omega, Nina Stemme vient chanter sa Liebestod, toujours dans un départ des plus humbles mais avec une montée sûre et négociée note à note, prenant appui sur l’orchestre pour s’élever et nous projeter dans cet outre monde de plaisirs hors du temps et de l’espace. Les hauteurs attendues sont atteintes, le rythme de croisière de Nina Stemme aussi, pour un rappel débordant de plaisir, Cäcilie de Richard Strauss, libéré des contraintes, époustouflant dans l’intensité et les ruades. Lors de ce récital, forcément trop court, nous aurons vu Nina Stemme exploser puis se contracter pour se déplier petit à petit et fleurir littéralement dans ce très amoureux3 et le Lied Cäcilie de Richard Strauss  annonce d'une certaine manière  la seconde partie.

La Suite du Bourgeois Gentilhomme fut initialement écrite pour intégrer Ariadne auf Naxos, dont elle composait les deux premiers actes. Le destin et le public en ont décidé autrement. Cette pièce est un peu tombée dans l’oubli et n’avait d’ailleurs pas été donnée à Konserthuset depuis au moins cinquante ans (peut-être plus, apprend-on dans l’interview de Canellakis mené par Tony Lundman). Elle ressemble à certaines pièces néoclassiques et nous évoque personnellement le souvenir de Pulcinella de Stravinsky que nous avions entendue à Berwaldhallen avec Barbara Hannigan, en mars dernier, juste avant la folie de la pandémie. Musique de scène et pastiches sont au programme et là où Stravinsky réorchestrait et réarrangeait Pergolesi (et d’autres hits : on écoutera avec amusement et profit une sélection d’enregistrements des sources originales qui ont servi à Stravinsky, compilées par un érudit YouTubeur ici), Strauss va même retravailler un menuet de Lully issu de sa collaboration avec Molière pour leur comédie-ballet.

L’Ouverture est l’occasion d’entendre Canellakis dans un modèle plus léger que Wagner. L’orchestre a retrouvé des dimensions réduites, mozartiennes ++, et, de fait, le son se fait encore plus clair, quasi cristallin. Le menuet est aérien et souple (cordes et flûtes). Le Maître d’armes est tout de comique guerrier et rodomontades de façade avec cuivres éclatants et piano brillant qui ferraillent de concert. L’entrée et la danse des couturiers invitent vents et cordes à se frotter ensemble. Le premier violon, Andrej Power est à la fête. Cannelakis fait vibrer tout cela avec brio : tout est jeu.
Le Menuet de Lully et la Courante sont l’occasion de relire le magnifique baroque du maître français dans une version viennoise, pleine de moelleux donc mais aussi piquante d’ironie (éclats de piccolo et du triangle, bois goguenards et surtout profonds).
L’entrée de Cléonte, très baroque d’écriture, isole cette fois le violoncelle solo qui donnait de la voix sur la Courante. Le moment est magnifique de douceur, de grâce et d’élégance et Canellakis sait mettre du liant dans ces jeux de pupitres et d’ambiance en recréant de la théâtralité dans cette musique désormais privée de sa scène.
L’intermezzo est un déferlement de cordes pétulantes et le dîner, enfin, rappelle toute l’ironie Straussienne et donne à voir le petit théâtre du grand spectacle musical. À moins que ce ne soit l’inverse !

Karina Canellakis

Canellakis, on l’a dit, joue sur les variations d’ambiances, enfle les boursouflures du Jourdain de Strauss et fait pétiller les moments délicieux (presque des chants d’oiseaux dans les flûtes, le violoncelle sensible de la fin) sans jamais surcharger le geste. C’est un bol d’air, un champagne pétillant. Certains ont manifestement préféré les élixirs plus chargés de la première partie (on a même vu un curieux récalcitrant quitter la salle juste après… C’est aussi ça les retrouvailles avec le public), ce qui est plus de notre goût mais force est de constater que le Kungliga Filharmonikerna et Canellakis nous ont donné un exemple de leur maestria et de leur parfaite entente avec ce Strauss clair comme de l’eau de roche.

Cette soirée était à l’image de la grossesse prometteuse  de la cheffe : un heureux événement qui regarde l’avenir avec espérance.

Important : Une captation est disponible sur Play, la plateforme gratuite de streaming de Konserthuset ici :
https://www.konserthuset.se/play/stemme–canellakis/

 

 

Notes   [ + ]

1. Salle aimée, je te salue à nouveau
2. sur l’album Kid A sorti en 2000, lorsque la bande à Thom Yorke quittait les sirènes du succès du rock indépendant et progressif pour des voies plus expérimentales. Jonny Greenwood en amateur de musique savante expérimentale et bon élève de Jeanne Loriod est à la base du repiquage
3. il fut composé un jour avant le mariage de Strauss avec la soprano Pauline de Ahna, muse notamment des Vier letzte Lieder
Guillaume Delcourt
Il collabore, en amateur revendiqué, depuis les années 2000 à divers médias, de la radio associative à la programmation et l’organisation de concerts, festivals et happenings (Rouen, Paris, Stockholm) dans les champs très variés de la musique dite alternative : de la pop à la musique électro-acoustique en passant par la noise et la musique improvisée. Fanziniste et dessinateur de concerts, ses illustrations ont été publiées dans les revues Minimum Rock n’ Roll et la collection Equilibre Fragile (revue et ouvrages) pour laquelle il tient régulièrement une chronique sur la Suède. Il contribue, depuis son installation sous le cercle polaire, en 2009, à POPnews.com, l’un des plus anciens sites français consacrés à la musique indépendante. Ces seules passions durables sont À La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, les épinards au miso et la musique de Morton Feldman. Sans oublier celle de Richard Wagner, natürlich.

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