Programme

Joan Tower (1938)
Fanfare for The Uncommon Woman n°1

Giuseppe Verdi (1813–1901)
Ouverture de La Forza Del Destino

Ludvig Van Beethoven (1770–1827)

Symphonie n°5

Allegro con brio
Andante con moto
Scherzo
Allegro

Sveriges Radios Symfoniorkester
Direction Daniel Harding

Stockholm, Berwaldhallen, jeudi 15 octobre 19h.

Tout était prêt pour accueillir 500 personnes, le premier public depuis le mois de mars à Berwaldhallen, la maison de la Radio. Les mesures draconiennes étaient prises, une jauge plus que raisonnable avait été envisagée. Début octobre, le gouvernement suédois, contre l’avis du conseil scientifique, en a jugé autrement, plongeant l’ensemble des acteurs culturels suédois, et le public, dans le désarroi, voire la colère. Une colère sourde, polie et responsable, nous sommes au pays du compromis, mais tout de même. La jauge nationale demeure celle qu’elle a toujours été depuis le début de la crise : 50 (mal ou bien)heureuses personnes. C’est donc une réouverture au léger goût amer pour Berwaldhallen qui avait conçu pour l’occasion un programme très spécial, dirigé par un Daniel Harding qui voulait à tout prix être de la fête. Fanfare for the uncommon Woman n°1 de Joan Tower, L’Ouverture de La Forza del Destino  de Verdi et la 5e de Beethoven : finalement, la main noire du Destin est bien lourde.

Si on est très heureux de retrouver la salle et de se plier aux contraintes « normales » de distanciation qui paraissent alors subitement absurdes pour qui est passé par le centre de Stockholm, ses transports en commun et ses grands magasins bondés, force est de constater que l’ambiance est morne. Se retrouver entre « privilégiés », certes ayant bataillé et payé leurs places, entre happy few, gagnants à la loterie de la billetterie, voilà une soirée de retrouvailles bien étrange. Mais ne boudons pas notre plaisir qui va, on va essayer de le montrer, être fort grand.

Ce devait être une rentrée hors du commun et en fanfare. Elle l’est. Avec la composition de Joan Tower (née en 1938), Fanfare for the uncommon Woman n°1. On est surpris de la puissance de feu de la section des cuivres avec l’acidité des trompettes et le velouté des trombones. Plus qu’un apéritif feu d’artifice, on sent que Harding souhaite exploiter les possibilités sonores de l’orchestre, sans souffler le public sous les déflagrations. Donner à voir et à entendre subtilement plutôt qu’en mettre plein la vue, c’est un recentrage du discours.

Idem pour l’Ouverture de La Forza del Destino, qu’on ressent tous ce soir-là, peut-être nous encore davantage, Français (disons européens du sud), venant d’apprendre une nouvelle volée de restrictions. Urgence et pression des cuivres, extrême souplesse des cordes, des silences suspendus par Harding, sans être trop marqués : on sent un plaisir immense et partagé mais une tension sous-jacente. Dans le final, la tendance est inversée avec des cordes très tendues tandis que les cuivres généreux se font consolateurs. Forza del Destino, peut-être mais ce qui ressort, c’est un orchestre et son chef en très grande forme, très souples et tout à fait pressés d’en découdre.

Alors qu’un quintette de cuivres s’installe au premier balcon, Daniel Harding prend le micro pour nous prévenir d’un kidnapping. Nous n’assisterons pas à la Symphonie du Destin, à ce monument de la musique classique. Il nous rappelle alors et nous invite à penser Beethoven comme le révolutionnaire, inspiré par l’Hymne du Panthéon de Cherubini, et à ne plus entendre les coups sur la porte du Destin mais à réentendre les paroles qui lui ont dicté le motif :

Nous jurons tous,
le fer en main,
De mourir pour la République,
Et pour les droits du genre humain.

Voir le documentaire de la BBC, The Secrets of Beethoven’s Fifth Symphony par Ian Hislop et John Eliot Gardiner.

Beethoven le révolutionnaire… aux mécènes aristocrates certes, tout comme Mozart avant lui, mais révolutionnaire. C’est ce Beethoven-là, hors des sentiers rebattus, que souhaite interpréter Harding, celui, précise-t-il, qui faisait se lever en plein final, lors d’une audition en France, un vieux militaire en transe et s’écriant : Vive l’Empereur ! (ou plutôt : « C’est l’Empereur, c’est l’Empereur ! », comme le rapportait Berlioz dans le Journal des Débats du 18 avril 1835). Et Daniel Harding de nous inviter à ne pas hésiter à imiter cet enthousiaste.

Retrouver la force révolutionnaire de Beethoven dans l’instant de l’écoute voilà ce à quoi Furtwängler aussi nous incitait dans Musique et Verbe1 :

« En face de cette musique, ceux d’entre nous qui sont encore capable de penser « directement » et de ressentir de même, perdent et oublient toute cette conscience historique que nous autres, gens du XXe siècle trainons toujours comme un fardeau accablant ».

L’Allegro est très rapide, avec des points d’orgues très courts et des cordes comme des coups de rasoirs. On est ici hors pompe, hors monument, à des années lumières du Karajan monolithique (mon premier CD…), des gravures dans le marbre de la musique en boîte. Harding joue au contraire à faire résonner les espaces interstitiels des pupitres bien sûr (bois divins) mais aussi dans la structure. On est hors soieries : c’est du close-combat, vif et agile.

L’Andante est une merveille de respiration. Harding fait sonner l’orchestre comme un quatuor amplifié (on pense au Chant de Consolation) avec des bois aériens mais brise les élans pompiers par des sonorités de cordes presque rêches. Parfois Harding laisse libre cours au lyrisme avec toujours une clarté optimale des pupitres, en dehors de tout épanchement. On est bel et bien dans la construction d’un monde, total, donc plein de contradictions et dans lequel, comme le soulignait Furtwängler, « les sonorités dionysiaques et les harmonies apolloniennes sont étroitement fondues ».

Le Scherzo est piquant avec des cors allants, sinon guerriers, du moins chasseurs avec comme parfait contrepoint beaucoup de mélancolie. L’ensemble violoncelle, alto et bois résonne de manière fort particulière, craquant, grondant apportant beaucoup d’air et une fraîcheur de tonalité pastorale assez inattendue.

Harding construit par touches son discours qui va l’amener sans transition vers le finale. On apprécie de voir et d’entendre isolé le groupe piccolo, trombones, contrebasson au premier étage. Rappelons l’usage, révolutionnaire, des trombones au concert, Beethoven suivant ainsi Mozart qui les avait introduits à l’opéra pour Don Giovanni. On le voit, Harding, après son Don Giovanni confiné (voir article plus bas) suit un plan.

Cet élément constructeur ET perturbateur fonctionne admirablement : le piccolo n’en est que plus acide et pétille d’éclats qui vrillent les oreilles plus sûrement qu’une grosse (invincible ?) armada en fond de scène habituelle. Toujours ce soin de clarté et de virulence de ton.

Harding fait tonner l’orchestre et même va chercher des coups d’archets en les mimant sur sa gauche par un orchestre consentant et ravi de se donner à ce Beethoven plastique, clair, poétique et déballonné.

Reprenons les mots de Furtwängler :

« Beethoven vient à nous ainsi que Goethe a pu un jour le dire de Byron : “Ni classique, ni romantique mais comme s’il venait de naître le jour même.”»

Ce soir-là c’était bel et bien Beethoven reborn et standing ovation… à 50 bienheureuses personnes…

 

Notes   [ + ]

1. Editions Albin Michel, 1963
Guillaume Delcourt
Il collabore, en amateur revendiqué, depuis les années 2000 à divers médias, de la radio associative à la programmation et l’organisation de concerts, festivals et happenings (Rouen, Paris, Stockholm) dans les champs très variés de la musique dite alternative : de la pop à la musique électro-acoustique en passant par la noise et la musique improvisée. Fanziniste et dessinateur de concerts, ses illustrations ont été publiées dans les revues Minimum Rock n’ Roll et la collection Equilibre Fragile (revue et ouvrages) pour laquelle il tient régulièrement une chronique sur la Suède. Il contribue, depuis son installation sous le cercle polaire, en 2009, à POPnews.com, l’un des plus anciens sites français consacrés à la musique indépendante. Ces seules passions durables sont À La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, les épinards au miso et la musique de Morton Feldman. Sans oublier celle de Richard Wagner, natürlich.
Crédits photo : © Arne Hyckenberg. (Les photos ne sont pas contractuelles du concert du jeudi 15 octobre 2020 mais du lendemain.)

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