LvB250
Intégrale des sonates pour piano de Beethoven, 3e session/jour 5
Igor Levit, piano

Ludvig Van Beethoven (1770–1827)

Sonate pour piano n°2 en la majeur
Sonate pour piano n°7 en ré majeur
Sonate pour piano n°6 en fa majeur
Sonate pour piano n°18 en mi bémol majeur, dite La Chasse

Bis :
Valse-Scherzo des Danses de la Poupée (1952) de Chostakovitch (1906–1952)

Stockholm, Konserthuset, Lundi 5 octobre 2020

Lecture amusée et passionnante par Igor Levit, artiste de l’année (prix Gramophone 2020) des sonates 2, 6, 7 et 18 pour piano de Beethoven. Un programme sous dominante très classique, loin des sonates phares, qu’on pourrait presque prendre pour une césure dans son intégrale (il est venu une semaine en février, il reviendra pour quatre jours 2 semaines plus tard) mais qui révèle le don prodigieux de Levit pour faire partager sa lecture de Beethoven, loin de toute interprétation lénifiante ou compassée, extrêmement vive, urgente, toute dans l’instant du jeu et faisant ressortir la fabuleuse modernité/actualité/éternité (rayer la mention inutile) de l’art de Ludwig Van Beethoven. C’est le Beethoven classique, décollant ailleurs à chaque touche, que nous fait découvrir Igor Levit. Et on le suit au millimètre, étourdi et emballé.

À Stockholm, comme partout en Suède, personne n’est obligé de porter un masque et le gouvernement incite la population à prendre ses dispositions et à agir de manière responsable. Seule restriction, les rassemblements de plus de 50 personnes sont interdits. De fait, les événements sportifs et les concerts ne peuvent être envisagés qu’à jauge très réduite. Berwaldhallen, la maison de la Radio Suédoise, a choisi de fermer ses portes au public pour le moment et de diffuser en streaming1, Konserthuset a préféré en ce début de saison diffuser sur internet mais ouvrir ses portes à « 50 heureux spectateurs », comme ils l’annoncent sur leur site. C’est ce qui nous permet de reprendre contact avec la musique vivante et de revenir sur les lieux qu’on avait quittés au mois de mars avec un Fidelio nordique (voir article plus bas).

On s’est aimé comme on se quitte
Tout simplement
Sans penser à demain
(Joe Dassin)

Avec Igor, on ne s’est finalement jamais vraiment quitté. Après un copieux programme de 18 sonates sur quatre jours en février dernier (voir le compte-rendu plus bas), la pandémie nous a coupés du monde mais rapprochés d’Igor Levit puisque ce dernier nous invitait, ô combien généreusement, dans son salon via twitter, presque tous les soirs2. Et c’est ce côté salon de musique que l’on retrouve ce soir-là dans la petite salle de Grünewald3, entre happy few, presque étonnés d’être là, à bonne distance les uns des autres, dans une salle relativement déserte et surplombée d’une architecture métallique permettant de capter le concert.

Igor attaque fort, et tête baissée, la sonate pour piano n°2 en la majeur, avec son Allegro vivace, en accentuant les oppositions forte/piano dans lesquels on retrouve tout le piquant et le velouté dont il est coutumier. On apprécie les silences joueurs, les piqués rageurs et les sourires qui indiquent tout son plaisir de jouer et de partager la joie qui en émane. Ce sera, d’ailleurs, le trait de la soirée : la joie, le jeu.

Pour le Largo appassionato, Igor se redresse (c’est le jeu de scène habituel) comme pour surjouer la solennité mais casse aussitôt l’effet en le transformant en marche amusée car Levit souligne toujours l’humour Beethovenien, grave et profond, mais aussi goguenard devant la futilité de la vie. C’est sans doute comme cela qu’il faut prendre sa rupture dans les forte martelés, prompts à réveiller les auditeurs qui pourraient se laisser berner, ou bercer.
Dans le Scherzo, il nous régale de mouvements de balanciers joueurs, légers et lourds. Souvenons-nous de la dédicace à Haydn ! C’est un hommage et… une légère gifle. Levit fait ressortir toute l’élégance classique de Beethoven et sa modernité par ses petites touches décalées.
Le Rondo. Grazioso est une magnifique conclusion. Il se révèle véloce, presque furieux et dur dans la partie centrale, très Sturm und drang, se contorsionne et développe des enjolivements Haydniens presque moqueurs.
On ne soulignera jamais assez la lecture prodigieusement inspirée de Beethoven par Levit qui semble en dialogue constant avec l’esprit du compositeur, (sou)riant de ses trouvailles, de ses ruptures, de ses audaces comme des apparentes facilités.

 

La sonate pour piano n°7 en ré majeur, composée un an avant la Pathétique est la plus impressionnante du concert de ce soir.
Le Presto est ô combien rapide mais avec des rondeurs et des éclats incroyables presque cuivrés, des jeux sur les hachures (les bras de Levit s’écartent violemment du piano lors du final).
Le Largo e mesto donne dans le lugubre d’une mélancolie abyssale mais qui peut être aussi par moment un lugubre grand guignolesque avec des résonnances profondes et acides. Comme souvent en concert, encore plus que dans son interprétation discographique, il joue aux confins du silence. C’est le regard posé vers le sol mais orienté vers un lointain cosmique. C’est un film musical d’anticipation de Schubert, mais plus profond, moins pleurnichard, rageur quelquefois et à ces moments le poing de Levit se lève. Le final tout en apesanteur résignée laisse sans voix et impose une pause nécessaire dans le récital. C’est le point de bascule.
Le Menuetto. Allegro efface complètement le jeu précédent tout comme le Rondo. Allegro. Comme si le discours précédent, tout orageux et noir, était lavé par une pluie fine et claire. C’est d’ailleurs le sens des mouvements de bras de Levit, effaçant phrase après phrase pour reconstruire un autre monde. Levit s’amuse de l’humour de Beethoven, rit avec lui de ces émotions suscitées, fortes, à prendre au sérieux pour ensuite s’en moquer, passer à autre chose puisque la vie, ce n’est que cela. C’est une leçon, un discours de la méthode Beethovenienne, vécus et partagés intensément.

Pas de pause mais la sonate n°6 en fa majeur, toujours dédiée à la comtesse Anna Margarete von Browne, personnage central du programme de ce soir.
Un Allegro tout en clapotis suraigus et forte furieux, un allegretto plein de douceurs (avec caresses/balayages de bras), d’aigreurs et de brutalité aussi parfois. Le trio de l’Allegretto qui anticipe le 3e mouvement de la Première Symphonie est plein de veloutés et de silence.
Igor joue le Presto dans une  atmosphère de franche rigolade, totalement virtuose, amusé de bout en bout, effaçant les difficultés dans une allégresse et une facilité apparente : une folie !

Enfin, la sonate pour piano n°18 en mi bémol majeur, dite La Chasse, toute en accélérations et décélérations. Pendant l’Allegro, on est happés dans les profondeurs des passages lents fortement accentués mais tout de suite annulés par les accélérations pleines d’humour et/ou les gestes larges de Levit qui s’amuse, en direct et c’est hautement communicatif !,  de la partition et de sa lecture.
Le Scherzo. Allegretto vivace est sur le même mode, hautement joueur avec des forte à réveiller les malheureux assoupis !
Le Menuetto. Moderato e Grazioso est l’occasion d’un headbanging (voir la note de la première session) assez violent mais puisqu’il cite le métalleux industriel Nine Inch Nails sur son compte twitter4, cela nous semble assez naturel.
Enfin, vient le presto con fuoco, dont Carl Czerny disait qu’il « demande force et bravoure et fait l’effet d’un morceau destiné à la chasse ». Force et bravoure certes mais Levit préfère de beaucoup le jeu et l’humour. Il faut le voir souligner, pour lui-même, le piano, d’un doigt posé sur les lèvres ou en se recroquevillant après avoir déchaîné toutes les résonnances du Steinway. Épique, puissant. Et follement drôle !

Tout aussi amusant, un bis, la Valse-Scherzo5 des Danses de la Poupées (1952) de Shostakovitch (1906–1952), pétillant mais surtout souple et délicat. Plus piquant, il est précédé d’une petite phrase au piano, « jouée juste pour moi », précise Igor Levit, mais sans doute destinée à un assoupi qui l’aurait manqué ! Toujours le jeu, toujours l’humour.

Notes   [ + ]

1. ils devraient rouvrir le 15 octobre pour une 5e de Beethoven dirigée par Daniel Harding
2. on l’a vu interpréter en version yogi And So It Goes de Billy Joel ou les Vexations d’Erik Satie, cette fois-ci dans un studio, lors d’un marathon de 20h le 30 mai dernier !!!
3. Grünewaldsalen est la petite salle de Konserthuset, réservée à la musique de chambre et, en cette période, privée de l’accès de son balcon
4. le 4 octobre, il cite le titre « Hurt » sur The Downward Spiral (1994), même si on peut raisonnablement penser que Levit s’intéresse plus à sa reprise par l’icône country Johnny Cash sur ses derniers enregistrements crépusculaires et cultes chez American Recordings en2002.
5. déjà jouée en rappel le mardi 18 février 2020
Guillaume Delcourt
Il collabore, en amateur revendiqué, depuis les années 2000 à divers médias, de la radio associative à la programmation et l’organisation de concerts, festivals et happenings (Rouen, Paris, Stockholm) dans les champs très variés de la musique dite alternative : de la pop à la musique électro-acoustique en passant par la noise et la musique improvisée. Fanziniste et dessinateur de concerts, ses illustrations ont été publiées dans les revues Minimum Rock n’ Roll et la collection Equilibre Fragile (revue et ouvrages) pour laquelle il tient régulièrement une chronique sur la Suède. Il contribue, depuis son installation sous le cercle polaire, en 2009, à POPnews.com, l’un des plus anciens sites français consacrés à la musique indépendante. Ces seules passions durables sont À La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, les épinards au miso et la musique de Morton Feldman. Sans oublier celle de Richard Wagner, natürlich.
Crédits photo : © Nadja Sjöström

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