Architecture
Texte, mise en scène et installation : Pascal Rambert

Avec Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès sociétaire de la Comédie-Française en alternance avec Pascal Rénéric, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber et Bérénice Vanvincq.

Lumières : Yves Godin
Costumes : Anaïs Romand
Musique : Alexandre Meyer
Collaboration artistique : Pauline Roussille
Conseiller mobilier : Harold Mollet
Chorégraphe associé : Thierry Thieû Niang
Professeur de chant : Francine Acolas
Répétitrices : Clémence Delille, Aliénor Durand
Régie générale : Alessandra Calabi
Régie lumière : Thierry Morin
Régie son : Chloé Levoy
Régie plateau : Antoine Giraud
Habilleuse : Marion Regnier

Direction production : Pauline Roussille
Administration de production : Juliette Malot
Coordination, logistique : Sabine Aznar
Presse Nathalie Gasser
Production déléguée : Structure production

Coproduction : Festival d’Avignon, TNS – Théâtre National de Strasbourg, TNB – Théâtre National de Bretagne à Rennes,  Théâtre des Bouffes du Nord, Bonlieu – Scène nationale d’Annecy,  Les Gémeaux – Scène nationale, La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale, Le Phénix – scène nationale de Valentiennes Pôle Européen de création, Les Célestins Théâtre de Lyon, Emilia Romagna Teatro Fondazione

Création le 04 juillet 2019 dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Festival d’Avignon

Le texte d’Architecture est paru aux éditions Les Solitaires intempestifs – juillet 2019

 

Festival d'Avignon, Cour d'honneur du Palais des Papes, 6 juillet 2019

La Cour d’Honneur est un lieu emblématique, rendez-vous des festivaliers tous horizons confondus ;  le lieu du spectacle dont tout le monde a déjà parlé, parlera encore longtemps ; le lieu où résonnent encore les voix des artistes ayant marqué l’histoire du Festival d’Avignon ; le lieu où « les textes qui volent dans l’air d’été sont inscrits dans le sol hivernal du Palais » suivant les mots de Pascal Rambert qui y crée lui-même cette année le si attendu Architecture. L’artiste est un habitué d’Avignon : depuis Les Parisiens en 1989, en passant par la création de Clôture de l’amour en 2011, il entretient une relation passionnée avec le Festival au point d’avoir écrit Avignon à vie, joué déjà dans la Cour d’Honneur en 2013. Réunissant sa « garde rapprochée », cette « sorte de collectif temporaire » composée de comédiens qu’il connaît depuis longtemps autour de Jacques Weber –  « l’étincelle de départ » comme il le précise – il les met en scène, relatant « une brutale histoire de famille qui s’apparente à un naufrage »,    «  un memento mori pour penser notre temps ». Wanderer était présent pour la représentation du 6 juillet 2019.

 

Une fois passé l’instant ému de se retrouver dans la Cour d’Honneur, on observe l’installation sur le vaste plateau face à l’ensemble des gradins. Se détachant sur la blancheur du sol, des meubles disséminés sur une grande partie de la surface. Chaises, tables, guéridons, tables basses, fauteuils forment un séjour en archipel, des « îlots » pour reprendre le terme d’Harold Mollet, conseiller mobilier pour le spectacle, vides de toute vie pour le moment. Le style Biedermeier qui les caractérise leur confère sobriété et élégance. La distance séparant chaque « îlot » étonne pourtant, laissant penser que les personnages seront éloignés les uns des autres – trop peut-être ? Le jeu des comédiens devra s’adapter à cette contrainte de taille, se dit-on alors.

Une tarentelle

C’est alors que tous font leur entrée en fond de scène, à cour, et entament une sorte de tarentelle, en fredonnant, suivant l’air de violon joué par Marie-Sophie Ferdane. Les comédiens se séparent alors, et se répartissent sur le plateau, occupant les différents « îlots ». On entre alors de plain pied dans ce qui agite les membres de cette famille, tous de blanc vêtus. Le patriarche  Jacques  ‑Weber, les personnages portent tous le même prénom que leurs interprètes – laisse libre cours à sa colère à l’encontre de son fils, Stan – Nordey. « Tu te prends pour qui ? (…) tu fais honte à notre famille (…) toi, tu n’aimes rien. tu ne seras rien ». Le motif de ce premier long déchainement de fureur – presque un monologue –  trouve son origine dans l’intervention inappropriée du fils pendant le discours supposé célébrer la carrière d’architecte du père. Quelques bredouillements des uns, le silence craintif des autres, et face au public, celui de Stan surtout qu’on devine plus en tension, contrastent avec le développement de la colère de Jacques qui n’épargne personne. « Vous n’avez rien dit (…) vous êtes restés des êtres fades (…) médiocres », assène-t-il, sa voix se répercutant grâce au micro HF –  bien peu utile ici, il faut l’avouer, mais on retrouve cette technologie de plus en plus souvent au théâtre.

Autour de Jacques Weber, Marie-Sophie Ferdane, Emmanuelle Béart et Anne Brochet

Weber dans une rage olympienne ! Il y a en effet quelque chose de jupitérien dans la figure paternelle imposante qu’il incarne. On comprend que la prise de parole est un enjeu majeur. Un enjeu dramaturgique, comme souvent chez Pascal Rambert qui la place sans réserve dans la bouche de « ses » acteurs. Ici, leurs personnages appartiennent à un monde sur le point d’être détruit, de se détruire. Comment empêcher cela ? Peut-on empêcher cela ? N’y a‑t‑il pas une forme de vanité à se le demander ? La croisière que la famille réunie sur le vaste espace du plateau va entreprendre permettra doucement d’admettre que ce n’est effectivement pas possible.

Nous sommes en 1911. Et le monde est malade – déjà malade, tel une annonce proleptique du nôtre. Avec toute la culture, toute l’assise sociale que sa propre histoire lui a offerte, la famille considère les failles qui lézardent ce monde – souvent face au public, pulvérisant tout quatrième mur qui commencerait à se dresser. Elle considère aussi les failles qui la lézardent elle-même. Continuellement. Les flots de paroles submergent les personnages de leurs propres mots – nous submergent tous. Oscillant entre une inconfortable retenue et un déchaînement incontrôlé, les voix fortes portent, soutiennent longuement la décharge langagière. De ce fait même, l’échange est entravé, rendu difficile. Jusqu’à l’impossible parfois. Le bégaiement de Denis – Podalydès – et d’Audrey – Bonnet, surtout les difficultés de l’interlocution en témoignent malgré la répartition des personnages par couples –  à l’exception de Stan dans sa « contre-nature ». Peu de dialogues font progresser l’action. Juste une incomplétude, une impuissance du langage qui persistent et rendent toute échappatoire à la violence impossible. Un ébranlement de la structure –  essentielle ici – qu’aucune architecture ne semble en capacité de préserver.

Le temps est une donnée labile et secondaire pour le dramaturge qui n’hésite pas à l’accélérer comme dans la dernière partie de la pièce. Pas de tentation réaliste. On l’aura compris : Architecture propose autre chose. Une fois le mobilier changé à vue, avec des objets de style Bauhaus. Une fois les costumes presque immaculés, abandonnés au profit de vêtements aux couleurs variées allant jusqu’au noir du deuil, la course du temps est oubliée. La famille traverse trente années et le monde poursuit son effondrement. Certains vont mourir. Le temps d’après-guerre cède à celui qui en annonce une autre. L’Anschluss. Les morts vont succéder aux autres, ceux d’avant. Tous emportés par les persécutions, par leur propre épuisement de l’existence, au gré des comédiens assis devant des ordinateurs portables, promus contre toute attente dramaturges et metteurs en scène de leur propre fin, dans une esquisse rapide de mise en abyme finale.
Certes, on perçoit bien que Pascal Rambert a dû se débattre avec la question du lieu de représentation dont il dit qu’il l’a obligé à « remonter à l’intérieur du texte, à l’envers ». Pourtant, en dépit de la présence magnétique de tous les comédiens de la prestigieuse distribution – chevronnés s’il en est ; en dépit d’un projet réfléchi, manifestement travaillé jusqu’à maturation, on est frappé par l’effet paralysant de ce flux de paroles. « Dans mes pièces (…) tout se dit », affirme l’auteur. A l’excès peut-être ici.

Stanislas Nordey et Marie-Sophie Ferdane

Signalons pourtant que Stanislas Nordey offre à la pièce son plus beau moment. Alors qu’il rassemble toutes ses forces pour avouer à son père son homosexualité, il teinte son discours d’une émotion très juste. Les mots au père. « Tu es un monstre (…) une horde, une meute à toi tout seul ». Ce dernier se tait, se tasse, écrasé par les reproches du fils qui exige qu’il le regarde. Il dit tout. Il se révèle enfin. Et révèle la mort de l’homme qu’il aimait, au front. La rencontre avec sa femme et ses enfants. L’impossibilité de voir le corps tant chéri, perdu à jamais. Le fait de n’« être personne » dans ce monde qui ne reconnaît pas cette différence – comme toutes les autres sans doute. « Je suis seul, Papa ». Puis, il s’agenouille au pied du père. Évocation d’Ulysse et Nausicaa, dans la tradition grecque antique. Face-à-face en noir et blanc. Père et fils d’une grande justesse. Dans le sous-texte précisément.

Pour un tel sujet – déjà traité et sur le plateau de la Cour d’Honneur aussi – on peut regretter que la mise en scène n’ait pu être plus resserrée. On peut regretter des longueurs et certaines facilités qui émaillent le texte. On peut regretter enfin la contrainte tardive imposée par le « Saint des saints », au cœur du Palais des Papes, et qui a très probablement amplifié ces faiblesses.

Souhaitons alors que la tournée qui débutera en septembre, dans des intérieurs moins spacieux, permette une meilleure réception de ce moment de théâtre. Et, reprenant les derniers mots d’Avignon à vie, que lorsque les lumières monteront à l’entrée des acteurs si chers à Pascal Rambert, les spectateurs voient briller « comme une poussière d’or qui semblait appeler ».

Audrey Bonnet et Denis Podalydès

 

 

Thierry Jallet
Titulaire d'une maîtrise de Lettres, et professeur de Lettres, Thierry Jallet est aussi enseignant de théâtre expression-dramatique. Il intervient donc dans des groupes de spécialité Théâtre ainsi qu'à l'université. Animé d’un intérêt pour le spectacle vivant depuis de nombreuses années et très bon connaisseur de la scène contemporaine et notamment du théâtre pour la jeunesse, il collabore à Wanderer depuis 2016.

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1 COMMENTAIRE

  1. Merci , Thierry ! Etrangère au monde du théâtre , cette représentation m ' a sollicitée par la profusion qui émane du texte , les images , les accumulations , les " beaux " mots , la prouesse des comédiens …Trop peut – être , trop de densité , trop de talent mis en valeur par les monologues , trop de longueur …Quel public ? A quel tarif ? Je lirai plus volontiers le texte , tellement riche , tellement actuel ; le présent se superpose au contexte passé …Des conflits familiaux , des états d ' âme qui se perpétuent au fil du temps , et toujours , et encore , en toile de fond, la menace de la guerre , de la montée des extrêmistes , des oppresseurs , partout , dans le monde …

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