Professeur Bernhardi d’Arthur Schnitzler (1862–1931)

Mise en scène Thomas Ostermeier
Adaptation Thomas Ostermeier et Florian Borchmeyer
Scénographie, Jan Pappelbaum
Costumes Nina Wetzel
Musique, Malte Beckenbach
Video, Jake Wilten
Lumières, Erich Scnhneider

Avec :

Dr. Bernhardi : Jörg Hartmann,
Dr. Ebenwald : Sebastian Schwarz,
Dr. Cyprian : Thomas Bading,
Dr. Pflugfelder : Robert Beyer,
Dr. Filitz : Konrad Singer,
Dr. Tugendvetter : Johannes Flaschberger,
Dr. Löwenstein : Lukas Turtur,
Dr. Schreimann/Kulka,
Un jounaliste : David Ruland,
Dr. Adler : Eva Meckbach,
Dr. Oskar Bernhardi : Damir Avdic,
Dr. Wenger/infirmière : Veronika Bachfischer,
Hochroitzpointner : Moritz Gottwald,
Professor Dr. Flint : Hans-Jochen Wagner,
Secrétaire d’État Dr. Winkler : Christoph Gawenda,
Franz Reder, Prêtre : Laurenz Laufenberg.

26 novembre au Théâtre des Gémeaux à Sceaux

Montée en italien au Piccolo Teatro de Milan par Luca Ronconi en 2005, ce Professeur Bernhardi d'Arthur Schnitzler est une découverte totale en France. Pour son retour aux Gémeaux, Thomas Ostermeier prend à rebours le public en proposant une œuvre majeure qui laisse penser qu'une large partie du théâtre de l'écrivain autrichien reste encore à découvrir.

La scène est vide, les murs d'un blanc éclatant avec une porte à double battants à jardin et une porte simple à cour. Une jeune femme s'avance et écrit sur un mur blanc : "Hôpital – Elisabethinum – Clinique privée – Médecine interne – direction Prof. Bernhardi". Ce silence et cette concentration tranchent d'emblée avec des deux derniers spectacles de Thomas Ostermeier : la reprise de Richard III à l'Odéon et celle d'Hamlet ici-même, au Théâtre des Gémeaux. Point ici de délires brassant bruit et fureur, juste le silence feutré d'une comédie méconnue d'Arthur Schnitzler (1862–1931) qui puise dans un univers hospitalier bien connu de l'écrivain autrichien.

L'espace scénique est réduit pour une large partie à l'évocation de ces mentions manuscrites. Cette figurante silencieuse successivement efface et écrit les éléments d'un décor suggérés par cette convention rudimentaire. Il se forme d'emblée une sorte de vide qui réduit à l'essentiel des lieux où règnent en maîtres le verbe et la puissance du texte de Schnitzler. Cette forme d'épure très surprenante chez Ostermeier, reprend évidemment le principe shakespearien (et brechtien) des panneaux et mentions – solution à la fois pratique et esthétique qui laisse à l'imaginaire le soin de compléter un décor volontairement lacunaire.

Tout commence donc dans la banalité aseptisée d'une clinique dirigée par un professeur Bernhardi dont on imagine qu'il est sorti tout droit des souvenirs d'Arthur Schnitzler, écrivain et médecin juif, né et mort à Vienne. Analysant par le menu le dérèglement psychologique d'une société destinée quelques années après sa mort à basculer dans l'innommable, il essuiera divers procès qui lui vaudront censure et renommée. Interdite dès sa création en 1912, cette pièce fait allusion à une cabale que vécut le propre père de Schnitzler, lui-même célèbre médecin juif.

Cet univers médical et hospitalier est le lieu d'une comédie grinçante dont la méticulosité et l'agencement des rouages dramatiques à la fois émerveillent et effraient. Après Ibsen, Büchner, Shakespeare ou Sarah Kane, Thomas Ostermeier interpelle notre temps à travers un texte dont la finesse évoque en trompe‑l'œil l'apocalypse à venir, avec une intrigue qui n'est pas sans rappeler sa mise en scène d’Un ennemi du peuple d’Ibsen.

Le destin de ce médecin bascule le jour où il refuse l'accès à la chambre d'une jeune patiente condamnée par une septicémie foudroyante, à un prêtre venu lui apporter l'extrême-onction (le juvénile et candide Laurenz Laufenberg). Bernhardi estime préférable que la fièvre euphorique dans laquelle se trouve la jeune femme ne doit pas être perturbée par l'idée de la mort qu'elle se refusait à admettre. Le prêtre parle de sauver une âme, Bernhardi s'en tient au respect du droit à mourir dans la dignité. Ce faisant, il s'attire les foudres de certains de ses collègues ainsi que d'une partie conservatrice de la société. Le déclenchement d'une campagne de presse à charge fait plier le pusillanime ministre de la santé (excellent Hans-Jochen Wagner) qui ne s'oppose pas à l'incarcération de Bernhardi pour entrave à la liberté de culte.

Avec un mélange d'humour et de noirceur, Schnitzler fait glisser le fait divers à l'arrière d'une peinture sociale à la fois désespérée et visionnaire. La mise en scène de Thomas Ostermeier multiplie les allusions à la victime sacrifiée, au sentiment diffus d'un péché et d'une responsabilité à la fois complexe et collective. D'où ce geste du professeur – anecdotique mais ici chargé de sens – qui se désinfecte nerveusement les mains avec une solution hydro-alcoolique ; ou bien encore cette longue table de réunion au milieu de laquelle il trône au milieu de ses collègues-apôtres, avec cette position schématique des bons et des mauvais de part et d'autre… On assiste au cours de ces 2h40 sans interruption (la version originale de la pièce dépasse les 5h !) à la mise en route d'une machine à déformer et à stigmatiser, à l'aide de faux témoignages et de rumeurs manipulées par un populisme qui rappelle la récente affaire Dreyfus (explicitement citée dans la pièce). Désigné comme coupable en tant que juif d'avoir porté atteinte à la religion catholique, Bernhardi s'engage seul contre tous dans un combat pour la vérité perdu d'avance.

Tandis que les opportunistes sortent du bois pour profiter de la situation et mettre la main sur la direction de l'établissement, on voit la peur gagner du terrain chez certains collègues, retournant leur veste ou refusant de témoigner franchement. Quand le prêtre revient rendre visite au médecin après sa condamnation, le texte laisse affleurer des doutes et des sentiments communs. D'un bout à l'autre de la pièce, Jörg Hartmann est parfait dans le rôle de Bernhardi, passant de la certitude désinvolte et inconsciente du danger, au sentiment amer et désabusé de celui qui acceptera la condamnation plutôt que de céder à l'humiliation des excuses publiques. Point ultime de l'absurdité : il obtient un soutien populaire inattendu à sa sortie de prison, comme s'il fallait un statut de victime pour faire éclater au grand jour l'injustice.

Ce théâtre brille par une belle économie d'intentions et de moyens, à l'exception de quelques interventions vidéo dispensables – limitées à des changements de scènes qui se font à vue avec une musique qui joue, elle aussi, un rôle assez décoratif. Fort heureusement, ces maigres réserves ne pèsent pas très lourd à côté de la performance prodigieuse de la petite vingtaine d'acteurs de la troupe de la Schaubühne de Berlin. Par un jeu au plus près de notre espace contemporain, ils font écho à la problématique de l'instrumentalisation de l'antisémitisme par le pouvoir. Loin de tout didactisme bien-pensant, Ostermeier rappelle l'urgence de la réflexion pour que notre monde ne sombre pas à nouveau dans les erreurs du passé.

 

 

 

 

 

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

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