Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791)
Don Giovanni opéra en deux actes composé en 1787

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Dramaturgie : Anne-Françoise Benhamou
Costumes : Thibault Vancraenenbroeck
Lumières : Marion Hewlett

Don Giovanni : Jean-Sébastien Bou
Leporello : Robert Gleadow
Donna Anna : Myrtò Papatanasiu
Donna Elvira : Julie Boulianne
Don Ottavio : Julien Behr
Zerlina : Anna Grevelius
Masetto : Marc Scoffoni
Le Commandeur : Steven Humes

Le Cercle de l’Harmonie
Chœur de Radio France
Chef des choeurs : Stéphane Petitjean
Direction musicale : Jérémie Rhorer

Théâtre des Champs Elysées, Paris 7 décembre 2016

Reprise de la production de Stéphane Braunschweig, avec un Don Giovanni plus mordant et une distribution plus jeune, mais toujours avec Jérémie Rhorer et ses musiciens du Cercle de l'Harmonie. Une mise en scène qui n'a pas vieilli et pose la question de l'éternité du Donjuanisme.

 

Il manquait peu de chose à la bondissante lecture de Stéphane Braunschweig présentée avec succès au TCE il y a un peu plus de trois ans. Quelques tours de vis pour gagner en fluidité et des personnages mieux distribués : c'est chose faite. Resserré à l'occasion de cette reprise, ce Don Don Giovanni mieux huilé a gagné en impact visuel, conservant son esprit, son humour et son rythme originels. Si Markus Werba s'était prêté sans compter aux directives scéniques de son metteur en scène et avait offert un portrait convaincant du « dissoluto », nos réserves s'étaient portées sur sa voix, trop lisse et trop légère pour le rôle. Jean-Sébastien Bou sans être un Cesare Siepi, possède un organe plus mordant et une connaissance plus intime du personnage qui correspondent davantage à nos critères. Jouisseur invétéré, ce rentier qui dilapide son temps et son argent en fêtes et en libations de tout genre, ne conçoit la vie qu'en fonction de ses désirs et des plaisirs qui doivent en résulter. Flanqué de son inséparable valet, il est une « force qui va », que rien ni personne ne peut arrêter, pas même la mort qui l'attend pourtant et ce dès la scène d'ouverture, où allongé sur un brancard il s'apprête à être conduit à la crémation par Leporello. D'un bond cependant, il se relève, pour mieux reprendre la route sous l’œil consterné de son factotum, entraîné lui aussi dans une nouvelle aventure.… Chez Braunschweig la puissance du mythe tient dans sa perpétuelle renaissance, Don Giovanni, immortel, étant condamné à vivre inlassablement et à reproduire la même histoire.

Dans une atmosphère proche de celle du dernier film de Stanley Kubrick Eyes wide shut, bal équivoque compris, Don Giovanni commet un crime, séduit et trahit quantité de femmes, manipule sans vergogne son monde et en premier lieu son servile valet, Leporello, ne craignant jamais pour son salut. Dans cet environnement scénique inventif, riche en réflexion et en allusions de tous ordres, sexuelles (avec cette poupée sur laquelle Leporello se frotte pendant l'air du Catalogue), littéraires (avec ces squelettes de femmes qui trônent, tels des trophées, dans une galerie du château comme les épouses de Barbe Bleue), ou cinématographiques (Kubrick toujours, lors du bal où les invités masqués et costumés façon XVIIIème siècle font mine de s'accoupler au ralenti de manière suggestive), se croisent ainsi toute une assemblée, touchée de près ou de loin par les frasques de cet impénitent dont ils aimeraient se débarrasser.

Jean-Sébastien Bou se prête avec bonheur à cette kaléidoscopique conception : la texture de sa voix bien posée, son charme naturel et la précision de ses récitatifs sont à mettre au crédit d'une interprétation très personnelle, que vient rehausser un jeu d'une grande liberté. Qu'il soit en habit, en veste et tee-shirt ou en caleçon, sur une table de massage, il habite son personnage de toutes ses forces, juste et authentique dans toutes les situations, même les plus scabreuses et en particulier celle où il joue avec le corps du Commandeur comme avec un mannequin, l'invitant à dîner, sur un coup de tête. On est heureux de le savoir programmé dans Pelléas et Mélisande au TCE en mai prochain. Le timbre de voix de Robert Gleadow (déjà présent en 2013), n'est pas des plus séduisant, mais le baryton canadien incarne Leporello de manière si poussée et si talentueuse, que l'on en oublie ce léger défaut. Précise, volubile et surprenante, son interprétation est complète jusque dans les moindres jeux de scène qui sont autant de saillies comiques. Souvent traité par-dessus la jambe et confié à des artistes en bout de course, le Commandeur défendu comme il y a trois ans par Steven Humes est un plaisir, celui-ci jouant et chantant avec une belle conviction. Marc Scoffoni succède honorablement à Nahuel di Pierro dans le rôle de Masetto, tandis que Julien Behr en lieu et place de Daniel Behle, au matériau vocal pourtant flatteur, ne s'impose que dans le second air de Don Ottavio « Il mio tesoro », joliment brodé, après une exécution périlleuse du premier, « Dalla sua pace ».
Nouvelle venue, Anna Grevelius est une espiègle Zerlina, chantée avec rondeur et plénitude, notamment dans son duo avec Leporello où elle menace de lui trancher le sexe. Vibrante, dans une héroïne qui, contre toute attente, lui convient parfaitement, Myrto Papatanasiu est une splendide Donna Anna : occupant le plateau avec une intensité similaire à celle qu'elle dégageait en Sifare dans un récent Mitridate (1), la cantatrice grecque se joue des difficultés avec élégance et brio, livrant une interprétation très nuancée, à la fois mélancolique et sincèrement désespérée, qu'il est intéressant de comparer avec celle qu’elle vient de graver au disque sous la houlette de Teodor Currentzis (chez Sony). L'Elvira de Julie Boulianne n'a pas les mêmes atouts vocaux que ceux dispensés par Miah Persson qui composait sur ce plateau, un personnage moins hystérique que celui-ci ; la jeune mezzo québécoise n'a cependant pas froid aux yeux et vient malgré cet excès de décibels à bout de cette tessiture hybride, grâce à une technique charpentée et à une préparation attentive.

Dans la fosse enfin, comme en 2013, les musiciens du Cercle de l'Harmonie répondent avec docilité à leur chef, Jérémie Rhorer, toujours concerné par le travail de groupe où prévalent la cohésion et l'unité. Si l'ensemble manque un peu d'allant, le tempo a conservé sa souplesse et la narration sa relative tension. Mais comme chacun le sait, les secondes représentations sont toujours marquées par la fatigue, ce à quoi n'a sans doute pas pu résister Jérémie Rhorer.

(1) Au TCE en février 2016 ; une production signée Clément Hervieu-Léger

François Lesueur
Après avoir suivi des études de Cinéma et d'Audiovisuel, François Lesueur se dirige vers le milieu musical où il occupe plusieurs postes, dont celui de régisseur-plateau sur différentes productions d'opéra. Il choisit cependant la fonction publique et intègre la Direction des affaires culturelles, où il est successivement en charge des salles de concerts, des théâtres municipaux, des partenariats mis en place dans les musées de la Ville de Paris avant d’intégrer Paris Musées, où il est responsable des privatisations d’espaces.  Sa passion pour le journalisme et l'art lyrique le conduisent en parallèle à écrire très tôt pour de nombreuses revues musicales françaises et étrangères, qui l’amènent à collaborer notamment au mensuel culturel suisse Scènes magazine de 1993 à 2016 et à intégrer la rédaction d’Opéra Magazine en 2015. Il est également critique musical pour le site concertclassic.com depuis 2006. Il s’est associé au wanderesite.com dès son lancement

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