Dantons Tod (La mort de Danton)
de Gottfried von Einem (1918–1998) d'après la pièce éponyme de Georg Büchner.
Livret adapté par Boris Blacher et Gottfried von Einem

Direction musicale : Susanna Mälkki
Mise en scène, éclairages : Josef Ernst Köpplinger
Décors : Rainer Sinell
Costumes : Alfred Mayerhofer
Chorégraphie : Ricarda Regina Ludigkeit

George Danton : Wolfgang Koch
Camille Desmoulins : Herbert Lippert
Hérault de Séchelles : Jörg Schneider
Robespierre : Thomas Ebenstein
Lucile : Olga Bezsmertna
Saint Just : Ayk Martirossian
Herman : Clemens Unterreiner
Simon : Wolfgang Bankl
Un Jeune homme : Wolfram Igor Derntl
Bourreau 1 : Wolfram Igor Derntl
Bourreau 2 : Marcus Pelz
Julie : Alexandra Yangel
Une Dame : Ildikó Raimondi
L'Epouse : Lydia Rathkolb

Chor der Wiener Staatsoper, direction : Martin Schebesta
Orchester der Wiener Staatsoper

31 mars 2018 à la Wiener Staatsoper

Créé en 1947, Dantons Tod (La Mort de Danton) du compositeur autrichien Gottfried von Einem emprunte à un épisode de la Révolution française une thématique qu'il met en perspective avec la situation de l'Europe à l'issue de la Seconde guerre mondiale. L'opéra s'inspire de la pièce éponyme de Georg Büchner, elle-même dénonciation de la dictature et du fanatisme politique. Sa programmation à la Staatsoper de Vienne est l'occasion de découvrir ou redécouvrir une musique rare et insolite, servie par des interprètes de tout premier plan.

"Il y a une légende noire concernant Marie-Antoinette, il y a ce qu'on pourrait appeler une légende dorée concernant Danton" s'amusait à dire l'écrivain et historien Henri Guillemin. La pièce de Georg Büchner reprend en grande partie cette lecture manichéiste qui fit de Danton la figure tutélaire de la tolérance et de l'esprit républicain. Si son affrontement avec Robespierre eut pour résultat de le faire passer à la postérité comme victime innocente d'une Terreur qu'il avait pourtant contribué à mettre en place, il ne fautpass l'oublier. Il précéda de quelques mois sur l'échafaud celui que l'obstination à mener à son terme la révolution fit passer pour le héraut de la dictature jacobine.

Avec Dantons Tod, Gottfried von Einem signe son tout premier opéra, créé le 6 août 1947, au Festival de Salzbourg. Cette musique qui nous explose aux oreilles porte les traces d'une insolite polyphonie stylistique qui en fait un objet sonore assez peu identifié, associant une musique sévère à des rengaines jazz et des rythmes sud-américains, avec des citations littérales de chants révolutionnaires comme la Marseillaise ou la Carmagnole. Dans une Europe d'après-guerre qui se relève de ses cendres, le retour à l'opéra n'était pas vraiment une priorité. Il fallait d'abord sortir du traumatisme et des ravages dont les villes et les populations portent encore les stigmates ; c'est l'année où Schoenberg crée Un Survivant de Varsovie tandis que Strauss termine ses Quatre dernier Lieder. Von Einem fait le choix d'une musique tonale qui emprunte des éléments stylistiques hérités du dodécaphonisme. La couleur d'ensemble fortement contrastée accorde à la résonance du texte une place essentielle. Dantons Tod est un opéra du verbe, un opéra qu'on pourrait croire mélodramatique et même bavard par endroits quand il s'agit de dénoncer les dangers de la dictature. La profusion et l'énergie de la musique emporte les réserves qu'on pourrait avoir sur le choix d'un sujet qui se plie difficilement aux contraintes du genre.

Dispositif de Rainer Sinell

La mise en scène est signée Josef Ernst Köpplinger, actuel directeur du Theater am Gärtnerplatz à Munich. Issu de la tradition du théâtre parlé, son travail s'est progressivement étendu aux comédies musicales et à l'opéra, avec notamment l'Upupa de Henze (2009) et la création du Sourire de Lucifer (1998), dernier opéra de von Einem. On ne pourra pas dire que son approche bouleverse véritablement les codes, un peu comme si l'on sentait l'ombre portée du texte de Büchner sur la façon de déplacer les personnages dans un espace scénique à la lisibilité éclairante. Le décor très frontal de Rainer Sinell présente une perspective fixe dont le point de fuite est encadré par des murs fait de planches ajourées, dont deux poutres tombées du plafond et qui dessinent une croix. Les autres éléments du décor signalent la confusion et l'embarras – un encombrement de meubles épars, amassés en tas le long des murs. La Révolution n'est pas terminée, en témoigne ce préambule muet où tous les protagonistes se présentent sur scène, face au public, tandis que les flammes finissent de s'éteindre. On devine dans ce carrosse éventré le souvenir de la fuite à Varennes et la toute récente exécution du roi. Sur ce même carrosse se tiendront Danton et ses co-accusés, à la barre d'un tribunal révolutionnaire aux faux airs de proue de navire. La précision méticuleuse des costumes de Alfred Mayerhofer jure avec le post-modernisme du décor, donnant à l'ensemble des allures de reconstitution historique. Quelques touches de lumières écarlates signalent ces taches de sang qui jonchent le sol et l'amas de cadavres dans la dernière scène, tableau d'autant plus puissant qu'elle sert d'image de fond au monologue de Lucile portant contre son ventre la tête de Camille et lançant un "Vive le Roi !" suicidaire et désespéré.

Olga Bezsmertna (Lucile)

L'adaptation du livret par le compositeur Boris Blacher, ne peut dissimuler les proportions bancales du rôle de Danton dans l'économie générale de l'opéra. Une géométrie inégale déplace le centre d'intérêt sur les relations avec les autres personnages et des scènes de foules par ailleurs brillamment mises en scène. Von Einem réussit à donner du basculement de la Révolution dans la Terreur, une sorte de maelström irrésistible dans lequel victimes et bourreaux se mêlent fatalement. La concision de l'ouvrage ne laisse que peu de place à des scènes introspectives et pourtant essentielles dans la pièce de Büchner, comme les doutes de Robespierre ou le monologue de Danton.

Wolfgang Koch (Danton, au centre)

Le plateau réunit une troupe de chanteurs qui réussissent l'exploit de retenir l'attention, malgré la multiplicité des scènes et des situations faisant intervenir une bonne douzaine de personnages différents. La haute stature vocale de Wolfgang Koch tombe sans un faux pli sur le rôle-titre. Derrière l'évidence de son Danton résonnent les échos de Sachs et Wotan, avec une densité de couleurs extraordinaire qui en fait d'emblée le titulaire idéal. Camille Desmoulins est confié à la voix nerveuse et puissamment scandée d'Herbert Lippert, tandis qu'Olga Bezsmertna fait de son épouse Lucile une incarnation à la fois vibrante et sensible. Affublé d'une étrange perruque noire – sans doute pour forcer le trait – le Robespierre de Thomas Ebenstein mêle l'idéologue à la figure quasi christique, obnubilé par la pureté morale des massacres nécessaire au salut de la patrie. Jörg Schneider campe un Hérault de Séchelles très puissant et affirmé tandis que l'accusateur public Herrmann (Fouquier Tinville) trouve en Clemens Unterreiner un interprète de haut vol. Citons également Wolfram Igor Derntl, Jeune Homme à la voix bien projetée, l'Epouse énergique de Lydia Rathkolb ou le Simon exemplaire de Wolfgang Bankl. La qualité et le grain profond de la voix de Ayk Martirossian fait oublier l'incongruité du choix d'une voix de basse pour le rôle de Saint-Just.

Chœur et orchestre du Wiener Staatsoper sont tenus à bout de bras par la direction affirmée de Susanna Mälkki. À la fois virtuose et pulsé, le geste ne laisse jamais la tension se relâcher dans les nombreuses scènes de foule qui exigent une transparence de tous les plans sonores. La précision dont elle fait preuve pour mettre en valeur le raffinement des cordes et la perfection des cuivres ne cède en rien à l'énergie roborative d'une musique projetée à flux tendu.

Wolfgang Koch (Danton)

 

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.
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