W.A.Mozart (1756–1791)
Die Entführung aus dem Serail (1782)
Singspiel en deux actes(1782) de Johann Gottfried Stephanie d'après la pièce de Christoph Friedrich Bretzner, Belmont und Konstanze oder die Entführung aus dem Serail (1781)
Création au Burgtheater de Vienne, 16. juillet 1782

Direction musicale : Paolo Arrivabeni
Mise en scène : Dieter Kaegi
Décors et costumes : Francis O’Connor
Lumières : Roberto Venturi
Vidéos : Gabriel Grinda

Kontanze : Serenad Uyar
Blonde : Amélie Robins
Belmonte : Julien Dran
Pedrillo : Loïc Félix
Osmin : Patrick Bolleire
Bassa Selim : Bernhard Bettermann

Orchestre et chœur de l’Opéra de Marseille

 

Opéra de Marseille, mardi 19 avril, 20h

Même les maisons d’opéra qu’on peut le moins soupçonner de modernisme effréné doivent s’y faire : L’Enlèvement au sérail est de ces œuvres qu’il est aujourd’hui difficile de programmer sans se poser de question. L’Opéra de Marseille n’échappe pas à cette règle, et le spectacle qu’il présente, coproduit avec Monte-Carlo, parvient à négocier assez habilement les différents écueils. Avec, en prime, une distribution largement française et extrêmement satisfaisante.

Loïc Félix (Pedrillo), Amélie Robins (Blonde), Patrick Bolleire (Osmin)

Tout comme les trains d’autrefois arboraient sous leurs fenêtres une inscription quadrilingue signalant qu’il était dangereux de se pencher à l’extérieur, il est devenu périlleux de monter Die Entführung aus dem Serail car dès lorsqu’on se penche un peu sur le Singspiel mozartien, on s’aperçoit qu’il n’est que trop aisé de lui attribuer tous les crimes qu’on prête désormais à l’Occident. De fait, le livret de Gottlieb Stephanie accumule tous ces traits de civilisation aujourd’hui perçus comme des vices encore impunis : sexisme (les deux héroïnes, en tant que « faibles femmes », sont forcément soupçonnées d’avoir été infidèles en l’absence de leurs galants respectifs), racisme (la barbarie d’Osmin vient forcément de ce qu’il est un « sauvage », un non-chrétien), et même, plus généralement, orientalisme (puisque des Européens osent dépeindre un univers dont ils ne savent pas grand-chose, en s’appuyant sur des stéréotypes ou en pratiquant, crime plus grave encore, l’appropriation culturelle). Et à l’heure où des voix s’élèvent, aux Etats-Unis, pour nous expliquer qu’il n’est décemment plus possible de programmer Les Indes galantes puisque Rameau s’y fait le complice du commerce triangulaire et de tous les génocides perpétrés dans le Nouveau Monde, L’Enlèvement au sérail, cette autre histoire de « Turc généreux », est décidément une œuvre à l’intérieur de laquelle il est devenu bien périlleux de se pencher.

A moins de mettre les pieds dans le plat, bien sûr, et de souligner, pour mieux les déconstruire, tous les aspects par lesquels cet opéra pêche contre les sensibilités modernes : certains metteurs en scène ne s’en sont pas privés, et il est maintenant bien rare que le livret sur lequel Mozart a travaillé soit donné tel quel. Il est parfois intégralement réécrit, pour lui faire raconter une tout autre histoire. Dans les pays non-germanophones, il est surtout raccourci, car le public vient avant tout pour la musique et n’aurait pas toujours la patience d’écouter de longs dialogues parlés. Pour sa mise en scène présentée en mars 2019 à Monte-Carlo et coproduite avec l’Opéra de Marseille qui le présente ce printemps, Dieter Kaegi a su très habilement éviter les écueils évoqués plus haut, abréger le texte non chanté autant que faire se peut, et proposer un spectacle amusant et agréable à regarder. Pas de Regietheater en vue, pas de transposition parmi les groupes terroristes du Proche-Orient, mais un exotisme plus temporel que spatial. De l’Orient, il est tout de même question, puisque tout se passe à bord de l’Orient-Express, peu avant 1914, au prix d’une petite entorse à la vérité historique : ce train-ci part forcément de la gare de Marseille et, s’il arrive bien à Istanbul, il poursuit même sa route jusqu’au Caire.

Tout le monde descend…Patrick Bolleire (Osmin), Julien Dran (Belmonte), Serenad Uyar (Konstanze), Bernhard Bettermann (Selim), Loïc Félix (Pedrillo), Amélie Robins (Blonde)

L’action se déroule sur les différents quais où le train s’arrête, dans le couloir d’une voiture, mais aussi dans une cabine, dans les cuisines, au bar, et même dans le wagon-restaurant qui pivote sur lui-même pour la scène palpitante de l’affrontement Selim-Konstanze, dans un tunnel comme dans un vrai film d’aventures. Les vidéos signées Gabriel Grinda permettent à cet Orient-Express de parcourir l’Europe dont les paysages défilent à l’arrière-plan ; on regrette seulement que ce joli décor à transformation soit parfois un peu bruyant.

Pas de janissaires, et pas de harem, malgré une escale à Istanbul : l’intrigue ne réunit ici que des Occidentaux entre eux, sans affrontement de deux cultures. Osmin devient un contrôleur particulièrement irascible, dont on ne sait trop pourquoi il en veut autant à Belmonte, et Selim devient… on ne sait trop qui : manifestement admiré par tous les autres passagers, serait-il le directeur de la Compagnie internationale des Wagons-lits (puisque « Zug » remplace « Haus » dans la question initialement posée par Belmonte) ? On ne sait pas trop non plus à quel titre l’Espagnol pourrait lui proposer ses services, mais peu importe, finalement. Les rapports  sociaux et humains sont respectés, Pedrillo et Blonde restant des « inférieurs ». Dans cette société proustienne de riches oisifs, où les dames portent les dernières créations de Poiret ou de Callot (costumes colorés de Francis O’Connor), on se consacre au plaisir et les couples – les trios, aussi – se font ou se défont lors d’une fête arrosée au cours de laquelle les quatre « Occidentaux » tenteront de fuir.

Amélie Robins (Blonde), Loïc Félix (Pedrillo), Serenad Uyar (Konstanze), Juien Dran (Belmonte)

Pour accueillir ce spectacle d’abord monégasque, l’Opéra de Marseille en a renouvelé la distribution, et nous montre qu’il est aujourd’hui possible de présenter L’Enlèvement au sérail avec des chanteurs majoritairement francophones. Originaire de Turquie mais installée en France depuis plusieurs années, Serenad Uyar donne à Konstanze tout le relief dont le personnage est trop souvent dépourvu lorsqu’il est confié à des coloratures sans épaisseur dramatique. Reine de la Nuit à Toulouse, Elettra à Avignon, la soprano réussit à concilier largeur du timbre et maîtrise de la virtuosité et des notes les plus hautes, ce qui nous vaut une superbe interprétation de « Traurigkeit » et de « Martern aller Arten ». Pour sa prise de rôle, Julien Dran offre, lui, un Belmonte tout à fait séduisant, généreux en nuances et aux couleurs tout à fait dignes d’un ténor mozartien. Patrick Bolleire révèle en Osmin toute la profondeur de ses graves, la tâche étant finalement compliquée pour lui dans la mesure où le personnage devient ici un être « normal » alors même que ses propos restent caricaturaux : au pire, un « porc » que Blonde ne se privera pas de balancer, avec l’aide de ses collègues des cuisines, incarnées par six danseuses. Si elle possède toute la pétulance de la servante anglaise revendiquant sa liberté, Amélie Robins n’en rate pas moins son premier air : « Durch Zärtlichkeit » requiert en effet une capacité à vocaliser et un suraigu impeccable, deux points sur lesquels l’interprète n’est pas à la hauteur des exigences. Pedrillo n’a plus de secrets pour Loïc Felix, lui qui tenait déjà le rôle au festival d’Aix-en-Provence il y a un quart de siècle, la voix ayant entre-temps acquis plus de vaillance. Quand à Bernhard Bettermann, il parvient, malgré un texte très raccourci, à camper un Selim autoritaire, parfois inquiétant, redoutable même si les « tortures » dont il menace Konstanze n’ont rien à voir avec le pal et autres supplices asiatiques.

Dans la fosse, Paolo Arrivabeni peut s’appuyer sur une longue expérience pour mener à bien le voyage auquel ce spectacle nous convie ; sa direction attentive permet à l’Orchestre de l’Opéra de Marseille de briller dans ses interventions plus exposées, dans un Mozart sans lourdeurs et plein d’énergie.

Bernhard Bettermann (Selim), Serenad Uyar (Konztanze)
Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

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