Henry Purcell (1659–1695)
The Fairy Queen (1692)
Semi opéra en 5 actes crée le 2 mai 1692 au Queen's Theatre, Dorset Garden, Londres
Livret d’après William Shakespeare (1564–1616)

Direction musicale Francesco Corti
Mise en scène Josette Bushell-Mingo
Scénographie  Christer Nilsson
Costumes Anna Kjellsdotter
Lumières  Max Mitle
Movement coach Mike Gamble
Masques et perruques Rebecka Andersson

Samuel Boden (Thésée)
Luciana Mancini (Hermia)
Alex Rosen (Demetrius)
Zachary Wilder (Lysandre)
Emmanuelle de Negri (Helena)
Anna Denis (Titania)
Thomas Walker ( Oberon)
Kaya Shekoni (Puck)
Jeremy Carpenter (Bottom/Pyrame).

Chœur et orchestre du Théâtre de Drottningholm

La performance de The Fairy Queen de Purcell inclut également dans cette production :

“Man is the woman made”, The Mock Marriage, Passacaglia “How Happy the lover” de King Arthur( arrangement A. Locatelli, Francesco Corti)

Stockholm, Théâtre de Drottningholm, le samedi 19 août 2023,

Le théâtre baroque de Drottningholm continue, sagement mais sûrement, son ascension sur son Olympe de plumes et de carton-pâte. Après avoir offert, ces cinq dernières années, des productions resserrées autour de plateaux-paillettes avec des mises en scène plutôt malignes, ce Fairy Queen (d)étonne par son relatif ennui scénique malgré un orchestre au top de sa forme, emmené pour la deuxième année consécutive par Francesco Corti (et par le luthiste suédois star Jonas Nordström) et un plateau élargi d’un chœur étoffé. Un spectre musical plus large, plus riche donc, pour une féerie qui manque un peu de fantaisie malgré un travail intéressant de reprise couturière autour de la pièce de Shakespeare.

Deux puissances opposées qui s’affrontent pour un jeune enfant, objet de toutes les convoitises… Ne serait-on pas dans l’ennuyeuse production Schwarz de la Tétralogie à Bayreuth ? Certes non, même si la chaleur et la moiteur (voire la promiscuité) de Drottningholm n’envie rien à celle de Bayreuth… Nous sommes bien dans le bain baroque de The Fairy Queen de Purcell, opéra-masques de la fin du XVIIe basé sur Midsommer’s Night Dream de William Shakespeare.

Je ne manque jamais de le rappeler, le théâtre de Drottningholm, après avoir été le phare et le phénix d’un baroque flamboyant et retrouvé, fut aussi un peu embourbé il y a une dizaine d’années dans des représentations muséales sans grand génie avec un orchestre faisant tout juste l’affaire. Ce n’est plus le cas, au moins depuis ces cinq dernières années, dont nous avons rendu compte (depuis Ariodante en 2019 mais aussi Agrippina en 2021 et Il Giustino en 2022), et, si j’ai de menues réserves sur la production de cette année, le théâtre de Drottningholm est toujours sur une pente ascendante très étonnante.

Luciana Mancini (Hermia), Samuel Boden (Theseus). Un Thésée tout en majesté et vanité.

Alors que des productions fortement élaguées ont pu voir le jour ici, ce n’est plus le cas et on est même ici dans une version élargie avec des numéros supplémentaires, dont deux issus de King Arthur ! La metteuse en scène Josette Bushell-Mingo a visiblement travaillé main dans la main avec le directeur musical Francesco Corti pour étoffer ce Fairy Queen.  Le but est de recoudre le texte de Shakespeare, traité dans les masques sans paroles de Purcell, et de donner à entendre ce texte « dit » par les chanteurs avec le tissu musical servant de décor/mise en situation et d’inclure le chant Purcellien dans le corps de l’action de la pièce. L’ivresse du poète de Purcell devient aisément une caractéristique possible (et plausible) de Bottom mais c’est plus complexe pour les personnages allégoriques (Nuit, Mystère, Secret, Sommeil, Phébus et les Quatre Saisons…) qui incarnent les chants créés par le compositeur et son librettiste.

Grande ambition donc de la part de l’équipe artistique de donner Purcell ET Shakespeare, portant la durée totale du spectacle à 3h10 (pause inclue). C’est à un travail théâtral de haute couture que l’on assiste car il faut aussi faire la part à Purcell qui amputait le couple royal Thésée/Hippolyte de sa partie féminine((Comme dans La Flûte enchantée de Mozart/Schikaneder (et également chez Wagner dans le Ring), on retrouve la même opposition Masculin/Féminin, Soleil/Lune, avec un (même ?) redoublement de couples : Oberon/Titania sur le plan mythico-symbolique et Thésée/Hippolyte sur le plan mythico-politique, peut-être le signe d’un douloureux changement antique (relégué dans un lointain passé mythique : Thésée, Hyppolite…) de calendrier. La guerre des traditions et la prise du pouvoir sur le temps nouveau se manifeste alors par la lutte d’Oberon et Titania pour le petit page indien, symbole de la maîtrise du temps. Le passage du décompte du temps du calendrier lunaire, mensuel, au solaire, annuel, ne s’est pas fait sans heurts et l’histoire d’un calendrier adéquat n’est pas un long fleuve tranquille pour ne parler que du Julien jusqu’au Grégorien. D’où les perturbations de la nature induites par la mésentente Oberon/Soleil et Titania/Lune dans la pièce de Shakespeare qu’on retrouve dans l’harmonie finale du mariage chinois chez Purcell avec les chants des quatre Saisons enfin apaisées et bien réglées)). En résulte un Thésée qui prend toute la place, imbu de sa personne, double en somme de Bottom et de Titania, vrai fou à lier (il lui manque une case. Son épouse ?), niais de service montant sur ses grands chevaux de carton et trimballant tout le temps un cage à oiseau vide. Sans que cela soit très lisible. Case vide ? Ou le côté oiseleur à la Papageno ? On peut, à la rigueur, interpréter sa folie et ses manques comme la cause de son opposition aux mariages (somme toute raisonnables) que souhaitent les amants.

Thomas Walker (Oberon et Anna Dennis (Titania) en lutte pour le petit page

Plus convaincant, le traitement d’Oberon en opposition nette, pour ne pas dire géométrique, à Titania et qui va, au fil de la narration scénique, s’étoffer humainement. Toute la féerie est mise en scène relativement platement par coups de baguettes-doigts magiques qui figent ou ralentissent les protagonistes. Ainsi, les Athéniens sont retournés sur le dos et agitent vainement leurs membres comme des insectes. C’est le signe d’un monde véritablement à l’envers mais c’est assez ennuyeux ou du moins manque singulièrement de fantaisie… un comble.

En revanche, c’est le cheminement intérieur d’Obéron (et de Titania en miroir) qui est intéressant et sur lequel travaille Josette Bushell Mingo, et c’est plutôt malin. La metteuse en scène sépare les deux puissances complémentaires et opposées comme des agents chimiques, les individualise. Oberon prend toute la place (la vraie, pas celle du puissant de pacotille Thésée), met en scène son petit monde et réorganise très (trop ?) volontairement son ensemble. Oberon metteur en scène/chef d’orchestre, les miroirs baroques sont à l’œuvre….

Kayo Shekoni (Puck) à la manoeuvre

C’est à force de déploiement d’actions et d’observation de ses sentiments qu’Obéron s’humanise, y compris jusque dans son plus cher miroir : Titania. Dans la seconde partie, pendant la représentation bouffonne de Pyrame et Thisbé, Titania et Bottom doté de ses oreilles d’âne occupent la loge de l’avant-scène et rient beaucoup de la représentation (en se nourrissant de paille). C’est sans doute la scène la plus intéressante de la production : Titania vit (pour la première fois ?) les délices de l’amour, pendant que son mari Oberon metteur en scène et dupe par lui-même voit et souffre (pour la première fois ?) des affres de la jalousie. C’est cette scène purement scopique et hautement intérieure qui met en branle Oberon pour rétablir l’ordre dans les sentiments et le monde (on sait que les désaccords du monde des fées perturbent la bonne marche du monde. D’ailleurs on ne sait dans la pièce de Shakespeare combien de temps dure réellement cette Midsummer’s night : le temps est tout autre).

C’est ce cheminement d’un amour perdu, vécu et retrouvé, qui sous-tend toute la mise en scène de Josette Bushell Mingo, tout le reste n’est que futilité et vaine agitation. Les courses des Athéniens Demetrius, Hermia, Helena et Lysander sont traitées avec autant de comique que les amours de Bottom et Titania ou que la représentation paysanne, tout comme Thésée à la recherche de lui-même sans doute… L’attention est portée sur le texte mais, curieusement, scéniquement ça tourne un peu à vide. Beaucoup de bruit (mais quelle musique !) pour rien est-on tenté de dire…

On court dans les coursives, on agite les bras, on crie, on fait des ronds énormes avec la bouche, les mains sur la taille mais le spectateur s’ennuie. Puck (Kayo Shekoni) est entravé dans des mouvements possibles par sa très belle robe, réduit à jouer de la parole pour jeter la pagaille et Oberon à jouer des doigts, on l’a dit, pour mettre un peu de magie sur scène.

Masque et masques dans la forêt.

À noter  tout de même, Emmanuelle de Negri (Helena) qui joue de sur sa taille enveloppée pour mimer l’essoufflement des courses à travers les décors latéraux. C’est bien vu, plein d’ironie et surtout d’humour.

Même Jeremy Carter (Bottom), basse plus souvent entendue (et vue dans les gradins) de l’Opéra Royal de Stockholm, est un peu emprunté dans son rôle asinesque. Contraint à des balourdises, il en est réduit à trimballer son lourd manteau et à surjouer l’attirance vers la bas.

Jeremy Carpenter (Bottom) et Anna Dennis (Titania). L'amour est dans le pré

Même les mouvements du chœur sont pesants. Peut-être que Josette Bushell Mingo cherche une mise à distance entre pièce amateur moderne contaminant l’ensemble et magnificence des costumes tirant vers le baroque et l’Élisabéthain ?

On est quand même amusé par les changements de décors à vue (machinerie d’époque rappelons-le), notamment par les entassements de couches des portes et pièces ouvertes en arrière scène lors de la première partie (les Athéniens chez Thésée) et, en final de première partie, un abyme emportant très vivement Bottom et Titania : un peu de profondeur ne fait jamais de mal…

Enfin, la « représentation » est réussie (très proche de Shakespeare) et rehaussée du travail, on l’a dit, sur le triangle amoureux Oberon/Titania/Bottom. L’épisode du mariage (chinois chez Purcell) conclut des retrouvailles et des réajustements amoureux chez les Athéniens (l’épisode homosexuel Purcellien entre Mopsa et Corydon ayant même été transposé entre Lysandre et Demetrius). Tout est bien qui finit bien sous le soleil de Phébus, ici Puck descendant sur un char de carton, dardé de rayons-tissus dorés reliant les amants assortis. Reste Thésée et sa cage vide…

Samuel Boden (Theseus). Une case manquante ?

Peut-être en attendions-nous trop ? Nous étions à la dernière représentation, précédée de deux représentations filmées, et la fatigue se faisait sans doute sentir. Dommage car si le plateau faisait grise mine (toute proportion gardée), dans la fosse il faisait grand soleil. Si Francesco Corti a remplacé, avantageusement je trouve, le ballet annuel des chefs, l’orchestre parait grandi. Des cordes soyeuses et vives, des vents joueurs (The Mock Marriage avec des hautbois magnifiques), des moments choraux explosifs, d’autres plus rentrés avec une extrême lenteur confinant au silence (« The Plaint ») et surtout un engagement sans faille du chef, visiblement très heureux de révéler toutes les couleurs d’une partition vraiment magique. Après des années de disette et d’allers et retours dans la fosse pas toujours très heureux, on est ravi de trouver un chef engagé et plein d’idées, comme celles, apprend-on dans le programme de salle, de s’accorder sur le La 392hz et de s’appuyer sur un orchestre à la Lully, « sans doute comme celui de Purcell », et enfin d’engager des ténors à la voix plus aiguë plutôt que des contre-ténors pour se glisser dans le son très chaud de l’orchestre. D’où un plateau – Samuel Boden (Thésée), Luciana Mancini (Hermia), Alex Rosen (Demetrius), Zachary Wilder (Lysandre), Emmanuelle de Negri (Helena), Anna Denis (Titania), Thomas Walker (Oberon) – très homogène, dont l’objectif est aussi de fondre dans une masse indistincte les protagonistes interchangeables, et interchangés, des jeux amoureux. D’où un choix de voix jeunes et légères, ce soir-là, sans grandes flamboyances, ceci étant dû, sans doute, à la fatigue mais aussi, peut-être, à la tension constante de devoir projeter également le texte shakespearien. Ce caractère bancal, sinon inconfortable du moins déstabilisant, de la double attente diction/chant fait aussi partie du charme de la production du théâtre de planches, fait de bric et de broc. Reste qu’on est rarement enlevé par la prestation du chant, certes plus que correcte mais un peu lisse. On retiendra tout de même la présence d’Anna Denis (Titania) et la folie primesautière d’Emmanuelle de Negri dans le rôle d’Helena.

Luciana Mancini (Hermia) et Emmanuelle de Negri (Helena). Femmes au bord de la crise de nerfs.

Kaya Shekoni est un Puck féminin et noir(e). Multi artiste notoirement connue ici comme danseuse et chanteuse pop, elle représentait la Suède pour l’Eurovision en 2002 avec le duo Afro-dite. Elle est un beau Puck mais assez encombrée dans une robe magnifique, ses interactions sont limitées. Elle interprète une belle song, « How happy the lover », de sa voix rauque, soul blues, rappelant que la pop doit tant à Purcell. C’est un beau moment, vraiment magique de crossover, de pont entre le présent et le passé, le baroque et la modernité.

Josette Bushell Mingo, Principale depuis 2021 de la Royal Central School of Speech and Drama de Londres, première descendante africaine à accéder à ce poste, et chef, depuis 2019, du département théâtre de l’Université des Arts de Stockholm (regroupant Danse, Cirque, Opéra et Arts Dramatiques) après avoir été directrice artistique du Tyst Teater (National Touring Swedish Deaf Theater) cherche à créer des ponts très visibles entre des domaines apparemment séparés. Ce Puck détonnant est la bonne surprise, peut-être un peu trop sous-exploité.

Le chœur est bien en place, vif et donnant enfin du relief dans des productions qui souvent utilisaient le plateau comme ensemble choral.

Autre point très positif la présence à l’archiluth et à la guitare baroque de Jonas Nordberg, véritable supplément d’âme à l’orchestre. Le tandem Corti/Nordberg est l’atout majeur de Drottningholm cette année encore. Nous n’avons pas pu être présents lors de leur concert en duo mais ce devait être formidable et quoi qu’il en soit c’est une excellente idée de les réunir.

Francesco Corti et Jonas Nordberg

Notons enfin les magnifiques costumes de Anna Kjellsdotter (sans oublier les perruques de Rebecka Andersson), conçus spécialement pour s’adapter aux lumières forcément très tamisées de Drottningholm et d’inspiration XVIIe, époque de Purcell, avec des formes françaises et une touche Renaissance pour le costume de Titania, lorgnant chez Shakespeare. On peut donc sortir de la représentation muséale, le HIP chic fort en vogue et opérer une synthèse avec beaucoup de talent et d’intelligence. Si la représentation baroque est aussi une fête visuelle, ici les costumes y contribuent beaucoup.

Une fois de plus, Drottningholm réussit à clôre l’été suédois et à ouvrir la saison sous de hauts auspices artistiques. Vivement l’année prochaine… On annonce, pour la première fois en ce lieu, Lullly, avec L’Armide. On révisera donc notre Tasse, œuvre préférée de Mme de Sévigné, pour l’été prochain…

Thomas Walker (Oberon) et Anna Dennis (Titania), couple à l'épreuve
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Guillaume Delcourt
Il collabore, en amateur revendiqué, depuis les années 2000 à divers médias, de la radio associative à la programmation et l’organisation de concerts, festivals et happenings (Rouen, Paris, Stockholm) dans les champs très variés de la musique dite alternative : de la pop à la musique électro-acoustique en passant par la noise et la musique improvisée. Fanziniste et dessinateur de concerts, ses illustrations ont été publiées dans les revues Minimum Rock n’ Roll et la collection Equilibre Fragile (revue et ouvrages) pour laquelle il tient régulièrement une chronique sur la Suède. Il contribue, depuis son installation sous le cercle polaire, en 2009, à POPnews.com, l’un des plus anciens sites français consacrés à la musique indépendante. Ces seules passions durables sont À La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, les épinards au miso et la musique de Morton Feldman. Sans oublier celle de Richard Wagner, natürlich.

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