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Ce concert entièrement consacré à Mahler était composé en première partie des Lieder eines fahrenden Gesellen, 4 Lieder de jeunesse interprétés par Dieter Schmutzhard et la Symphonie n°5 en deuxième partie.
Dans l’ensemble des quatre Lieder, les interventions orchestrales sont précises, vives, avec quelques solos remarquables comme le très beau violon solo et le très beau final de Ging heut Morgen übers Feld, ou l’introduction  vraiment intense de Ich hab ein glühend Messer , qui comme le Lied précédent sera utilisé dans la Symphonie n°1. Petrenko rien qu’à l’orchestre réussit, par le jeu des silences, des reprises, des notes qui semblent s’effacer, par un jeu de miniatures sonores qui rappelle certaines micro-pièces de la seconde école de Vienne, par l’accompagnement des paroles, à installer un univers là où Dieter Schmutzhard n’y réussit que par moments. Malgré son timbre chaleureux et délicat, sa diction impeccable, il est trop appliqué et insuffisamment « libre » pour réussir à rendre les différentes ambiances avec la sensibilité voulue, notamment dans Wenn Schatz Hochzeit macht qui est une Chanson du Mal Aimé avant l’heure et mériterait un peu plus de brume, un peu plus de plainte. Les aigus sont chantés à la limite, sur le fil du rasoir et cela nuit à la ligne de chant et même à l’interprétation, peu de joie dans ce deuxième Lied, même si les Oh Weh du troisième (Ich hab ein glühend Messer) sont nettement mieux interprétés et ressentis, comme dans le dernier Lied (Die zwei blauen Augen…), sans doute parce que l’artiste est plus détendu, quelque chose de plus vécu se passe, grâce aussi à une tessiture plus centrale. Bien suivi par l’orchestre, avec un Petrenko très attentif à ne jamais le couvrir, jetant en permanence un œil vers lui pour soutenir le chant, il réussit quelquefois à entrer dans le ton, dans l’ambiance, même s’il ne réussit que partiellement à embrasser cet univers, sans doute un peu anxieux. Cette belle voix et ce joli timbre pourraient dans l’avenir mieux embrasser l’univers du Lied.

Saluts de la première partie lors de la répétition générale à Götzis

Tout le monde attendait évidemment la symphonie n°5 de Mahler, avec une certaine curiosité, d’autant que l’orchestre n’est pas des plus connus. Les appels à la trompette de la Trauermarsch (marche funèbre) qui ouvrent la symphonie, vraiment bien exécutés par le trompette solo Roché Jenny, font immédiatement entrer dans le sujet.

Roché Jenny

Et la couleur de ce premier mouvement sera à la fois rythmée par la marche et en même temps d’une incroyable énergie, quelquefois exprimée, quelquefois rentrée, qui crée en même temps une très grande tension. Plus que les qualités individuelles réelles des musiciens (le cor Zoltan Holb par exemple, remarquable) c’est le  son de certains pupitres ou la couleur qui quelquefois font la différence avec des orchestres plus prestigieux (c’est frappant pour les violoncelles), il reste que l’on se trouve entraîné presque malgré soi dans cet univers à la fois tendu et énergique, tranchant même quelquefois, avec des incroyables moments d’un romantisme presque étonnant, inattendu chez un chef qui (se) laisse rarement aller.

Ce qui frappe c’est le climat de confiance visible qui règne entre chef et musiciens. Sa légendaire précision, sa manière de suivre chaque détail est rassurante pour un orchestre de moindre renom comme ce Symphonieorchester Vorarlberg qui ce soir était décidé à tout donner et à montrer de quoi il pouvait être capable. C’est donc à un concert d’un très grand niveau qu’on a pu ainsi assister, et à une lecture comme toujours d’une singulière clarté, d’une limpidité cristalline qui ne laisse échapper aucun recoin de la partition. Ce qui frappe dans ce premier mouvement, c’est d’abord un rythme sourd qui scande les interventions des cuivres, puis la fluidité des reprises aux cordes, c’est aussi la variété des volumes, le poids des silences, les moments suspendus (le final sur la flûte est magnifique).
Le deuxième mouvement est emporté par un incroyable flux, ce fut sans doute le sommet de la soirée, par la dynamique et les enchainements, par l’engagement des bois, par la fluidité, par la clarté et en même temps l’unité dans cette incroyable diversité sonore. Il en ressort un rare lyrisme, une de ses plaintes sublimes au détour d’une page, et en même temps toujours une incroyable tension, presque explosive qui bouleverse. C’est une fête presque tourbillonnante des couleurs et des timbres, avec une science des nuances, des différents volumes qui ne cesse d’étonner qui en même temps projette résolument la symphonie vers le XXème siècle. Et après ce pandemonium, cette agitation au bord de l’angoisse, les dernières mesures jouent entre les bois qui se répondent en un dialogue terminal qui crée une sorte d’effacement sonore et où le souffle reste suspendu.

 

Zoltan Holb

Le troisième mouvement commence bien différemment par ce rythme de Ländler lancé par le cor solo Zoltan Holb :  Petrenko est particulièrement efficace sur les rythmes de danse, on connaît désormais le rendu de ses valses. Ici c’est la danse qui évidemment domine, avec un sourire, où même les sons grinçants glissés aux cuivres par Mahler semblent complètement intégrés. Un moment de joie de vivre, de sourire ; puis après les pizzicati (pas très sonores ici), on rentre avec le cor décidément excellent de Holb dans la partie plus élégiaque mais toujours rythmée, avec des cordes splendides qui dialoguent entre elles, la reprise du Ländler un peu plus déconstruit avec des moments plus heurtés, esquisse un sensible crescendo en volume, et des contrastes nets entre les cuivres et le rythme accéléré des cordes. Petrenko communique chaque détail, et tout le corps participe de cette communication grâce à un langage corporel totalement débordant, d’une rare lisibilité et des expressions de visage qui sont autant de signes pour les musiciens. Ce mouvement qui commençait optimiste est désormais plus désordonné, plus nostalgique, la respiration se fait plus lente, plus plaintive. La reprise des pizzicati, meilleurs que précédemment, est un des moments les plus émouvants du concert, avec des sons esquissés, lointains, proches, des volumes contrôlés, différents niveaux de lecture, une incroyable respiration un espace qui s’élargit, et un jeu sur les sons qui tire l’œuvre vers le futur de ce XXème commençant (certains moments sonnent comme Wozzeck). Magique. L’orchestre parle.

L’adagietto si célèbre qui pouvait être un moment de suspension heureuse, ou nostalgique est associé à  l’idée de mort et de décomposition par la force du film de Visconti auquel tous pensent, après le plus positif scherzo. Contrairement au précédent mouvement, c’est un dialogue cordes et harpe qui domine en un rythme lent et presque séraphique. On a dit combien Petrenko sait éclairer une partition et la rendre d’une rare lisibilité. Il ne renforce rien ici, ni pathos, ni expression. Il fait simplement jouer la musique, c’est léger, c’est magnifiquement interprété par l’orchestre, qui module, qui varie les volumes, qui allège jusqu’à l’imperceptible (ah, les reprises de la harpe). Et cela émeut, par la retenue même de l’interprétation et sa simplicité. Étonnant
Le plus turbulent dernier mouvement commence pratiquement sans pause comme si l’adagio mourant réveillait des forces naturelles, et printanières dans une ronde souriante qui augmente peu à peu en volume : maîtrise du crescendo sonore, comme en une progression spiralaire qui prend chaque fois un peu plus de volume et qui reprend des moments des mouvements précédents. Fluidité, netteté, limpidité, espace sonore qui s’élargit sont les impressions qui dominent d’une interprétation qui ne surjoue jamais, qu’on dirait presque d’une modestie voulue et qui renforce l’émotion. Il faut souligner la performance de l’orchestre tout entier dans les mains de son chef, complètement engagé, on voit le sourire des musiciens qui se regardent, dans un bonheur de jouer auquel les sourires du chef répondent : que ce dernier ait réussi à obtenir ces sons-là, à faire suer par tous les pores cette tendresse, cette joie et cette émotion, mais aussi cette énergie et cette profondeur montre quel chef il est, et ce qu’il réussit à obtenir d’une phalange très digne certes, mais qui n’appartient pas aux orchestres les plus prestigieux. Et qui pourrait dire en entendant l’extraordinaire final, ce dérèglement ordonné des sons, qu’il s’agit de l’orchestre symphonique du Vorarlberg. Cette transfiguration, c’est aussi le miracle du charisme, le miracle d’un chef qui ne veut que faire sa musique et la faire partager. En toute simplicité.

Peter Verlack
Peter Verlack enseigne la musique en Suisse et c'est un amateur éclairé, notamment de musique du XXème siècle, mais pas seulement. Il collabore occasionnellement à Wanderer.
Crédits photo : © Kultur – Zeitschrift für Kultur und Gesellschaft

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