Pascal Dusapin (1955)

O Mensch ! (Inventaire raisonné de quelques passions Nietzschéennes) (2008–2009)

27 pièces pour baryton et piano

Georg Nigl, baryton
Sébastien Vichard, piano

Opéra du Rhin, 15 février 2018

Donné en préambule du week-end hommage que lui consacre la Philharmonie de Paris, c'est à l'Opéra du Rhin que nous retrouvons le cycle O Mensch ! de Pascal Dusapin, avec le dédicataire Georg Nigl accompagné par Sébastien Vichard.

Pascal Dusapin

Issu d'une commande du baryton Georg Nigl à Pascal Dusapin, le cycle O Mensch ! puise dans un corpus de poèmes facétieusement réunis sous la formule d'un Inventaire raisonné de quelques passions Nietzschéennes. L'œuvre est absolument inclassable dans un catalogue déjà très fourni dans lequel figurent de la musique de chambre, des pièces pour grand ensemble et six opéras. Interprète principal de Faustus the last night (2006) et Passion (2008), Georg Nigl souhaitait inclure au départ quelques pièces dans le cadre d'un récital. L'ampleur du projet conduisit à l'écriture d'un cycle complet, à la fois oratorio, opéra de chambre et cahier de lieder.

Il y a dans cette partition une forme de retour à l'épure qui passe par la réduction des moyens à une voix soliste et un piano. La nudité du mot révèle l'intérêt de Dusapin pour l'élément littéraire, mais cette fois-ci, sans l'appareil de gestes vocaux ou l'écrin acoustique de pièces plus complexe comme To be sung (sur des textes de Gertrude Stein), Medeamaterial (d'après Heiner Müller) ou bien Roméo et Juliette sur un livret d'Olivier Cadiot. Sous cet aspect, le cycle de 27 pièces (dont 4 interludes) peut paraître au premier abord assez austère et dépouillé. Difficile de puiser dans la photographie en noir et blanc qui orne le programme de salle, autre chose qu'une allusion à cette autre grande passion de Pascal Dusapin à défaut d'une réelle inspiration qui viendrait éclairer l'étrangeté de la poésie de Nietzsche.

La facture étonnamment classique de l'écriture favorise ce rapport entre le sens et le mot que Dusapin résume dans une formule ambiguë : "composer de la musique, c'est gérer des espaces de sens". L'éparpillement des thèmes ne donne pas à O Mensch ! le fil rouge qui permettrait d'y déceler un élément cyclique. La musique est ici victime de la poésie erratique et énigmatique de Friedrich Nietzsche, matériau hétérogène dont les sonorités fuyantes sont la conséquence d'un intérêt moins musical que philosophique. Dix ans après la création aux Bouffes du Nord, Vanessa Wagner cède son tabouret à Sébastien Vichard, pianiste à l'Ensemble intercontemporain. Dès les premières mesures, les tenues dans le grave installent une tension menaçante qui soudain se détend et se désarticule comme un ressort brisé. Cette alternance entre basses alanguies et main droite dure et percussive, fait office de signature facilement reconnaissable (Der Wanderer et les pièces brèves comme Wer hier nicht lachen kann, Seine Gesellschaft zu finden wissen ou Aus der Tonne des Diogenes). Les fréquents basculements en voix de fausset accompagnent ces suspensions fantomatiques, ponctuant l'étirement infini par des sortes de litanies en forme de point d'interrogation (Heiterkeit).

Georg Nigl joue d'une présence physique qui met en scène le dialogue de la voix et de l'instrument. C'est particulièrement le cas dans les deux pièces les plus longues du cycles (Das Nachtlied, extrait du Zarathoustra et Ruhm und Ewigkeit des Dithyrambes à Dionysos), traitées comme deux quasi-monologues parlando avec un piano sporadique et fugace. Un mot suffit à rendre la violence du texte, à laquelle répondent les accords plaqués du piano, comme la montée agressive vers "Bosheit" (méchanceté) ou l'enchaînement

O verfinsterung meiner Sonne !                   Ô obscurcissement de mon soleil !

O begierde nach begehren !                           Ô désir de désirer !

O Heisshunger in der Sättigung !                 Ô faim dévorante dans la satiété !

Le piano est assez peu figuratif, à l'exception de l'affolement délirant dans Das Wort ou les maudits crachats dessinés en grappes de notes violentes dans Desperat.

Le 4e et dernier interlude inaugure au clavier un mode de jeu qui crée un halo percussif, la main sur le cadre afin de prolonger l'impact des marteaux. À l'effet de surprise succède l'accord de Tristan que la voix interrompt avec humour pour questionner et vilipender (An Richard Wagner). Tel Diogène dans son tonneau, le poète interroge l'auditeur à trois reprises du bout des lèvres :

Ist für solchen Ehrgeiz                                  Pour un tel orgueil,

diese Erde nicht zu klein ?                            cette terre n'est-elle pas trop petite ?

L'énigme fait office de séparation à la manière d'un interlude parlé-chanté ; joignant le geste à la parole dans l'ultime Still !, Georg Nigl vient s'asseoir à côté du pianiste pour égrener à la main droite la "constellation étincelante" qui referme le cycle.

Georg Nigl

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.
Crédits photo : © Anita Schmid (Georg Nigl)
© Philippe Gontier (Pascal Dusapin)

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