George Gershwin (1898–1937)
Porgy and Bess (1935) (Extraits)
Opéra en trois actes sur un livret de DuBose Heyward, paroles de DuBose Heyward et Ira Gershwin

Angel Blue (Bess, Clara, Serena)
Lester Lynch (Porgy)
Chauncey Packer (Sportin’ Life)
Kevin Short (Crown, Jake)
Alexandria Chrichlow (Maria)
Darrin Scott (Mingo)

Morgan State University Choir
The Philadelphia Orchestra
Direction musicale : Marin Alsop

1 CD Pentatone TT 67'01"

Enregistré au Kimmel Center for the Performing Arts de Philadelphie, en mars 2020

Paraît chez le label Pentatone un enregistrement d’extraits de Porgy and Bess de Gershwin, servi par une très belle distribution menée par Angel Blue, Lester Lynch, Chauncey Parker et Kevin Short. Si le Philadelphia Orchestra ne manque pas d’arguments en sa faveur, on regrette que la direction de Marin Alsop ne fasse pas davantage émerger l’intensité dramatique et le tragique de l’œuvre, qui perd en consistance. C’est la musique qui prime ici, au détriment parfois de l’intrigue et des développements dramatiques et psychologiques du livret et de la partition. Elle est heureusement interprétée par des musiciens et des solistes de qualité, qui permettent de l’apprécier pleinement.

Si Porgy and Bess est toujours aussi absent des scènes européennes, le Metropolitan Opera en revanche a marqué un grand coup en programmant l’œuvre à l’automne 2019 : servie par un casting splendide (Eric Owens, Angel Blue, Golda Schutz, Chauncey Packer, Kevin Short, Denyce Graves, Latonia Moore…), elle fut le grand succès de la saison pour le MET qui s’est vu contraint d’ajouter trois représentations pour répondre à l’enthousiasme du public new-yorkais. L’album live sorti quelques mois plus tard remporta quant à lui le Grammy Award du meilleur enregistrement.

Autant dire que la concurrence est rude pour qui voudrait s’attaquer à son tour à l’opéra de Gershwin ; mais le label Pentatone tente de relever le défi avec cet enregistrement réalisé en mars 2020, durant une série de concerts dirigés par Marin Alsop à la tête du Philadelphia Orchestra et réunissant une partie de la distribution citée plus haut : Angel Blue, Chauncey Packer et Kevin Short. Vocalement, l’album ne manque pas d’arguments en sa faveur – on y reviendra. Mais malheureusement il ne faut pas s’attendre à retrouver l’intensité dramatique de l’œuvre, car l’intrigue et sa compréhension sont assez largement sacrifiées. Tout d’abord parce qu’il ne s’agit pas d’une intégrale – mais après tout on est prévenus d’emblée que nous n’aurons pas tous les développements théâtraux et psychologiques du livret –, mais surtout parce que Marin Alsop fait appel à un nombre très restreint de solistes pour interpréter tous les rôles de la partition : que Kevin Short soit à la fois Crown et Jake rend déjà les choses confuses, mais qu’Angel Blue incarne Bess, Clara et Serena… Autant dire qu’on ne s’y retrouve plus à l’écoute. On comprend avec cette distribution réduite que l’enjeu n’est pas tant de raconter Porgy and Bess, de permettre d’en suivre véritablement l’action, que d’en faire entendre la musique : l’enregistrement propose ainsi, bien évidemment, tous les « tubes » de l’œuvre, mais fait l’impasse sur des scènes aussi dramatiques que le naufrage, la mort de Crown, ou l’arrestation de Porgy.

Cette impression de passer à côté du drame – pourtant omniprésent dans l’œuvre – est confirmée par les choix musicaux de Marin Alsop à la tête du Philadelphia Orchestra. L’orchestre déploie de très belles couleurs et une délicatesse extrêmement bienvenue dans « Bess, you is my woman now » et ses réminiscences à l’acte III ; il fait preuve d’une vitalité et d’un swing ravageurs dans les pages les plus légères de la partition ; mais on n’a pas tout le déploiement lyrique qu’on aurait pu souhaiter dans les duos entre Porgy and Bess, ni la noirceur de Sportin’Life et de Crown, ni l’intensité déchirante des scènes avec le chœur. On sent chez Marin Alsop un plaisir à diriger cette partition et on a sans conteste, en tant qu’auditeur, du plaisir à l’écouter – d’autant plus que la cheffe porte une grande attention aux détails d’orchestration. Mais il est dommage que l’œuvre soit à la fois raccourcie et privée de sa part plus sombre ; que la légèreté prime souvent sur la force dramatique.

On ne trouve en revanche rien à redire à la distribution, et en premier lieu à Angel Blue qui incarne une Bess/Clara/Serena formidable. La voix est rayonnante, opulente, exactement du format vocal requis pour assumer le lyrisme de la partition. « Summertime » et « My man’s gone now » sont sans doute parmi les plus beaux moments de l’enregistrement. La soprano trouve en Lester Lynch un Porgy de choix, à la voix sombre, riche, mais au beau haut-medium. Le baryton sait se montrer à la fois très touchant, notamment à la fin de l’opéra, et plus insouciant dans « I got plenty o’ nuttin’ » où il joue remarquablement avec la prosodie et la ligne, secondé par des musiciens qui font émerger tous les solos de l’orchestre.

Kevin Short est un Crown et un Jake peut-être un peu trop denses vocalement, mais la voix est superbe et sa profondeur donne du caractère aux personnages. Le Sportin’Life de Chauncey Parker quant à lui ne manque pas de cynisme, même s’il n’est pas aussi menaçant que d’autres interprètes du rôle : mais il a un sens du rythme et du texte qui suscitent pleinement l’adhésion, aussi bien dans « It ain’t necessarily so » que dans « There’s a boat dat’s leavin soon for New York », où c’est par le charme de sa voix et des rythmes de jazz que le personnage tente de convaincre Bess de partir avec lui.

Les petits rôles de Maria et Mingo sont également tout à fait bien tenus, respectivement par Alexandria Chrichlow et Darrin Scott, qui prennent aussi en charge certains solos du chœur, le Morgan State University Choir, qui séduit par un son lumineux et homogène parfaitement dans l’esprit insufflé par Marin Alsop.

Difficile donc de se faire un avis tranché sur cet album. Il propose une lecture enthousiasmante de certaines pages, mais on ne peut s’empêcher de regretter de ne pas retrouver tout ce qui fait Porgy and Bess, c’est-à-dire à la fois la légèreté et les drames qui se jouent dans le livret et la partition. Cet enregistrement reste malgré tout une bonne porte d’entrée dans ce répertoire, ou plaira à ceux qui voudraient tout simplement retrouver les pages les plus célèbres de l’opéra. Il fait également espérer que l’œuvre retrouvera bientôt et souvent le chemin des planches, car ces extraits donnent incontestablement envie d’une intégrale.

Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici