Jules Massenet (1842–1912)
Don César de Bazan (version 1888)
Opéra-comique en quatre actes, livret de Dumanoir, d’Ennery et Chantepie, créé à l’Opéra-Comique le 30 novembre 1872, remanié en 1888

Don César de Bazan : Laurent Naouri
Maritana : Elsa Dreisig
Lazarille : Marion Lebègue
Le roi Charles II : Thomas Bettinger
Don José de Santarem : Christian Helmer
Un capitaine de la garde : Christian Moungoungou

Ensemble Aedes
Ensemble des Frivolités Parisiennes
Direction musicale : Mathieu Romano

2 CD Naxos 8.660464–65.  74’18 + 37’47

Enregistrement réalisé du 13 au 17 février 2019 au Théâtre Impérial de Compiègne

Sombré dans l’oubli depuis 1925, Don César de Bazan, premier œuvre ambitieuse de Massenet (1872) fut ressuscité en 2016 par Les Frivolités Parisiennes. Quatre ans après, un enregistrement de studio paraît chez Naxos, avec le même orchestre et le même chef, Mathieu Romano, mais avec une distribution réunissant vedettes confirmées et promesses du chant français. Même si l’on regrette la suppression de tous les dialogues parlés, on peut penser que cette intégrale fera figure de révélation et donnera des idées aux directeurs de théâtre les moins frileux.

 

Même si le théâtre de Victor Hugo ne rencontre plus tout à fait le succès qui fut longtemps le sien, le nom de Don César de Bazan peut rappeler à certains le souvenir de Ruy Blas, même si c’est par Folie des grandeurs interposée. On se souviendra que, dans le drame hugolien, le machiavélique Don Salluste, prenant son domestique Ruy Blas pour instrument de sa vengeance, le fait passer pour son cousin Don César de Bazan. Préalablement enlevé, le véritable Don César réapparaît au quatrième acte, vêtu de haillons, et confirme sa réputation d’impertinence et d’originalité. La figure picaresque de ce noble désargenté vivant dans l’insouciance ne tarda pas à séduire les esprits : Ruy Blas fut créé à Paris en 1838 mais, dès 1844, un Don César de Bazan fut écrit, à l’intention de Frédérick Lemaître. Il faut croire que la pièce conçue par messieurs Dumanoir et d’Ennery connut une réelle popularité, puisqu’elle a ensuite inspiré deux adaptations lyriques. La première, en anglais, en 1845, sous le titre Maritana, du nom de l’héroïne, valut une certaine gloire à l’Irlandais William Vincent Wallace (1812–1865) ; la seconde, en 1872, fut pour Massenet l’occasion d’écrire pour l’Opéra-Comique sa première œuvre scénique en trois actes, acceptant au pied levé un livret qu’un confrère n’avait pas eu le temps de mettre en musique. Don César de Bazan fut créé par plusieurs des futurs interprètes de Carmen mais ne connut que 13 représentations. Le matériel d’orchestre disparut lors de l’incendie de la Salle Favart en 1887, mais Massenet se donna la peine de reconstituer son orchestration à partir du piano-chant qui avait été publié, et cette deuxième mouture de Don César fut donnée à Genève en janvier 1888, et la notoriété acquise entre-temps par le compositeur grâce à Hérodiade (1881) et surtout Manon (1884) valut à cette partition une carrière internationale mais brève : après les représentations de La Haye en 1925, il semble qu’elle n’ait plus jamais reparu avant sa résurrection à l’hiver 2016 par l’ensemble Les Frivolités Parisiennes.

Quatre ans après, il est l’heure, Monseigneur, de vous réveiller, puisqu’un enregistrement de studio voit le jour, avec le même orchestre et le même chef, mais avec une distribution vocale entièrement différente. Naxos s’est déjà illustré dans la défense du répertoire français méconnu, et compte à son catalogue des titres aussi rares que Lalla-Roukh de Félicien David (1862) ou La Sirène d’Auber (1844). Avec Don César de Bazan, le label ajoute un titre d’un compositeur un peu moins oublié, et l’on peut imaginer que ce CD aidera à relancer la carrière de ce Massenet longtemps négligé.

Bien qu’alors âgé de 30 ans, et malgré le Prix de Rome remporté près de dix ans auparavant, Massenet n’était encore en 1872 qu’un assez obscur débutant. Son premier vrai succès allait venir l’année suivante avec l’oratorio Marie-Magdeleine créé par Pauline Viardot, et l’on peut supposer que cette réussite était aussi liée à la rencontre du compositeur avec une de ces figures de pécheresse qui seraient toujours particulièrement aptes à l’inspirer. Rien de tel dans Don César de Bazan, où le devant de la scène est constamment occupé par le rôle-titre et les deux autres principaux personnages masculins. Maritana n’a que deux airs, dont un morceau de caractère lié à son état de chanteuse des rues, et doit pour le reste se contenter de participer aux duos et ensembles ; rôle travesti, Lazarille en a presque autant à chanter, et si la version de 1888 lui retire l’ariette et le duettino avec Don César qu’il avait au troisième acte en 1872, elle lui offre un superbe duo avec Maritana (c’est surtout sur ce dernier acte, dont les deux tableaux devinrent en 1888 deux actes distincts, que portent les remaniements apportés par Massenet à sa partition lorsqu’il la réorchestra).

Soucieux de livrer un ouvrage pétillant et de traduire la truculence du héros, Massenet s’inscrit dans la longue tradition de l’opéra-comique français, non sans recourir à des procédés rappelant Rossini, comme notamment le sillabato (le chant syllabique). Située à Madrid, l’action appelait aussi l’inévitable espagnolade, avec notamment la Sevillana pour orchestre qui fut par la suite adaptée en numéro virtuose pour soprano colorature. Dans les ensembles, le jeune compositeur craignit apparemment moins de déployer son talent et de laisser éclater une ambition qui le portera bientôt au grand genre.

La plaquette d’accompagnement, rédigée par un spécialiste de Meyerbeer, le musicologue sud-africain Robert Ignatius Letellier, signale qu’à l’occasion des représentations de 2016, un travail de synthèse a été accompli à partir des différentes versions connues de la partition : « L’instrumentation de départ était plus légère, comme le montre la nette différence stylistique entre les numéros ajoutés en 1888 au dernier acte et certains morceaux datant de la première version. En resserrant et en unifiant efficacement la partition, il a été possible de gommer ces disparités et d’aboutir à un équilibre sonore satisfaisant ». L’Ensemble Les Frivolités Parisiennes est mené d’une baguette alerte par Mathieu Romano, qui fait valoir la diversité des numéros de cet opéra-comique dont Saint-Saëns avait en 1872 salué la qualité d’écriture. On pourrait regretter que cet enregistrement évacue purement et simplement les dialogues parlés (sauf pour quelques rares passages en mélodrame), chose d’autant plus regrettable que la distribution, entièrement francophone, aurait sans doute été tout à fait à même d’en proposer au moins une version raccourcie. Ce n’est pas non plus une question de manque de place, car le second CD propose moins de quarante minutes de musique.

Par rapport aux représentations de 2016, Les Frivolités Parisiennes ont réussi à attirer pour le disque quelques chanteurs en vue, vedettes confirmées ou promesses du chant français. Certes, Laurent Naouri a désormais ses meilleures années derrière lui, et l’aigu est devenu difficile en scène ; en studio, il peut négocier autrement les choses, et il parvient assez admirablement à s’approprier Don César grâce à sa faconde théâtrale. Du reste, Massenet inclut dans la partition de 1888 cette mise en garde : « Le rôle de Don César de Bazan exige une très grande désinvolture et des qualités réelles d’excellent comédien, il devra donc être distribué au Baryton de Grand Opéra ou au 1er Baryton d’Opéra-Comique selon la nature du talent et le physique de l’artiste. Une basse chantante possédant la voix et le talent nécessaires pourra également interpréter ce rôle ». L’excellent comédien est là, c’est déjà beaucoup. En troupe à la Staatsoper de Berlin, Elsa Dreisig suscite de grands espoirs et se dit prête à aborder des rôles plus lourds ; Maritana n’exige rien qui soit au-dessus de ses moyens, et elle prête au personnage à la fois fraîcheur et vigueur. Remarquée en 2018 dans La Nonne sanglante de Gounod, Marion Lebègue campe un Lazarille émouvant dont le timbre chaud se marie fort bien à celui du soprano.

Faust, Des Grieux, Alfredo ou Lenski sur les scènes de région, Thomas Bettinger a assez peu à chanter en roi d’Espagne : après son air du premier acte, il ne revient plus qu’au troisième. La tessiture paraît par instants un peu tendue mais le ténor fait très bonne impression. Dans le rôle de son premier ministre, Christian Helmer paraît en bien meilleure santé vocale qu’il ne l’était en mars dernier dans Roméo et Juliette à Bordeaux : espérons que le vibrato envahissant alors constaté ne soit que le signe d’une méforme passagère. Succédant à un chœur bien maigre puisque seulement huit chanteurs étaient réunis pour les représentations de 2016, l’Ensemble Aedes représente une évidente plus-value, même si l’on aurait parfois aimé des effectifs un peu plus fournis.

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

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1 COMMENTAIRE

  1. A Bordeaux, Christian Helmer était malade, puisqu'il a été remplacé in extremis lors de la première, jouant son rôle sur scène sans le chanter.

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