Nikolaï Medtner (1880–1951)
Medtner
Songs.
Sofia Fomina, soprano
Alexander Karpeyev, piano.

1 CD Chandos CHAN 20171, TT 57'11''

Si les œuvres de Nikolaï Medtner ont attiré l’attention de nombreux pianistes, avec de nombreuses versions discographiques à la clef, on ne saurait en dire autant de ses mélodies, et c’est dommage, car elles valent bien celles de son contemporain Rachmaninov. Écrite dans un idiome proche, elles méritent amplement d’être tirées de l’ombre, comme le prouve la soprano colorature russe Sofia Fomina dans un très beau disque Chandos.

Même si, depuis un demi-siècle, les artistes lyriques ne cessent d’élargir leurs compétences linguistiques, à mesure que de nouveaux compositeurs entrent au répertoire des maisons d’opéra, les compositeurs slaves continuent à être avant tout portés par des slavophones. Au rythme où sont désormais programmées les œuvres de Janáček, la maîtrise du tchèque paraît souvent nécessaire pour faire carrière, mais quand le Theater an der Wien eut le courage de mettre à l’affiche Halka de Moniuszko, la soprano américaine Corinne Winters faisait figure d’exception au milieu d’une distribution venue entièrement de l’autre côté de l’ex-Rideau de Fer. Si le plaisir d’être Eugène Onéguine pousse plus d’un baryton à apprendre le russe, les compositeurs de l’empire des tsars continuent à être avant tout servis par les actuels habitants de l’ex-URSS et des pays satellites. Et si l’on quitte de l’opéra à la mélodie, la chose est encore plus flagrante. Certes, des raisons personnelles inspirent parfois quelques incursions inattendues : épouse de Nicolaï Ghiaurov, Mirella Freni finit par chanter Lisa de La Dame de pique, cependant que Barbara Bonney, mariée à Håkan Hagegård, put enregistrer un récital de « Nordic Songs » où Grieg côtoyait Sibelius.

En dehors de ces exceptions, les mélodies russes restent majoritairement interprétées par des chanteurs russophones, ce qui est somme toute assez normal puisque le genre même suppose une plus grande sensibilité au texte qui naît plus aisément quand on s’exprime dans sa langue maternelle. Depuis quelques années, Anna Netrebko promène de par le monde un programme intitulé « Du jour à la nuit », où quelques ajouts plus ou moins incongrus ne peuvent masquer la base incontestablement russe de la sélection : Tchaïkovski et Rachmaninov, saupoudrés de quelques Rimski-Korsakov. Mais pourquoi toujours se cantonner à ce trio gagnant ? Le monde de la mélodie russe ne se borne pas à ces quelques noms. En remontant en arrière, on trouve bien sûr Glinka, qui fut un éminent mélodiste en son temps, mais il est aussi permis de s’avancer un peu plus vers notre époque, en s’intéressant à la figure méconnue de Nikolaï Medtner (1880–1951). On sait qu’il composa énormément pour le piano, instrument qu’il pratiquait en virtuose : trois concertos, quatorze sonates, des variations, des « Mélodies oubliées » pour piano seul, des « contes de fée », des pièces brèves à la pelle… Certes, mais on lui doit aussi 108 mélodies pour voix et piano. Et comme c’est à Londres qu’il finit par s’installer en 1936, après avoir fui le régime bolchevik en 1921, on peut comprendre que le label britannique Chandos s’intéresse à lui.

Un certain conservatisme qui le met en porte-à-faux par rapport à ses contemporains plus audacieux (on pense à Stravinsky ou à Prokofiev), un brillant talent de pianiste et un art de mettre en valeur la voix : voilà qui suffit amplement à rapprocher Medtner de Rachmaninov, son aîné de quelques années, et qui pourrait inciter les plus courageux en Occident à se pencher à leur tour sur ce corpus de mélodies au charme indéniable. Le disque Chandos réunit quatre recueils composés entre 1918 et 1924, dans un style post-romantique assez moderne pour s’affranchir de la forme strophique au profit de contours plus capricieux et pour jouer avec les tonalités de manière imprévisible, mais pas assez téméraire pour brutaliser l’oreille ou la voix, ce qui ne signifie pas que ces compositions ne soient pas exigeantes : l’ambitus exigé est large, l’aigu est copieusement sollicité, et le pianiste a du pain sur la planche. On ne saurait parler de simple « accompagnement » à propos de partitions aussi ambitieuses pour le clavier, et Alexander Karpeyev mériterait que son nom figure sur la pochette en aussi gros caractères que celui de la chanteuse, tant il tient superbement son rôle (essentiel) dans l’interprétation de ces mélodies.

Quant au choix des poèmes, Medtner s’avère là aussi assez sage. Pour ceux que la langue russe découragerait encore, il faut signaler que l’un des quatre recueils au programme réunit des textes en langue allemande, empruntés à des poètes très fréquentés par les compositeurs de lieder : Goethe, évidemment (dont « Geweithter Platz », que Medtner avait déjà mis en musique peu auparavant dans sa Sonate-Vocalise op. 41), Eichendoff (dont « Im Walde », qui inspira aussi Schumann) et Chamisso. Parmi les russes, on trouve ici l’incontournable Pouchkine : « Arion », où l’on pourra s’amuser au jeu de la comparaison avec Rachmaninov, ou la « Romance espagnole », avec son refrain qui parle du « Gvadalkvivir », à laquelle se sont essayés Glinka, Dargomyjski, Glazounov, Rubinstein et même Pauline Viardot, entre autres. Moins connus en Occident sont sans doute Athanase Fet (1820–1892) et Fiodor Tiouttchev (1803–1873). Autant de poètes pour lesquels Medtner sait créer des atmosphères envoûtantes, tant au piano où se bousculent les grappes de notes chromatiques qu’à la voix où il a souvent recours aux mélismes proches de la vocalise.

Entendue à Paris en janvier 2019 dans une Arabella en version de concert au Théâtre des Champs-Elysées (Anja Harteros et Michael Volle en étaient les têtes d’affiche, elle y tenait le rôle de Fiakermilli), Sofia Fomina fait une belle carrière de soprano colorature avec pour principal port d’attache la Bayerische Staatsoper. Covent Garden l’a applaudie en Gilda, Glyndebourne en Pamina. Blonde au Palais Garnier dans la dernière production parisienne de L’Enlèvement au sérail en 2015, elle sera Konstanze en juin prochain à Munich, signe que l’artiste gravit les échelons vers des personnages plus ambitieux. De fait, le disque permet de constater que la voix a plus d’étoffe que l’on en attend en général d’une Adele de Die Fledermaus ou même d’une Zerbinette, deux rôles que Sofia Fomina incarnait il y a encore quelques années. La soprano russe est encore à ce point d’équilibre où sa voix s’élargit sans perdre l’agilité de son premier répertoire : espérons qu’elle préserve longtemps ces qualités, et qu’elle sache prêter à bien d’autres compositeurs encore négligés ces inflexions caressantes et ces accents passionnés qu’elle offre ici à Medtner, jusqu’ici très gâté au disque en ce qui concerne le volet purement instrumental de sa production, mais où les enregistrements de mélodies restaient trop rares.

 

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

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