Maintenant que je sais

Mise en scène : Olivier Letellier –  Le Théâtre du Phare
Auteur : Catherine Verlaguet
Interprétation : Jeanne Favre
Assistants à la mise en scène : Cécile Mouvet et Jérôme Fauvel
Créateur sonore : Arnaud Véron
Créatrice costume : Sarah Diehl

Création 2015
Théâtre de Chevilly- Larue (94)

Maison du théâtre pour enfants, avenue Monclar, Avignon, 24 juillet 2017

Pour sa 35ème édition, le Festival Théâtr’enfants à la Maison du théâtre pour enfants située avenue Monclar à Avignon, a programmé une fois de plus, des artistes de divers horizons, proposant des spectacles de qualité qui permettent l’enchantement comme la réflexion des jeunes publics, à l’exemple de Maintenant que je sais par le Théâtre du Phare.

Dans le vaste panorama de la création théâtrale contemporaine, la légitimité d’un répertoire à destination des jeunes publics ne fait plus débat. Au terme d’un chemin chaotique, depuis les pionniers des années 1930 qui cherchaient à proposer une qualité certaine pour les spectateurs les moins âgés, le théâtre pour la jeunesse a encouragé le plaisir de l’imagination tout en racontant in fine la vie des Hommes. Au fil des décennies, il a également exploré les multiples possibilités de la langue, célébré une parole lucide qui dessille les yeux sur l’instabilité du monde.

Olivier Letellier et le Théâtre du Phare ont emprunté cette voie alors incertaine afin de « nourrir » le public, depuis le début des années 2000. Et c’est en plaçant l’écriture au cœur au processus de création que ce cheminement s’est effectué.

De janvier 2014 à décembre 2016, une authentique expérience collaborative à travers trois « laboratoires » théâtraux, a ainsi été menée dans le cadre d’un projet intitulé Écritures de plateau à destination des publics jeunes. Trois comédiennes ont chacune travaillé en collaboration avec un auteur différent – Magali Mougel, Sylvain Levey, Catherine Verlaguet – et Olivier Letellier pour la mise en scène, afin que « les écritures se mélangent le plus possible » pour obtenir trois petites formes théâtrales. Leurs titres se succèdent suivant une complémentarité syntaxique évidente : Maintenant que je sais / Je ne veux plus / Me taire.

Cette mutualisation des approches dans le but de s’interroger sur trois femmes qui croisent la route de Suzanne, jeune Française partie au Brésil pour adopter un enfant, a accéléré la densification de chacun de ces personnages a priori secondaires dans le récit cadre qui a abouti à la grande forme La Nuit où le jour s’est levé.

À la faveur de l’émergence de chaque femme, il s’est agi en définitive, de « questionner la notion d’engagement », de « partager avec les plus jeunes spectateurs cette notion » selon les mots d’Olivier Letellier.

Concernant Maintenant que je sais, on découvre Hélène, une de ces figures féminines, portée par la comédienne Jeanne Favre. Elle est journaliste et correspondante française au Brésil, chargée de couvrir le carnaval et « ses paillettes ». Au cours d’un entretien, Catherine Verlaguet qui a écrit le texte, expose de quelle façon le personnage a surgi, à partir d’un article de Courrier International apporté par la comédienne et évoquant une journaliste qui avait perdu sa collaboratrice en Chine. Hélène a alors été transposée dans le Brésil des années 80. Sous les traits de la comédienne, on voit également apparaître ceux qu’elle va rencontrer au cours de ce voyage et qui vont contribuer à la détromper sur ce pays, lui faisant comprendre que le carnaval, c’est le vernis sur la merde. Il y a d’abord Luis qui va la guider et Magdalena, son amoureuse, qui fera office de traductrice. Catherine Verlaguet insiste sur l’intérêt porté au « contexte de dictature », aux « concepts de manipulation, de propagande, d’intimidation » au cours de l’élaboration du projet. À partir de 1964, au nom d’un coup d’État annoncé comme provisoire, contre l’étendue du communisme, les militaires vont installer progressivement un régime totalitaire au Brésil. Luis est un opposant à la dictature et il perd la vie. Les autorités font comprendre à Hélène qu’il fallait faire un exemple. Et cette dernière vacille peu à peu dans ses certitudes et se rapproche de ce mouvement de résistance. Magdalena prend la suite de l’homme qu’elle aime, après avoir mis au monde leur enfant, qu’elle confie aux bons soins des religieuses qui la recueillent lors de son accouchement, et devient une activiste dans l’opposition à la junte. Hélène s’engage elle aussi, dans la tourmente de ce pays qui n’est pas le sien. Elle est happée par les événements dont elle est rendue témoin. Sans accès trop marqué à son intériorité, on devine qu’elle choisit librement un camp, qu’elle consent à cet engagement politique : pour cela, nul besoin d’introspection qui ferait dériver vers un théâtre plus psychologisant. Elle aussi va prendre des risques, au mépris de sa propre sécurité. Elle aussi va se retrouver dans une salle d’interrogatoire, où les questions sur ses activités et celles de ses amis opposants alternent avec des menaces à peine feutrées. La comédienne joue alternativement le geôlier et la journaliste, tantôt assise tantôt  tournoyant autour de la chaise de façon menaçante, au cours d’un moment d’une grande tension dramatique, ponctué par le son régulier d’une percussion qui évoque un goutte-à-goutte à la résonnance insoutenable. « La politique, j’en parle. Je n’en fais pas » clame la jeune Française à son tortionnaire qui lui précise froidement « Nous n’opprimons pas. Il y a des règles, c’est tout. »

Alors qu’elle introduit le récit rétrospectif de son expérience au Brésil, devant sa machine à écrire, avec le grésillement lointain d’un vieux poste de radio, Hélène affirme que « la dictature est quelque chose qui nous arrive », une sorte d’aventure au sens étymologique du terme. C’est la raison pour laquelle l’action est la seule alternative pour elle car « ne rien faire revient à collaborer. » Et son récit qui se joue sous les yeux des spectateurs participe bien entendu de cette action.

A ce sujet, l’un des partis pris de mise en scène consiste en l’échange des regards entre la comédienne – très engagée dans son jeu –  et les spectateurs. Le dispositif scénique est installé dans une salle de classe, prévu pour prendre place in situ aussi bien dans une bibliothèque que dans un hall de théâtre. Le choix d’une petite jauge – une vingtaine de personnes à la Maison du théâtre pour enfants – et la proximité de la comédienne et de ce public restreint, inclus dans l’espace scénique réduit, est un choix raisonné d’Olivier Letellier : chacun de nous, accroché au regard intense de la comédienne, se trouve alors propulsé dans l’espace dramatique de la pièce. Le metteur en scène souhaitait avant tout que chaque spectateur réfléchisse d’abord sur sa « position » : « voyeur » ou bien, rappelant la théorie brechtienne, « actif. » C’est dans sa propre action de spectateur qui pense qu’il peut alors être amené à se demander : « Qu’est-ce que j’aurais fait, moi, si j’avais été à la place de cette femme ? »

L’ensemble est par conséquent très cohérent : la méthode expérimentale choisie ; son application avec tous les partenaires ; la composition de la tétralogie ; le public principalement visé, enfants ou adolescents, selon chaque petite forme. La démarche expérimentale se révèle efficace et les jeunes spectateurs – comme les moins jeunes d’ailleurs – sont enthousiasmés, désireux d’échanger, entre eux et avec l’équipe qui va toujours à leur rencontre à l’issue de chaque représentation.

A un journaliste qui l’interrogeait  au sujet de l’importance du théâtre dans une société comme celle des années 80 en France, Ariane Mnouchkine répondait qu’il « reste un lieu où l’on apprend, où l’on essaie de comprendre, où l’on est touché, où l’on rencontre l’autre — où on est l’autre. » En réactualisant ce propos, le Théâtre du Phare confirme – si c’était nécessaire – que le théâtre pour la jeunesse permet très bien d’y parvenir.

 

 

Thierry Jallet
Titulaire d'une maîtrise de Lettres, et professeur de Lettres, Thierry Jallet est aussi enseignant de théâtre expression-dramatique. Il intervient donc dans des groupes de spécialité Théâtre ainsi qu'à l'université. Animé d’un intérêt pour le spectacle vivant depuis de nombreuses années et très bon connaisseur de la scène contemporaine et notamment du théâtre pour la jeunesse, il collabore à Wanderer depuis 2016.
Article précédentComédie amère
Article suivantTanni à la Wartburg…

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici