Exposition Vivian Maier,
Musée du Luxembourg, du 15 septembre 2021 au 16 janvier 2022.

Exposition organise par la Rmn – Grand Palais et diChroma photography, en collaboration avec la Collection John Maloff Chicago et la Howard Greenberg Gallery, New York.

Commissariat : Anne Morin, commissaire d’expositions et directrice de diChroma photography

Scénographie : Emmanuelle Garcia et Etienne Lefrançois

Musée du Luxembourg, du 15 septembre 2021 au 16 janvier 2022. Visite le 15 septembre à 14h

Avant sa mort en 2009, pratiquement personne n’avait jamais entendu parler de Vivian Maier. Depuis, cette photographe amateur s’est imposée comme l’une des grandes figures de son art, dans la catégorie « photographe de rue ». Mais l’exposition présentée à partir du 15 septembre au Musée du Luxembourg à Paris montre que l’art de Vivian Maier va bien au-delà de la captation des réalités urbaines de l’Amérique d’après-guerre.

Vivian Maier, Chicago, 1957. Tirage argentique, 2012. © Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Alors que Paris ne manque pas d’institutions réservées à l’invention de Messieurs Niépce, Daguerre et Talbot – la Maison européenne de la photographie, la Galerie du Jeu de paume – voici que le Musée de Luxembourg présente à son tour, et pour la première fois sauf erreur, une exposition de photographies, et plus précisément une exposition consacrée à une photographe, l’Américaine Vivian Maier (1926–2009). Cette manifestation honore une artiste dont la découverte remonte à guère plus d’une décennie, car c’est seulement après sa mort que fut mis au jour le travail de cette photographe amateur, jamais exposé de son vivant, sauf à considérer comme une exposition la mise en ligne de quelques images, peu avant sa mort.

Quand il pénètre dans les salles du Musée du Luxembourg, le visiteur est transporté dans une atmosphère qui peut d’abord sembler délicieusement désuète : sur ces clichés en noir et blanc, pris dans les années 1950, ces trois marins assis côte à côte dans la rue, vus de dos, ces personnages qui déambulent dans un quartier typiquement new-yorkais, avec ses escaliers de secours, tout cela évoque l’univers dépeint par Kurt Weill dans Street Scene (1946) ou chanté par Leonard Bernstein dans On the Town (1944) ou Wonderful Town (1953). Qu’importe que les marins soient en goguette dans Chicago plutôt qu’à New York, ou que les photographies aient été prises dans l’East Side plutôt que dans le West Side bernsteinien, c’est bien ce monde-là qui s’anime sous nos yeux.

Pourtant, l’exposition du Musée du Luxembourg dépasse d’emblée cette vision un peu réductrice. Les images de Vivian Maier ne renvoient pas à Broadway et à ses comédies musicales, et elles ne se bornent pas à faire écho au quotidien urbain de l’Amérique de l’après-guerre. Bien sûr, l’étiquette de « photographe de rue » est tout sauf usurpée, et l’on a bien ici affaire à des photographies prises sur le vif, en extérieur. Rien de posé, et pratiquement que des scènes d’extérieur, inspirées par les rencontres de hasard. Mais l’œuvre de Vivian Maier – environ 150 000 négatifs, ce qui est loin d’être négligeable pour un « amateur » – ne se réduit absolument pas à cette dimension.

Si les images en noir et blanc sont majoritaires, elles ne sont pas seules, car à partir des années 1970, la photographie couleur est également employée, et Maier tourne même des films super 8 dont plusieurs sont visibles au fil du parcours de visite. On peut également contempler, dans des vitrines, les appareils dont elle s’est servie, et même un chapeau qu’elle porta dans les années 1950. Les clichés proprement dits se subdivisent en deux catégories : d’une part, les tirages « vintage », d’époque, souvent en petit, voire très petit format, avec des recadrages et des valeurs peu contrastées (choix de la photographe ou effet du passage du temps) ; d’autre part, les tirages argentiques récents réalisés au cours des années 2000 à partir des négatifs laissés par la défunte, images plus grandes, voire beaucoup plus grandes, avec une gamme de noirs, de gris et de blanc plus riche.

Vivian Maier, Chicago, 1956. Tirage argentique, 2014. © Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

La première salle dément tout de suite l’impression selon laquelle Vivian Maier aurait laissé agir le hasard pour lui fournir des sujets, puisqu’elle est consacrée aux autoportraits, et que ceux-ci ont manifestement fait l’objet d’une mise en scène très délibérément élaborée et souvent virtuose. Quand elle choisit de braquer l’objectif sur elle-même, sur son reflet sur un mur ou sur son ombre dans un miroir, c’est toujours de manière tout à fait étudiée, ce qui prouve que, l’eût-elle voulu, Vivian Maier aurait fort bien pu pratiquer la photographie en studio et mettre son art au service de la mode, par exemple. Mais sans doute aurait-elle dû alors renoncer à cette liberté qui était la sienne.

Liberté toute relative, cependant, car la photographe amateur n’appartient pas à la catégorie des dames oisives et vivant de leurs rentes, comme le furent au XIXe siècle Julia Margaret Cameron ou Lady Clementina Hawarden. Fille d’un père immigré autrichien et d’une mère française, Vivian Maier a toute sa vie travaillé comme nounou, d’abord à New York, puis à Chicago à partir de 1956, transportant ses centaines de cartons d’un employeur à l’autre. Elle sera notamment au service des Gensburg et de leurs trois garçons pendant dix-sept ans, qui veilleront à leur tour sur sa vieillesse. La photographie est plus qu’un passe-temps, c’est une occupation centrale qui occupe tous les moments qu’elles ne consacrent pas à son activité rémunérée.

Parmi les images créées par Vivian Maier, il y a certes beaucoup de « scènes de rue », mais encore faut-il s’entendre sur ce que l’on entend par cette expression. Des badauds, des files d’attente, des clichés insolites réalisés avec la complicité du hasard, il y a de tout cela dans l’exposition, oui. Il y a aussi des portraits, des visages dont l’expression surprise par la photographe révèle une personnalité, ou des trognes rendues plus pittoresques encore par l’accoutrement qui les accompagne. Des bâilleurs, des dormeurs.

Vivian Maier, Chicago, 1960. Tirage argentique, 2020. © Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Mais il y a aussi, peut-être plus curieusement, beaucoup de corps fragmentés : des nuques, des mains, des pieds, des jambes, des dos, des fesses, que l’exposition range dans la catégorie un peu cuistrement baptisée « Gestes interstitiels ».

Cette fragmentation des corps témoigne aussi d’un certain goût pour la forme pure, sur la voie de l’abstraction, vers laquelle tend peu à peu le parcours. La série de photos couleurs consacrés aux journaux, en pile dans la rue ou à la devanture des kiosques (1975), s’engage clairement dans cette voie, confirmée par les images regroupée dans la section « Jeux cinétiques et faux semblants », où se multiplient les grilles, les motifs géométriques, les paysages réduits à quelques lignes de fuite.

Vivian Maier, Chicago, 1956. Tirage argentique, 2014. © Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

Cette tendance à l’abstraction – présente dès le début de la carrière photographique de Vivian Maier, il ne s’agit en aucun cas d’une évolution repérable dans le temps – est illustrée par les ultimes clichés présentés, sous le sous-titre « Indices ». Objets épars, isolés, abandonnés, avec parfois la tentation de regroupements quasi surréalistes (une paire de gants égarés, posés à terre, entourés de déchets divers).

Après le Musée du Luxembourg, le public français pourra admirer des œuvres de la photographe en Bretagne, avec deux manifestations prévues à partir de février 2022 : « Vivian Maier et/est son double » au musée de Pont-Aven et « New York / Chicago » au musée des Beaux-Arts de Quimper.

Catalogue :

Catalogue coédité par la Rmn – Grand Palais et diChroma, Paris, 2021. 21,6 x 28,8 cm, 256 pages, 200 illustrations, 40 euros

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.
Crédits photo : © Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY
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