Le Domino noir
Opéra-comique en trois actes de Daniel-François-Esprit Auber
Livret d'Eugène Scribe,
créé le  par l'Opéra-Comique au premier Théâtre des Nouveautés (Paris).

Mise en scène : Valérie Lesort, Christian Hecq, sociétaire de la Comédie-Française
Chorégraphie : Glyslein Lefever
Décors : Laurent Peduzzi
Réalisation marionnettes : Valérie Lesort et Carole Allemand
Costumes : Vanessa Sannino
Lumières : Christian Pinaud
Concepteur son Dominique Bataille

 

Chef de choeur : Pierre Iodice

Angèle de Olivarès : Anne-Catherine Gillet
Horace de Massarena : Cyrille Dubois
Brigitte de San Lucar : Antoinette Dennefeld
Comte Juliano : François Rougier
Jacinthe : Marie Lenormand
Gil Perez : Laurent Kubla
Ursule : Sylvia Bergé, sociétaire de la Comédie-Française
Lord Elfort : Laurent Montel
La Tourière : Tatiana Mamonov
Melchior Benoît Delvaux

Choeur et Orchestre royal de Wallonie-Liège
Direction musicale : Patrick Davin
Coproduction Opéra Comique, Opéra de Lausanne,Opéra Royal de Wallonie crée le 23/02/2018 à Liège,
Le 23 février à l'Opéra royal de Wallonie-Liège

Qualifié par Berlioz d'ouvrage "léger, brillant, gai, souvent plein de saillies piquantes et de coquettes intentions", Le Domino noir de François-Esprit Auber renaît de ses cendres à l'Opéra Royal de Wallonie-Liège. L'occasion de (re)découvrir un opéra qui sera donné à Paris du 26 mars au 5 avril, coproduit à l'initiative de la Salle Favart. L'équipe Valérie Lesort et Christian Hecq enlise un propos scénique qui n'en demandait – hélas – pas tant.

On a peine à se représenter aujourd'hui le succès du Domino noir de François-Esprit Auber, chef d'œuvre de l'opéra comique sous Louis-Philippe. La renommée de l'auteur de la Muette de Portici et Fra Diavolo doit malheureusement davantage à la RATP qu'aux directeurs de salles ; raison supplémentaire de féliciter Olivier Mantéi, actuel directeur de la salle Favart, d'avoir été à l'initiative d'une coproduction réunissant l'Opéra-Comique et l'Opéra Royal de Wallonie-Liège. Après plus de 1000 représentations dans les années qui suivirent la création le 2 décembre 1837, les intrigues amoureuses du Domino noir ne survécurent pas vraiment à la première Guerre mondiale. La Monarchie de Juillet tenait là un de ses plus purs joyaux lyriques, dans la brillante lignée des Rossini, Boieldieu et Halévy. Par une juste ironie du sort, c'est à Liège qu'il renaît aujourd'hui de ses cendres – alors même que la capitale wallonne l'avait accueilli dès 1838…

Le fantasme madrilène sert de cadre romantique à une action qui peut paraître bien mince aujourd'hui, surtout par la prolifération envahissante des stéréotypes. Juste après La Juive (1835) et Les Huguenots (1836), Eugène Scribe opère un retour à l'humour badin du Comte Ory (1828) et Fra Diavolo (1830). La maîtrise virtuose de l'art du vaudeville irrigue en profondeur ce Domino noir et permet, en partie seulement, d'en oublier les ficelles. Quoi de plus excitant pour un jeune premier (Horace de Massarena) que de faire la noce et vider un bol de punch ? Pour pimenter l'affaire, il faut que la jeune fille (Angèle de Olivarès) ne soit pas forcément disponible et – mieux encore – qu'elle soit promise au couvent. Il n'y a pas loin du voile au domino, comme elle le prouve lors de ses escapades nocturnes, fuyant sa cellule pour rejoindre les salons. Ajoutant à la symbolique érotique de la nonne volage la confusion des identités, Scribe joue également sur le registre de la satire sociale. On retrouve au deuxième acte la belle et mystérieuse aristocrate déguisée en paysanne aragonaise (accent compris) au service de sa "tante" gouvernante chez Juliano, l'ami d'Horace.

La mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq ne donne pas dans la demi-mesure pour montrer cette société éminemment calquée sur le modèle de la bourgeoisie de la Monarchie de Juillet. La direction d'acteurs multiplie les gestes téléphonés – on se pâme, bras ouverts, tête renversée… avec comme seule planche de salut, un abattage et un rythme qui ne parviennent pourtant pas toujours d'éviter l'ennui. Les costumes de Vanessa Sannino et décors de Laurent Peduzzi surlignent une intrigue qui n'en demandait peut-être pas tant. En témoignent ce curieux bestiaire avec Lord Elfort transformé en ambassadeur porc-épic de sa royale majesté, Juliano en redingote-queue de paon ou Angèle en domino façon cygne noir. On fermera les yeux sur les gags à répétition comme le cochon de lait qui se réveille au moment de le découper et les statues du couvent au III dont on devine dès le lever de rideau qu'elles vont s'animer dès lors qu'on leur tourne le dos… Il n'y a pas jusqu'à la pétulance de l'ouverture orchestrale qui ne soit en partie gâchée par les pitreries assez inutiles de la petite troupe de figurants déguisés en… dominos.

La partition d'Auber évoque parfois davantage le théâtre de boulevard que l'opéra comique, comme en témoignent les nombreuses scènes dialoguées qui sont autant de brèches dans lesquelles la scénographie trouve sa juste place. La scène de bal est assez bruyante, avec ces entrées et sorties incessantes et Auber remixé en musique techno, en opposition avec un dernier acte longuet avec chœurs de nonnes et quiproquos burlesques. Les encombrantes amourettes de Jacinthe et Gil Perez n'ont d'autre fonction que le déguisement d'Angèle et le vol des clés du couvent. Avait-on vraiment besoin d'un Gilles Vigneault en culotte de cuir et d'une gouvernante aux seins gonflés à l'hélium ?

Anne Catherine Gillet

À Cyrille Dubois (Horace) et Anne-Catherine Gillet (Angèle) revient l'essentiel d'un catalogue d'airs par ailleurs relativement réduit. La soprano belge domine son sujet dans Je suis sauvée chanté d'un seul souffle, avec une aisance et un babil quasi-chorégraphique. La voix est délicate et frissonne avec gourmandise une langueur amoureuse de bon aloi. Cyrille Dubois confirme avec brio l'atavisme d'une voix naturellement bouffe et élégante – qualités premières d'un rôle rendu relativement difficile par les rares occasions de briller. Le Juliano sonore de François Rougier cède en intérêt au rôle de Brigitte, brillamment ciselé par la voix gracile et pétillante d'Antoinette Dennefeld. Engoncée dans son loufoque costume, Marie Lenormand ne s'embarrasse pas de détails pour camper une Jacinthe à la projection pas toujours soignée. Laurent Kubla bougonne un Gil Perez prisonnier d'une couleur et d'une ligne fuligineuse. Le Lord Elfort de Laurent Montel montre d'éminent talents d'acteur mais le rôle est décidément trop mince vocalement…

Cyrille Dubois et Anne-Catherine Gillet

Le geste énergique de Patrick Davin ne parvient pas à domestiquer totalement l'équilibre fosse-plateau qui souffre à plusieurs reprises de décalages notoires. L'Orchestre de l'Opéra royal de Wallonie-Liège se distingue par la précision des pupitres de cordes et des vents d'une grivoiserie et d'une gaité remarquables. Pour représentations données à Favart, l'Orchestre Philharmonique de Radio-France et le chœur Accentus viendront relever le défi de ce Domino en demi-teintes.

Antoinette Dennefeld
David Verdier
David Verdier Diplômé en musicologie et lettres modernes à l'université de Provence, il vit et enseigne à Paris. Collabore à plusieurs revues dont les Cahiers Critiques de Poésie et la revue Europe où il étudie le lien entre littérature et musique contemporaine. Rédacteur auprès de Scènes magazine Genève et Dissonance (Bâle), il fait partie des co-fondateurs du site wanderersite.com, consacré à l'actualité musicale et lyrique, ainsi qu'au théâtre et les arts de la scène.

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