Giacomo Puccini (1858–1924)
Madama Butterfly (1904)
Tragedia giapponese in due atti (version originale) in tre atti (version révisée)
Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d'après la pièce homonyme de David Belasco
Création au Teatro alla Scala (version originale) le 17 février 1904, et au Teatro Grande, Brescia, le 28 mai 1904 (version révisée)

Mise en scène, décor, costumes : Hugo de Ana
Vidéos : Sergio Metalli – ideogamma SRL
Lumières : Valerio Alfieri
Chef des choeurs : Agathangelos Georgakatos

Butterfly : Ermonela Jaho
Pinkerton : Gianluca Terranova
Suzuski : Chrysanti Spitadi
Sharpless : Dionysios Sourbis
Goro : Nicholas Stefanou
Yamadori : Marios Sarantidis
Le bonze : Yanni Yannissis
Kate Pinkerton : Violetta Lousta

Orchestre et chœur de l’Opéra national de Grèce
Oρχήστρα και χορωδία της Εθνικής Λυρικής Σκηνής

Direction musicale : Lukas Karytinos

Spectacle capté les 10 et 16 octobre 2020 à l’Opéra d’Athènes

Venue en voisine de son Albanie natale, Ermonela Jaho est à juste titre la star sur laquelle repose la captation de Madama Butterfly proposée par l’Opéra national de Grèce pour inaugurer son site de streaming, ouvert ce mercredi 25 novembre. La soprano brille mieux que jamais dans son rôle fétiche, et si la mise en scène classique de Hugo de Ana peut inspirer quelques réserves, du moins balance-t-elle allègrement ce porc qu’est Pinkerton.

 

Installé depuis quelques années dans le somptueux Centre culturel Stavros Niarchos (Architecte Renzo Piano), l’Opéra national de Grèce lance son site de streaming, dont l’inauguration coïncide avec une nouvelle période de confinement, la première ayant été marquée par une prolifération de contenus musicaux rendus accessibles gratuitement sur Internet. GNO/TV demande une modique participation financière de 10 euros à ceux qui voudront visionner les spectacles et concerts qui seront bientôt visibles sur ses ondes. Pour le moment, le site ouvert au public depuis le mercredi 25 novembre à 13h propose une captation du spectacle à l’affiche en octobre, Madama Butterfly.

Ermonela Jaho (Cio Cio San)

Les premières minutes de diffusion donnent l’impression d’un problème de balance sonore entre la fosse et la scène, problème également constaté sur place, il est vrai. Ce souci s’estompe néanmoins, l’oreille s’habituant à la prise de son, et l’on finit par se dire que cette sensation tenait aussi en grande partie au déficit de décibels de certains chanteurs, à commencer par le Goro de Nicholas Stefanou, ténor de caractère qui manque décidément de projection.

A l’heure de l’ethniquement correct, alors que bien des donneurs de leçons s’indignent de pratiques dénoncées comme relevant du blackface, et que seuls les extra-terrestres ne font pas encore figure de minorité opprimée (personne ne s’est indigné que l’héroïne de L’Africaine ait la peau bleue lors de représentations données à Francfort en 2018), combien de temps encore sera-t-il permis de représenter Madame Butterfly ? Les théâtres sont-ils condamnés à engager des artistes originaires du Japon pour incarner tous les personnages non-occidentaux de cet opéra (et donc pour tout le chœur) ?

Tout dépend en fait des choix de la mise en scène. Certaines productions osent encore faire comme si rien n’avait changé depuis 1904 : c’était récemment le choix de Stefano Mazzonis à Liège, où l’on retrouvait comme décor la maison japonaise traditionnelle, avec son jardin et son petit pont, l’arrivée de Kate Pinkerton en hélicoptère faisant figure gage de modernité relevant plutôt du gadget. Plutôt que de basculer dans un Japon de carte postale, d’autres ont essayé d’injecter plus de réalisme dans leur mise en scène, en soulignant le côté sordide des unions arrangées entre Américains et Japonaises après la Deuxième Guerre mondiale, non sans parfois évoquer Hiroshima. Clarac et Delœuil ont rapproché la japonaiserie 1900 de la fascination actuelle pour les mangas et le cosplay. Robert Wilson a passé l’œuvre à la moulinette de son japonisme personnel. D’autres, depuis Jorge Lavelli dans les années 1970, ont essayé de s’affranchir de l’iconographie obligée : la mise en scène d’Alex Rigola figurant au répertoire de La Fenice depuis 2013 oppose ainsi conquérants et colonisés et se dispense de tout ancrage ethnique habituel, la première Butterfly de cette production étant blonde…

A Athènes, Hugo de Ana ne prend pas de risque : également signataire des décors et des costumes, il opte pour une voie assez conservatrice. La maison traditionnelle est réduite à trois boîtes en fond de scène et occupe à la fois l’ensemble du plateau couvert de tatamis. L’enfant est nettement trop âgé mais au moins est-ce un véritable être humain et non une poupée de chiffons, solution de facilité désormais souvent choisie, et qui a l’inconvénient de désamorcer complètement l’un des ressorts (mélo)dramatiques de l’intrigue. Des accessoiristes tout de noir vêtus, comme ceux du bunraku, interviennent de temps à autre, Yamadori étant ainsi réduit au statut de marionnette manipulée par eux ; ils manient aussi l’éventail, de manière tantôt gratuite – pourquoi le faire lorsque les invités de la noce boivent à la santé des ancêtres ? – tantôt un peu plus justifiée (pour accompagner les chants d’oiseaux au IIIe acte). Ces signes de japonitude ont néanmoins un inconvénient : lesdits accessoiristes sont aussi sollicités au début des actes pour jouer de ces morceaux de bois qui servent de percussions dans les ensembles accompagnant le théâtre japonais, de sorte que la musique de Puccini, au lieu de surgir du silence, arrive juste après ces claquements et perd ainsi une partie de son impact. Plutôt efficace par ailleurs, la direction de Lukas Karytinos n’est pas aidée par ces préambules, d’autant que le tout début de l’opéra est encore précédé de la déclamation par Butterfly de sa fameuse formule « Con onor muore chi non puà serbar vita con onore ». L’usage de projections vidéo inclut quelques moments réussis, comme le brusque changement de décor coïncidant avec l’apparition du fils de l’héroïne ; d’autres effets sont plus contestables,  notamment pendant l’intermezzo orchestral, dont on devine qu’il prétend donner à voir le rêve de Butterfly (dommage que l’on ne fasse pas davantage confiance à l’imagination du spectateur et, surtout, à la force de la musique).

Pinkerton (Gianluca Terranova) Cio Cio San (Ermonela Kaho)

Si les costumes japonais sont tout à fait traditionnels, et même presque trop somptueux dans le cas du commissaire impérial, l’action est transposée dans les années 1950, à en juger d’après la robe et le chignon de Kate Pinkerton, et d’après les  chemises hawaïennes qu’arbore Pinkerton – la première est ornée d’un motif non de fleurs mais de pin-ups – si ce n’est dans les années 1930, pour le consul avec sa canne et son chapeau. Le Pinkerton de Gianluca Terranova n’a pas l’excuse de l’extrême jeunesse, et rien ne vient ici rendre le personnage moins odieux ; la voix du ténor est solide mais ans charme particulier. Le balourd américain jette à terre le saké qu’on lui offre, ne témoigne aucun respect envers la culture du pays où il se trouve, croit tout arranger en distribuant des dollars, et brandit son revolver pour arrêter la « bonzeria ». Alors que Puccini a donné au personnage de trop belles choses à chanter, au moment où il se déclare épris de la mousmé, ce Pinkerton-ci sa cravate de façon menaçante, comme s’il voulait s’en servir pour étrangler la jeune femme qu’il va épouser. Et pendant le finale du premier acte, le goujat qui crie « Vieni, vieni » tout en enlevant ses chaussures, puis se sert d’une cordelière afin de ligoter les mains de Butterfly et de l’attirer à lui comme s’il moulinait avec sa canne à pêche après avoir ferré un poisson.

Chryssanti Spitadi (Suzuki) Ermonela Jaho (Cio Cio San)

Le consul de Dyonisios Sourbis est jeune mais sentencieux à souhait, comme l’exige le personnage, mais on s’intéresse davantage à la belle Suzuki de Chryssanti Spitadi, qui ne cherche à aucun moment à tirer la couverture à soi (même si la production la met finalement en position de devoir décapiter sa maîtresse, au cas où le seppuku échouerait ?). Bonze correct mais peu impressionnant, Yamadori entravé par son statut de marionnette, sans parler de sa perruque rouge censée renvoyer au théâtre Nô, mais qui évoque plutôt le Louis XIV mouillé de Feu la mère de madame. Sans doute faut-il mettre sur le compte des règles de distanciation la réduction de la famille de Butterfly au strict minimum : en guise de chœur de compagnes et de parentèle proliférante, on doit se contenter ici de trois dames et d’un monsieur ; même si ce dernier a un très opportun physique de lutteur de sumo, cela paraît bien peu.

Ermonela Jaho (Cio Cio San) acte III (ou II, selon le choix d'édition)

Heureusement, la tête d’affiche suffirait à dissiper toute réserve. Ermonela Jaho apparaît ici en meilleure forme et bien mieux dirigée quand dans la production londonienne commercialisée en DVD par Opus Arte. Aucun excès à déplorer dans la manière dont l’interprète vit le drame de son personnage, tout paraît cette fois parfaitement juste. Vocalement, l’adéquation est totale, et dramatiquement, on sent qu’a été longuement travaillée l’incarnation, à travers les gestes, la démarche, les mimiques. Pour avoir capté ce précieux papillon albanais, on remerciera l’Opéra de Grèce, en attendant les prochains spectacles annoncés, notamment un Don Giovanni avec Tassis Christoyannis dans le rôle-titre.

 

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

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1 COMMENTAIRE

  1. A mi hösünk a csodas hangu Tenor, Pinkerton, Gianluca Terranova, neki olyan csudi hangja van hogy rögtön bele kell szeretni!!! Egyszerüen magikus!!! Millio köszönet Maestro, a te Pinkerton-odat soha nem fogjuk elfelejteni!!

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