Pascal Dusapin (né en 1955)
Il Viaggio, Dante (2022)
Opéra en un prologue et sept tableaux
Livret de Frédéric Boyer d’après Vita nuova et Divina Commedia de Dante Alighieri
Commande du Festival d’Aix-en-Provence et de l’Opéra national de Paris
Créé le 8 juillet 2022 au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
Production de l’Opéra de Paris créée le 21 mars 2025 au Palais Garnier, Paris

Direction musicale : Kent Nagano
Mise en scène et chorégraphie : Claus Guth
Décors : Étienne Pluss
Costumes : Gesine Völlm
Lumières : Fabrice Kebour
Vidéo : Roland Horvath/rocafilm
Dispositif électroacoustique : Thierry Coduys

Dante : Bo Skovhus
Virgilio :  David Leigh
Giovane Dante :  Christel Loetzsch
Beatrice : Jennifer France
Lucia : Danae Kontora
Voce dei dannati : Dominique Visse
Narratore :  Giovanni Battista Parodi

Chœurs de l’Opéra national de Paris
Chef des chœurs : Alessandro di Stefano

Orchestre de l’Opéra national de Paris

Coproduction avec le Festival d’Aix-en-Provence, le Staatstheater Hannover et les Théâtres de la Ville de Luxembourg

 

Paris, Palais Garnier, 28 mars 2025, 20h

Au Palais Garnier jusqu’au 9 avril se donne le onzième ouvrage lyrique de Pascal Dusapin, Il viaggio, Dante. Opéra ou « operatorio » selon l’auteur, cette œuvre en un prologue et 7 tableaux commandée par le Festival d’Aix-en-Provence où elle a été créée en 2022 (voir notre article ci-dessous) et l’Opéra National de Paris, met pour la première fois en musique la Divine comédie de Dante et Vita nuova, autobiographie du poète italien et premier texte qu’il lui ait été attribué. Exigeant, mais envoutant, ce voyage mis en scène par Claus Guth et dirigé par Kent Nagano confirme la puissance et la permanence de la musique de notre temps, Dusapin comme Eotvös, Saariaho, Adès, Boesmans ou Benjamin s’affirmant comme l’un des plus grands compositeurs actuels.

Homme de lettres autant que de notes, Dusapin a souvent recours aux grands textes ou aux figures mythiques de la littérature pour s’exprimer. Après Shakespeare, Kleist, Faust ou Macbeth il a choisi de s’attaquer cette fois à Dante Alighieri et à son texte fondateur La Divine comédie, ainsi qu’à son premier texte autobiographique Vita nuova. Personne ne s’y était encore risqué, mais Dusapin aidé par son librettiste Frédéric Boyer, a tenté l’aventure, soutenue par deux institutions, le Festival d’Aix-en-Provence et l’Opéra national de Paris, très investies dans la création contemporaine.

L’ouvrage créé en 2022 à Aix et montré pour la première fois à Paris au palais Garnier, est assurément un opéra puisqu’on chante (un texte que l’on peut qualifier de profane), mais également un oratorio en raison de l’omniprésence d’un chœur (évoquant la partie sacrée) intégré à la fosse d’orchestre, un narrateur enfin ayant pour mission de s’adresser au public à la manière d’un récitant (comme dans les oratorios !).

Au soir de sa vie, Dante voudrait revoir celle qu’il a aimé et n’a jamais oublié, Beatrice. Ce souhait va pouvoir être exhaussé mais seulement aux termes d’un long et éprouvant voyage réalisé en sept étapes. Escorté par le poète Virgilio envoyé par la défunte, Dante va rencontrer son double plus jeune, ainsi qu’une sainte, Lucia, qui va lui permettre d’accéder au Paradis après être passé par l’Enfer. Le spectacle imaginé par Claus Guth (dont on a pu revoir récemment le Rigoletto sur la scène de la Bastille) débute sur une troublante vidéo à l’atmosphère lynchienne, signée Roland Horvarth, où un homme, Dante, conduit une voiture de nuit, dans une épaisse forêt et croise une femme, Beatrice. Mais après cette apparition et un terrible accident, celui-ci se retrouve chez lui, ensanglanté et désorienté…

Les décors conçus par Etienne Pluss, tantôt réalistes lorsqu’ils représentent l’intérieur feutré du poète, tantôt oniriques lorsqu’ils s’ouvrent sur des espaces sans repère où s’agitent, dansent ou marchent des silhouettes, ponctuent les sept scènes qui constituent le parcours de Dante. Avant d’accéder au Paradis, Dante et son double, personnage travesti chanté par une mezzo-soprano flanqués de Virgilio, vont évoluer parmi les Cercles de l’enfer, ou le Purgatoire, revivre certaines scènes de leurs existences ou être confrontés à l’inconnu. Danseurs désarticulés, formes surnaturelles, corps en perpétuel mouvement apparaissent et disparaissent comme la figure de Beatrice, femme fatale vêtue de rouge et chaussée de hauts talons, ou son contraire, cet être mi-homme, mi-femme en rouge également, mais aux cheveux gris hirsutes, angoissante voix des Damnés.

Sous de splendides lumières diffuses ou nébuleuses signées Fabrice Kebour, cet énigmatique voyage prend fin au Paradis, lorsque Dante retrouve sa bien-aimée, heureux et ému, avant de succomber, contre toute attente, à ses blessures et de s’étaler sur le sol.

La partition dirigée avec la plus grande précision par Kent Nagano envoute avec ces chœurs magnifiques incorporés à la masse orchestrale, qui ne font qu’un et tissent une musique aussi enveloppante qu’angoissante, dont les échos prolongés ne sont pas sans rappeler ceux qui émaillent le Peter Grimes de Britten. Bruissements étranges, râles lointains ou chants d’oiseaux renforcés par le remarquable dispositif électroacoustique de Thierry Coduys, multiplient les strates et les contrastes sonores, apportant mille nuances à ce parcours introspectif et mental construit comme un fantastique continuum.

Dans le rôle-titre, Bo Skovhus – qui succède à Jean-Sébastien Bou – s’affirme une fois encore comme l’un des grands chanteurs-acteurs de sa génération, son imposante carrure ne faisant jamais obstacle à la fragilité et aux tourments rencontrés par son personnage. Comme Lear (vu en 2019 sur ce plateau, dans la mise en scène de Calixto Bieito) autre incarnation récente du baryton, l’auditoire est séduit par le charisme et l’étrangeté de l’interprète, dont le chant quoiqu’aujourd’hui plus gris, conserve toute sa noblesse. La basse David Leigh s’empare avec facilité du rôle un peu statique de Virgilio, Jennifer France défend avec de beaux moyens et une plastique parfaite celui vocalement réduit de Beatrice, surtout par rapport à celui de Lucia confiné dans l’extrême aigu, registre très apprécié par Dusapin (et utilisé jusqu’à l’excès dans Perela uomo di fumo en 2003) qu’assume crânement la soprano colorature Danae Kontora. Seuls bémols de taille, le jeune Dante confié à la mezzo Christel Loetzsch, au chant incertain et aux accents monocordes, là où il aurait fallu une personnalité charismatique comme celle de Joyce Di Donato et Dominique Visse dont les restes de voix transformés en cris acides ne suffisent pas à composer un personnage, aussi singulier soit-il. Mention spéciale pour le narrateur (qui s’exprime en dialecte toscan) de Giovanni Battista Parodi, très à l’aise dans son numéro de Monsieur Loyal.

 

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François Lesueur
Après avoir suivi des études de Cinéma et d'Audiovisuel, François Lesueur se dirige vers le milieu musical où il occupe plusieurs postes, dont celui de régisseur-plateau sur différentes productions d'opéra. Il choisit cependant la fonction publique et intègre la Direction des affaires culturelles, où il est successivement en charge des salles de concerts, des théâtres municipaux, des partenariats mis en place dans les musées de la Ville de Paris avant d’intégrer Paris Musées, où il est responsable des privatisations d’espaces.  Sa passion pour le journalisme et l'art lyrique le conduisent en parallèle à écrire très tôt pour de nombreuses revues musicales françaises et étrangères, qui l’amènent à collaborer notamment au mensuel culturel suisse Scènes magazine de 1993 à 2016 et à intégrer la rédaction d’Opéra Magazine en 2015. Il est également critique musical pour le site concertclassic.com depuis 2006. Il s’est associé au wanderesite.com dès son lancement

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