Homme de lettres autant que de notes, Dusapin a souvent recours aux grands textes ou aux figures mythiques de la littérature pour s’exprimer. Après Shakespeare, Kleist, Faust ou Macbeth il a choisi de s’attaquer cette fois à Dante Alighieri et à son texte fondateur La Divine comédie, ainsi qu’à son premier texte autobiographique Vita nuova. Personne ne s’y était encore risqué, mais Dusapin aidé par son librettiste Frédéric Boyer, a tenté l’aventure, soutenue par deux institutions, le Festival d’Aix-en-Provence et l’Opéra national de Paris, très investies dans la création contemporaine.
L’ouvrage créé en 2022 à Aix et montré pour la première fois à Paris au palais Garnier, est assurément un opéra puisqu’on chante (un texte que l’on peut qualifier de profane), mais également un oratorio en raison de l’omniprésence d’un chœur (évoquant la partie sacrée) intégré à la fosse d’orchestre, un narrateur enfin ayant pour mission de s’adresser au public à la manière d’un récitant (comme dans les oratorios !).
Au soir de sa vie, Dante voudrait revoir celle qu’il a aimé et n’a jamais oublié, Beatrice. Ce souhait va pouvoir être exhaussé mais seulement aux termes d’un long et éprouvant voyage réalisé en sept étapes. Escorté par le poète Virgilio envoyé par la défunte, Dante va rencontrer son double plus jeune, ainsi qu’une sainte, Lucia, qui va lui permettre d’accéder au Paradis après être passé par l’Enfer. Le spectacle imaginé par Claus Guth (dont on a pu revoir récemment le Rigoletto sur la scène de la Bastille) débute sur une troublante vidéo à l’atmosphère lynchienne, signée Roland Horvarth, où un homme, Dante, conduit une voiture de nuit, dans une épaisse forêt et croise une femme, Beatrice. Mais après cette apparition et un terrible accident, celui-ci se retrouve chez lui, ensanglanté et désorienté…
Les décors conçus par Etienne Pluss, tantôt réalistes lorsqu’ils représentent l’intérieur feutré du poète, tantôt oniriques lorsqu’ils s’ouvrent sur des espaces sans repère où s’agitent, dansent ou marchent des silhouettes, ponctuent les sept scènes qui constituent le parcours de Dante. Avant d’accéder au Paradis, Dante et son double, personnage travesti chanté par une mezzo-soprano flanqués de Virgilio, vont évoluer parmi les Cercles de l’enfer, ou le Purgatoire, revivre certaines scènes de leurs existences ou être confrontés à l’inconnu. Danseurs désarticulés, formes surnaturelles, corps en perpétuel mouvement apparaissent et disparaissent comme la figure de Beatrice, femme fatale vêtue de rouge et chaussée de hauts talons, ou son contraire, cet être mi-homme, mi-femme en rouge également, mais aux cheveux gris hirsutes, angoissante voix des Damnés.
Sous de splendides lumières diffuses ou nébuleuses signées Fabrice Kebour, cet énigmatique voyage prend fin au Paradis, lorsque Dante retrouve sa bien-aimée, heureux et ému, avant de succomber, contre toute attente, à ses blessures et de s’étaler sur le sol.
La partition dirigée avec la plus grande précision par Kent Nagano envoute avec ces chœurs magnifiques incorporés à la masse orchestrale, qui ne font qu’un et tissent une musique aussi enveloppante qu’angoissante, dont les échos prolongés ne sont pas sans rappeler ceux qui émaillent le Peter Grimes de Britten. Bruissements étranges, râles lointains ou chants d’oiseaux renforcés par le remarquable dispositif électroacoustique de Thierry Coduys, multiplient les strates et les contrastes sonores, apportant mille nuances à ce parcours introspectif et mental construit comme un fantastique continuum.
Dans le rôle-titre, Bo Skovhus – qui succède à Jean-Sébastien Bou – s’affirme une fois encore comme l’un des grands chanteurs-acteurs de sa génération, son imposante carrure ne faisant jamais obstacle à la fragilité et aux tourments rencontrés par son personnage. Comme Lear (vu en 2019 sur ce plateau, dans la mise en scène de Calixto Bieito) autre incarnation récente du baryton, l’auditoire est séduit par le charisme et l’étrangeté de l’interprète, dont le chant quoiqu’aujourd’hui plus gris, conserve toute sa noblesse. La basse David Leigh s’empare avec facilité du rôle un peu statique de Virgilio, Jennifer France défend avec de beaux moyens et une plastique parfaite celui vocalement réduit de Beatrice, surtout par rapport à celui de Lucia confiné dans l’extrême aigu, registre très apprécié par Dusapin (et utilisé jusqu’à l’excès dans Perela uomo di fumo en 2003) qu’assume crânement la soprano colorature Danae Kontora. Seuls bémols de taille, le jeune Dante confié à la mezzo Christel Loetzsch, au chant incertain et aux accents monocordes, là où il aurait fallu une personnalité charismatique comme celle de Joyce Di Donato et Dominique Visse dont les restes de voix transformés en cris acides ne suffisent pas à composer un personnage, aussi singulier soit-il. Mention spéciale pour le narrateur (qui s’exprime en dialecte toscan) de Giovanni Battista Parodi, très à l’aise dans son numéro de Monsieur Loyal.