Longtemps méprisée, malgré d’audacieuses tentatives de résurrections (merci à Richard Bonynge, à son épouse Joan Sutherland et à Sherril Milnes en particulier, d’avoir cru en cette œuvre au disque et à la scène), Hamlet a de nouveau droit de cité et l’on s'en réjouit.
La production de Caurier/Leiser captée à Barcelone en 2003 (éditée chez EMI/Warner/Liceu Barcelona) a fait des émules, Vincent Boussard et Olivier Py n’ayant pas hésité à s’intéresser à leur tour à la partition de Thomas, écrite dans un style français un peu daté, mais qui tient la comparaison avec bon nombre d’opéras de cette époque.
Conçue pour voyager facilement, la production du premier vient d’être remontée à Marseille où elle avait vu le jour il y a six ans. Décor unique, glacial, comme il doit y en avoir tant au Danemark, constitué de hautes parois froissées à l'image de l’âme du pauvre Hamlet, pour mieux resserrer l’action, ici un miroir sans glace, là un portrait penché, le metteur en scène adepte des espaces épurés ménage ses effets. Car le public sera saisi à trois moments-clés, d’abord à la vue du Spectre qui, venu des cintres, marche à la verticale sur les murs du château, retenu par d’invisibles filins, puis pendant la folie d’Ophélie qui sombre non plus dans un lac, mais dans sa baignoire, enfin lorsque l’on retrouvera la dépouille de celle-ci prise dans la glace et recouverte de feuilles. Du Vieux Port à Strasbourg et Mulhouse sans oublier Avignon (2015) et bientôt à Lausanne, ce spectacle sobre et respectueux aura beaucoup fait pour populariser ce titre, aujourd'hui apprécié à sa juste valeur.
En 2010, Franco Pomponi avait fait grande impression dans le rôle-titre par son implication tant musicale que scénique et la conviction qui émanait du couple qu’il formait avec la soprano Patrizia Ciofi. Cinq ans plus tard, Jean-François Lapointe prêtait à son tour ses traits au Prince du Danemark à Avignon ; nous le retrouvons avec plaisir dans un rôle taillé à l'exacte mesure de son talent et de ses moyens. Investi dès son entrée en scène, il est Hamlet avec une telle force et une telle maîtrise que l'on goûte chacune de ses interventions en attendant la prochaine. Comme sa partenaire, il sait occuper le plateau, séduire et inquiéter, révéler à chaque instant la part d'ombre ou de folie que tous prêtent à son comportement, depuis l'assassinat de son regretté père. Et quelle voix ! Ronde, puissante, infiniment riche et nuancée, le tout dans un français limpide. Toujours sincère, authentique et d'un courage exemplaire, la Ciofi ne craint pas de redonner vie à cette Ophélie apparemment composée pour elle. Juvénile et délicate elle incarne avec une grande justesse ce personnage naturellement porté vers la mélancolie, conférant à son portrait une douceur, une légèreté de ligne et des couleurs parfaitement en situation, transformant bientôt ce capital et cette virtuosité de façade en une scène hautement pathétique, celle de la folie « Ah vos jeux mes amis », qui la voit se délabrer mentalement et accueillir la mort avec sérénité.
Autre pièce maîtresse de la soirée, la Gertrude imposante, dessinée avec ampleur par la mezzo française Sylvie Brunet-Grupposo, monstrueuse et touchante dans sa candeur, qui se réfugie dans les bras de Claudius, qui a tué son mari, campé avec une morbide assurance par le baryton Marc Barrard. Si Marc Bolleire impressionne en Spectre, Rémy Mathieu et son émission chancelante n'arrive pas à s'illustrer en Laërte, Samy Camps (Marcellus), Christophe Gay (Horatio) et Jean-Marie Delaps (Polonius) ainsi que le chœur sont satisfaisants. Dirigé avec l'énergie et la ferveur que requiert de telles partitions en 2010 par Nader Abbassi, cette reprise ne bénéficie cette fois que de l'honnête mise en place de Lawrence Foster, dont la lecture émolliente dessert malheureusement l'ensemble.