Le Lied, histoire d’un voyage.
Une épopée musicale et poétique à travers l’histoire du Lied allemand, racontée par André Tubeuf.
Une série en sept épisodes réalisée par Martin Mirabel.
Livret présenté par Laurent Perpère et Martin Mirabel, textes des Lieder traduits par André Tubeuf.

Deux DVD Bel Air Classiques, BAC 187,
IBN 3–760115-301870

Enregistré en mai 2018

André Tubeuf n’aura pas pu voir la version montée et publiée de ces entretiens qu’il avait enregistrés il y a quelques années, mais grâce auxquels sa voix et son image survivent dans le double DVD que vient de faire paraître Bel Air Classiques, pour nous guider à travers l’un des univers qu’il connaissait le mieux : celui du Lied.

Disparu en juillet dernier, André Tubeuf était un oiseau rare parmi les critiques, plus philosophe encore que musicologue, passionnément épris des voix, de celles d’avant-hier que captaient les 78 tours, de celles d’hier qu’il découvrit peu après la guerre, et de celles qui ont éclos ensuite, au fil de sa longue carrière. Même s’il écrivit sur une large gamme de sujets, musicaux ou non, reflétant la diversité de ses intérêts, il en revenait toujours tôt ou tard à cette voix humaine qui le fascinait. André Tubeuf était si productif que son trépas n’a pas arrêté le flux de ses publications, et quand il n’écrivait pas, il parlait. Le label Bel Air Classiques vient de faire paraître un double DVD qui permettra à tous de savourer le grain de sa voix, à propos d’un genre qui lui était cher et auquel il avait notamment consacré un ouvrage intitulé Le Lied – poètes et paysages, initialement paru en 1993 chez Actes Sud et réédité en 2011.

Sept épisodes de 43 minutes pour retracer l’histoire du lied de Mozart à Richard Strauss, voilà ce que contient le boîtier Bel Air. Pendant ces trois cent et une minutes, André Tubeuf s’exprime en toute liberté, trônant sur un canapé Chesterfield, dans son appartement de la rue Milton, dans le neuvième arrondissement de Paris. Le réalisateur, Martin Mirabel, le compare à un pacha dans son harem de micros et de caméras. Mais c’est aussi à un prophète que fait penser le critique prêchant comme en chaire : « Il parle, tout se tait ; Plus léger sur la plaine, l’air attentif passe sans bruit ». D’un ton souvent émerveillé, parfois sentencieux,  Tubeuf dispense la bonne parole, allant jusqu’à souligner ses propos d’un geste éloquent de son doigt levé. Se grisant de sa propre parole, répétant certains mots à l’envi, l’oiseau-prophète use et abuse des formules ternaires : « l’éclosion du Lied, l’irruption du Lied, l’installation du lLed » chez Schumann qui libère « une richesse de chant, une puissance de chant, une évidence de chant dont tout autre pourrait être jaloux, y compris Schubert ». Mais on rend les armes devant la profusion du verbe, devant ce jaillissement spontané et tellement mûri, fruit de plusieurs décennies de méditation sur la musique, dont la forme se pare de coquetteries et de trouvailles variées, exploitant en bon ex-khâgneux et ex-prof de khâgne les ressources de la rime interne – « Chez Beethoven ça bouillonne, chez Schumann ça griffonne » ou de la paronomase – Schumann est « à part, hapax ».

Donc, le prophète parle, mais comme il parle de musique, il sait aussi se taire pour laisser place au chant. Remarquons au passage que les lieder sont souvent proposés dans des versions courtes, « shuntées » ou dans lesquelles l’interprète a délibérément omis tel ou tel passage : « Gretchen am Spinnrade » tel qu’on l’entend dans le deuxième épisode n’inclut pas le moment où Marguerite fait le portrait de Faust, et le très strophique « Das Wandern » n’est pas donné dans son intégralité, par exemple. De fait, ce n’est pas pour découvrir ces œuvres, mais bien pour écouter le récit d’André Tubeuf que l’on se procurera ce double DVD.

Quant au choix des interprètes, il ne surprendra aucun de ceux qui connaissent déjà l’homme par ailleurs. Deux noms sont incontournables, bien sûr, dès lors que l’on parle de lieder : Dietrich Fischer-Dieskau et Elisabeth Schwarzkopf enregistrés dans les années 1950 (André Tubeuf a consacré à cette dernière une biographie parue en 2004 chez Tallandier). Pour le reste, on trouve du plus ancien (Elisabeth Schumann dès 1936), et bien des voix qui ont fait la splendeur de l’après-guerre : Kathleen Ferrier ; Hans Hotter ; Irmgard Seefried ; Elisabeth Grümmer ; Christa Ludwig ; Fritz Wunderlich ; Lisa Della Casa, pour un Brahms ; et la petite dernière, Janet Baker, enregistrée en 1960.

Mais comme il s’agit d’un DVD, le chant s’accompagne aussi d’images, qui ne nous montrent ni celui qui parle, ni ceux qui chantent, et qui invitent ainsi l’imagination à suivre ce qu’évoquent les poèmes mis en musique. Défilent ainsi devant nos yeux des dizaines d’œuvres d’art empruntées à des époques et des écoles nationales diverses. Beaucoup de peinture romantique allemande, forcément : du Caspar David Friedrich dans tous les épisodes, et en très grande quantité, mais aussi des artistes bien plus anciens, du XVIIe siècle comme Ruisdael, du XVIIIe comme Watteau – pour Mozart, qui lui est pourtant très postérieur – ou du début du XXe comme Klimt, curieusement rapproché du lied « Der Nussbaum » de Schumann, ou August Macke. Les quelques mélodies humoristiques font apparaître des scènes de genre d’un goût typiquement Biedermeier. Dans l’ensemble, ce sont pourtant très majoritairement des paysages que l’on verra ici, André Tubeuf privilégiant toujours le lien du Lied avec la nature, puisque « le Lied allemand avait fait un monde entier de poésie à partir du petit jardin dans lequel il n’avait cessé de tourner ».

On pourra évidemment discuter le découpage choisi. Le premier épisode est quelque peu trompeur, puisqu’il annonce « Mozart et Beethoven », mais ne laisse entendre qu’un Lied de chacun de ces deux compositeurs, après un long préambule incluant trois Lieder de Schubert. Quant à la notion même de « siècle du Lied » correspondant au XIXe siècle, avec un prolongement jusqu’en 1945 grâce à Richard Strauss, on pourrait aussi la contester, en se demandant si cette tradition n’a pas trouvé de nouveaux défenseurs, avec des noms comme Paul Hindemith, Hanz Werner Henze ou Wolfgang Rihm. Mais la subjectivité des choix va ici de soi pour lire ce siècle et demi de musique. On apprend ainsi que « Mondnacht » de Schumann « est peut-être le plus beau de tous les Lieder du monde » car même si « cela n’a pas de sens de dire qu’il y a un Lied au monde qui est plus beau que n’importe lequel […], c’est toute l’Allemagne musicale qui est là ». La trajectoire décrite par André Tubeuf s’achève nécessairement avec les Quatre Derniers Lieder, qui « s’appellent Lieder mais usurpent le nom » et qui méritent néanmoins leur place en conclusion « parce qu’ils retrouvent l’esprit de ce qui se chante, parce que seul le cœur chante ». Et lorsque l’on entend « Im Abendrot », ce ne sont plus des œuvres d’art que le DVD nous montre, mais des détails de l’appartement, des objets, des livres, des CD, des gros plans sur la main d’André Tubeuf, sur son visage écoutant avec une émotion contenue. Et l’oiseau se prophète se lève et sort, laissant le spectateur face à une pièce vide.

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.
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