Numa Sadoul
40 ans à l'Opéra
Égo-dictionnaire de l'Art lyrique

Editions Dumane, 2017
710 pages

 

Les Wanderer sont partout, Numa Sadoul en est un aussi, passé de la critique à la mise en scène, mais aussi écrivain et essayiste, auteur et spécialiste de BD et globe-trotter de l’opéra. On lui doit un Ring en bande dessinée qui a enchanté ma génération. De ce parcours de quatre décennies, il a fait un dictionnaire de l’opéra, qui est aussi analyse, souvenirs et surtout formidable promenade dans le monde lyrique des 40 dernières années.

 



À la suite des Égo-dictionnaires des Editions Dumane (du cheval, par Laurence Bougault), de Mozart (par Gérard Pernon), et des mots du théâtre (par Dany Porché), Numa Sadoul propose un Égo-dictionnaire de l’art lyrique, dont la facture et les rubriques sont d’une infinie variété, selon les passions que l’auteur a toute sa vie développées. L’article « Anneau du Nibelung » de plus de 120 pages passe au crible les sources les personnages les légendes, les autres personnages légendaires, la dramaturgie, la psychologie. Une introduction au cycle wagnérien qui à elle seule vaut un livre, ou mieux, un manuel. Il faut évidemment la compléter par un article exhaustif sur LE Ring, celui de Chéreau-Boulez à Bayreuth, qui nous vaut de belles interviews de Chéreau et Peduzzi in loco.
Au détour d’autres rubriques (restons-en à la lettre A) on découvre des interviews, dont celle de l’accessoiriste, car tous les métiers de l’opéra sont expliqués avec précision et le souci louable de faire mieux connaître les personnages de l’ombre, indispensables rouages de la fabrique du spectacle et ce n’est pas le moindre des mérites l’ouvrage.

Certes, cet ouvrage est un dictionnaire, mais c’est beaucoup plus, et c’est là tout l’intérêt de la tentative, un extraordinaire coffre à souvenirs, un cabinet de merveilles de l’opéra décrites avec un style alerte, stimulant, passionné (Ah les deux pages sur Léonie Rysanek !) évoquant des personnages souvent disparus, mais sans le goût de la nécrologie, cherchant plutôt à leur rendre une vie. Ce sont des mémoires lyriques mises en dictionnaire, dont le maniement n’est pas toujours aisé (beaucoup de renvois), mais dont l’index aide à s’en tirer (même si des indications de pagination auraient été très nécessaires cependant !).
On apprécie aussi le souci pédagogique et celui de l’exhaustivité de l’information, le monde du théâtre lyrique vu par ses créateurs, ses artisans, ses artistes, ses spectateurs et ses directeurs (interviews de Rolf Liebermann et de Bernard Lefort).
Pour ce faire Numa Sadoul a repris d’anciens textes, parus dans diverses revues de l’époque, qui ont le parfum non des choses disparues, mais d’un temps retrouvé. « Du côté de chez Numa »,  on lira donc avec passion (outre Chéreau et Peduzzi), la remarquable conversation dans la rubrique « Chef d’orchestre » avec Pierre Boulez, au moment où le Ring était en train de se faire, au moment où la polémique faisait rage et où la critique se clivait. On les lit avec la distance de ce qui s’est passé depuis, du vent extraordinaire qui a soufflé sur le théâtre lyrique depuis, mais aussi avec la surprise de voir confirmées des intuitions géniales. Pour Numa Sadoul et pour beaucoup de critiques ou de passionnés de cette génération, le Ring de Chéreau a été un révélateur sinon une révélation, a changé les regards et les attentes dans l’art lyrique : on le sent en lisant les lignes et entre les lignes de ce dictionnaire.
Peut-être les analyses du Ring auraient-elles  gagné sinon à plus de concision, du moins à être mieux ordonnées pour que le lecteur ne s’y perde point : leur intérêt est évident, on y apprend énormément de même dans les notes approfondies sur Parsifal ou sur Salomé que Sadoul a mis en scène, qui alimentent sans nul doute notre regard sur ces œuvres mais aussi sur d’autres mises en scènes plus récentes. Mise au miroir et mise à distance.
Dans cette carte du Tendre de l’opéra, Wagner est un passage obligé, répété, la borne par laquelle on repasse sans cesse. Mais on apprécie aussi le regard de Sadoul sur tout le paysage lyrique de ces années, de la rencontre avec Massimo Bogianckino, Administrateur Général de l’Opéra de Paris successeur de Bernard Lefort, et victime des côteries bien parisiennes, et donc ridicules et injustes, à sa relation avec Monique Barichella, disparue depuis peu, qui était un des piliers de la critique lyrique. Intéressantes aussi les rubriques consacrées aux compositeurs, essentiellement du XIXème et XXème, qui vont de Debussy à Reynaldo Hahn, de Puccini à Catalani, de Strauss à Tchaïkovski, avec une rubrique « obligée » (on sent que Sadoul reste rétif) consacrée à Giuseppe Verdi, dont l’univers n’a pas trop éclairé semble-t-il ses jeunes années.

Un dictionnaire d’une subjectivité revendiquée, une promenade un peu nostalgique quelquefois pour celui qui comme moi a vécu les années 70 et 80, avec son défilé de fantômes qui éclairèrent nos soirées (Ponnelle !), mais remplies d’informations sur le travail du metteur en scène, sur la dramaturgie, sur le laboratoire de l’opéra, au ton très personnel, avec ses aspects discutables ou ses parti-pris, mais qui sans aucun doute pourra aussi accompagner aussi bien les débutants dans l’art lyrique, les fanatiques consommés et consumés, et les vieux briscards toujours plongés dans le coffre à souvenirs. Un livre tous publics donc fait de passion éclectique et au total très joyeuse.

 

 

Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.
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1 COMMENTAIRE

  1. Sapristi ! Je découvre seulement maintenant, quatre années après, vos lignes fouillées et sympathiques consacrées à ce modeste égodicopéra !! J'en suis extrêmement remué !

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