Regards [1882]


Edvard Grieg (1843–1907)
Sonate pour violoncelle et piano en la mineur, op.36

Richard Strauss (1864–1949)
Sonate pour violoncelle et piano en fa majeur, op.6

Fabien Cali (né en 1983)
Blackout

 

Duo Neria
Natacha Colmez, violoncelle
Camille Belin, piano

1 CD Passavant

Enregistré au Studio Acoustique de Passavant (Doubs), du 13 au 16 février 2020

Le duo Neria, composé de Natacha Colmez au violoncelle et de Camille Belin au piano, vient de faire paraître son premier album intitulé « Regards 1882 ». Les musiciennes y explorent deux œuvres composées cette année-là, la Sonate pour violoncelle et piano en la mineur de Grieg et la Sonate pour violoncelle et piano en fa majeur de Richard Strauss, en montrant de belles qualités et beaucoup d’intelligence dans leur approche du répertoire. Si la dernière pièce, signée Fabien Cali, est plutôt décevante, l’album montre en tout cas un jeune duo prometteur et qui saura sans doute développer à l’avenir un jeu encore plus expressif, qui lui permettra d’aller un pas plus loin dans une collaboration déjà tout à fait convaincante. 

Formé en 2017 par Camille Belin, pianiste, et Natacha Colmez, violoncelliste, le duo Neria affiche dans son premier album « Regards 1882 » un tempérament bien affirmé, en réunissant l’incontournable Sonate pour violoncelle et piano en la mineur de Grieg, la captivante sonate en fa majeur de Richard Strauss, et une œuvre composée spécialement par Fabien Cali intitulée Blackout. Des pièces intenses, énergiques, mêlant répertoire classique et création contemporaine ; des pièces reliées également par l’année 1882, qui donne son titre à l’album : année de composition des deux sonates, et année des débuts de la révolution électrique – l’électricité constituant une source d’inspiration pour la partition de Fabien Cali. L’équation délicate que constitue le programme d’un premier album est ainsi intelligemment résolue par le duo : des œuvres familières sans se limiter aux tubes du répertoire ; des œuvres qui mettent en valeur diverses qualités de leurs interprètes, et qui en posent d’emblée l’identité musicale.

Il est étrange de penser que la Sonate pour violoncelle et piano de Grieg ait reçu, dès ses premières exécutions, des critiques assez négatives de la part des commentateurs – et du compositeur lui-même, qui n’était pas satisfait de la pièce dédiée à son frère John, violoncelliste. On pourrait à la limite lui reprocher le manque d’originalité de certains thèmes puisque Grieg pratique l’autocitation, en puisant dans la Marche funèbre à la mémoire de Richard Nordraak et Sigurd Jorsalfar ; mais pour le reste, cette œuvre ne manque ni d’inspiration rythmique, ni d’élan, ni de contrastes. On y retrouve les rythmes et couleurs du folklore norvégien, mais par touches ; on y retrouve aussi la tonalité de la mineur, si importante dans la production du compositeur – tonalité du Concerto pour piano, de la Dance d’Anitra et de la Chanson de Solveig. Tout ce qui, finalement, fait l’esthétique si personnelle de Grieg.

Le premier mouvement se caractérise par deux thèmes très lyriques, le premier secoué par des accents (notamment sur les temps faibles), le second se déployant au contraire en de longues phrases tranquilles ; les deux requérant, en tout cas, une même intensité de la part des interprètes. Natacha Colmez et Camille Belin trouvent un bel équilibre entre les instruments, complémentaires, mais qui s’imposent aussi individuellement lorsque la partition le leur permet. Le violoncelle de Natacha Colmez sonne particulièrement bien dans le grave, ce qui donne une couleur immédiatement tragique à l’œuvre ; quant à Camille Belin, elle rend extrêmement bien les effets rythmiques présents dans la partie de piano, notamment dans le développement où Grieg supprime souvent le premier temps de la mesure pour introduire cet effet de déséquilibre frappant à l’écoute.

Le deuxième mouvement est d’une trempe tout à fait différente avec sa tonalité de fa majeur, lumineuse et sereine après l’agitation de l’Allegro. Tout d’abord un peu sinueux et chromatique, le piano s’apaise progressivement, tandis que le violoncelle explore son registre aigu jusqu’à atteindre le climax de la partie centrale, sombre, dramatique, avant de revenir, finalement, au calme du début. Les deux interprètes montrent une belle densité de jeu dans les tempos lents et si certaines pages auraient pu être encore plus dramatisées, les musiciennes ont parfaitement construit et rendu l’arc expressif voulu par le compositeur. La danse norvégienne qui sous-tend le dernier mouvement laisse quant à elle la part belle au piano – puisque c’est lui qui l’énonce le plus souvent, tandis que le violoncelle l’accompagne par des notes tenues ou un jeu pizzicato. Un vrai effet de dialogue apparaît entre les deux instruments, le caractère dansant du piano trouvant un contraste dans le lyrisme que déploie Natacha Colmez au violoncelle. Une interprétation solide, réfléchie, ne manquant pas de qualités expressives et de musicalité.

Aux côtés de cette pièce, on retrouve l’une des seules œuvres de musique de chambre de Richard Strauss encore régulièrement jouée : la Sonate pour violoncelle et piano en fa majeur. Le compositeur, âgé de seize ans lorsqu’il l’esquisse, déploie une écriture tout en contrastes, extrêmement hétérogène, mais qui se déroule pourtant avec une étonnante limpidité. Le premier mouvement alterne ainsi des pages dansantes et rythmées, des passages lents avec leurs notes tenues, et même une longue fugue à quatre voix ; le tout est brillant, enlevé, et plein de couleurs. L’Andante est au contraire plus statique, intérieur, voire carrément désespéré, mais le duo Neria ne tombe pas dans le travers d’un jeu pesant : c’est avant tout de la douceur qui émane de ces pages, et si les musiciennes auraient pu souligner parfois davantage la tension en jeu dans la phrase, ce deuxième mouvement constitue un beau contraste avec l’Allegro qui précède et avec le finale, où Strauss déploie une partition légère, enlevée, pleine d’humour. On a connu le finale plus éloquent et entraînant, mais les deux musiciennes offrent un jeu précis et raffiné, sans jamais se départir du bel équilibre entre les instruments dont elles ont fait preuve dès les premières mesures de l’album.

Grieg et Strauss étaient donc de très bons choix de programme, et si l’on est tout à fait sensible à la volonté du duo Neria d’intégrer une page de musique contemporaine à l’album, on reste un peu dubitative face à la pièce Blackout, composée spécialement par Fabien Cali. Cette partition est décrite par le compositeur comme une évocation de la déesse Neria – déesse sabine de la force – mais aussi « de ténèbres, de brumes et de lumières incandescentes », d’énergie et de tensions. L’électricité en est également une source d’inspiration, faisant le lien, comme nous l’avons dit plus haut, avec l’année 1882 qui marque les débuts de la révolution électrique (avec la construction, entre autres, de la première centrale électrique). Si Blackout évoque tout cela, on a du mal à adhérer à cette musique bien plus percussive que mélodique – les bribes de mélodie étant essentiellement des gammes –, qui offre peu de déploiements – qu’ils soient thématiques, expressifs ou dynamiques – et peu de contrastes. La pièce donne l’impression de tourner sur elle-même, n’étant ni discours musical, ni création d’atmosphères, ni jeu avec toutes les possibilités sonores et expressives des instruments. C’est un peu dommage de finir sur cette pièce, qui rompt assez nettement avec les sonates de Grieg et Strauss au lieu de créer un lien avec elles.

« Regards 1882 » n’en est pas moins un premier album intéressant, montrant de belles qualités chez Natacha Colmez et Camille Belin, et surtout un duo qui fonctionne bien, prometteur, et qui développera probablement encore davantage dans les années à venir sa palette de couleurs et d’effets expressifs.

Claire-Marie Caussin
Après des études de lettres et histoire de l’art, Claire-Marie Caussin intègre l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales où elle étudie la musicologie et se spécialise dans les rapports entre forme musicale et philosophie des passions dans l’opéra au XVIIIème siècle. Elle rédige un mémoire intitulé Les Noces de Figaro et Don Giovanni : approches dramaturgiques de la violence où elle propose une lecture mêlant musicologie, philosophie, sociologie et dramaturgie de ces œuvres majeures du répertoire. Tout en poursuivant un cursus de chant lyrique dans un conservatoire parisien, Claire-Marie Caussin fait ses premières armes en tant que critique musical sur le site Forum Opéra dont elle sera rédactrice en chef adjointe de novembre 2019 à avril 2020, avant de rejoindre le site Wanderer.
Article précédentOh les beaux jours
Article suivantL'Opéra des solitudes

Autres articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire !
S'il vous plaît entrez votre nom ici