Gilles Saint Arroman, 
Ecrits de Vincent d’Indy. Vol. 2 : 1904–1918.
Actes Sud / Palazzetto Bru Zane,
708 pages, septembre 2021, 45 €.
ISBN 978–2‑330–15315‑1

Publication Septembre 2021

Parution cet automne du deuxième volume des textes publiés de son vivant par Vincent d’Indy (1851–1931), après un premier tome paru en 2019 et en attendant un dernier volet à venir. Auteur de partitions admirables, le compositeur n’en exprimait pas moins des opinions bien de son temps qui peuvent aujourd’hui faire frémir, d’amusement ou d’horreur. A lire comme un témoignage…

Nauséabond. Autant le dire tout de suite, il y a dans les écrits que Vincent d’Indy fit paraître quantité de choses qui dégagent une odeur singulièrement déplaisante. Anti-dreyfusard virulent, le compositeur ne fut sans doute pas le seul à donner libre cours à son antisémitisme, mais cette tendance prend sous sa plume un aspect bien particulier puisqu’elle s’applique à une théorie de l’histoire de la musique. Selon d’Indy, la Renaissance marqua le début du déclin, avec la montée en puissance du soliste là où n’existait auparavant que des œuvres associant plusieurs voix. La virtuosité vocale, marque de dégénérescence typique de l’école napolitaine, en vint bientôt à caractériser toute la musique italienne, qui finit par imposer ses aberrations au reste du monde, seuls les irréductibles Gaulois ayant vaillamment résisté jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Hélas, l’époque romantique vit le triomphe des Italiens à Paris, « temps héroïques où Rossini et Donizetti se disputaient le sceptre de la vulgarité formulaire ». Puis vint, beaucoup plus grave aux yeux de Vincent d’Indy, l’avènement de ce qu’il appelle « l’école judaïque » : « les Juifs se sont mis dans la musique, y voyant une affaire ; […] dès que la Musique d’Opéra se mit à rapporter, alors l’élément des compositeurs sémites devint considérable, […] les Juifs employèrent tous les moyens pour obtenir ce succès et nos trouvons parmi les compositeurs qui entravèrent si longtemps la marche de l’Art musical, Auber, Hérold, Meyerbeer, Adam, Halévy, Félicien David, et j’en passe ! »

Ces propos publiés en 1904 sont déjà assez édifiants, et cela ne s’arrange pas avec les années. Dix ans après, d’Indy reprend le même thème : à partir de 1830, « ce sera dans la boue de l’art judaïque que notre pays s’enlisera jusqu’au jour où la leçon de la défaite et l’influence bienfaisante d’un artiste de génie comme César Franck auront lavé toutes ces taches ». En résumé, la France fut sauvée de Meyerbeer par la capitulation de Sedan. L’année suivante, la Première Guerre mondiale ayant éclaté, tout se transforme, et d’Indy trouve un moyen bien plus efficace encore pour accuser Meyerbeer de tous les maux. Plus besoin de le qualifier de juif, le compositeur de Robert le diable est désormais prussien, horreur absolue, alors que « Bach, Beethoven, Mozart, Haydn, Schumann, Wagner, pour ne citer que les artistes de génie, étaient Saxons ou Autrichiens ». Foin de l’unité allemande pourtant conclue en 1870, l’ennemi reste le Prussien, il faut combattre « l’influence boche », et d’Indy de déchaîner une lourde ironie contre le Grand Opéra à la française, coupable de manquements au réalisme historique et géographique…

Le chauvinisme extrême s’exprimait déjà bien avant la guerre, bien sûr contre les Italiens, ces dégénérés (« Les véristes ignorent tout de la musique », en 1910), mais aussi contre les Allemands : pas contre Wagner, bien sûr, qui est irréprochable, mais beaucoup contre Richard Strauss, dont il juge vite dépassés les poèmes symphoniques et dont il exècre les opéras « hystériques », contre Mahler ou contre « un nommé Schönberg » et ses « enfantines improvisations » ou « vagissements ». D’Indy n’a pas de mots assez durs contre « l’ignoble valse de La Veuve joyeuse » ou contre Grieg, compositeur « à peu près nul, ne sachant pour ainsi dire pas son métier ».

Évidemment, sous la plume d’un compositeur qui publiait dans L’Action française, on ne s’étonnera pas de trouver des opinions aussi… tranchées. A condition de se boucher le nez et d’essayer de resituer ces formules dans leur contexte historique, on lira avec profit ce deuxième volume des Ecrits de Vincent d’Indy, entreprise menée par le musicologue Gilles Saint Arroman avec le soutien du Palazzetto Bru Zane. On s’y rappellera que d’Indy fut l’un des pionniers de la redécouverte de la musique ancienne, non seulement en tant que grand défenseur de Palestrina, mais aussi parce qu’il œuvra à la Schola Cantorum pour ressusciter les opéras de Monteverdi. Bien entendu, il convient là aussi de se replacer au tout début du XXe siècle, époque où « des représentations intégrales des opéras de Lulli et même de Rameau seraient impossibles sur un théâtre actuel » : en 1905, Le Couronnement de Poppée (« on y pressent déjà la fâcheuse tendance vers la virtuosité » !) ne peut être ressuscité que sous forme d’extraits ; même chose pour Orfeo, dont le premier et le dernier acte, jugés « inutiles au drame », sont supprimés de la partition d’orchestre qu’édite d’Indy en 1915 et où l’air du héros aux Enfers est coupé parce que les strophes en deviennent « intraduisibles en français » à force d’ornements. Tout cela alors que d’Indy ne cesse de dénoncer les « tripatouillages » perpétrés par les éditeurs de musique allemands qui arrangent, coupent et rallongent les partitions. Le même d’Indy s’insurge, sans doute à raison, contre la rigidité des tempos adoptés à l’Opéra-Comique lors de la recréation d’Iphigénie en Aulide de Gluck, mais il n’est pas exclu qu’il ait eu une dent contre le directeur de ce théâtre, Albert Carré, parce que celui-ci était franc-maçon…

Alors que la presse multiplie les questionnaires les plus variés, posant parfois aux créateurs des questions on ne peut plus saugrenues – « Ce que boivent les savants, les écrivains et les artistes » en 1908, « Notre enquête sur les fumeurs » en 1910 –, d’Indy prend souvent la parole pour offrir aux lecteurs de solides articles consacrés à l’histoire de la musique, où il parvient à mettre en veilleuse ses convictions idéologiques. Il va même jusqu’à encourager les femmes à jouer un rôle dans la diffusion de la musique. Mesdames, suggère-t-il en 1904, vous qui tenez l’orgue de votre petite église, faites donc interpréter des chants grégoriens au chœur des paroissiennes (au passage, « humilier impitoyablement les détentrices d’organes puissants qui voudraient primer sur les autres et se poser en solistes »). Mesdemoiselles, conseille-t-il en 1913, si vous avez un don musical, enseignez donc « le véritable chant religieux » : « En faisant cela, vous feriez une bonne œuvre sociale, vous obéiriez aux ordres formels du Saint-Père et vous goûteriez en même temps les joies que procure l’enseignement des belles choses. Pratiquez donc le chant grégorien, mesdemoiselles, vous vous en trouverez bien, de toutes manières ».

Eh oui, les écrits de Vincent d’Indy fleurent bon une certaine France d’autrefois, cocktail détonant où les pires relents côtoient les parfums délicats, où une forte odeur d’encens se mêle à d’autres effluves nettement moins grisants. Il y a de tout cela dans ce deuxième volume, à parcourir comme un témoignage fort instructif sur une époque (heureusement) révolue.

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.

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1 COMMENTAIRE

  1. Je connais un peu Vincent d'Indy, mais je dois dire que je suis stupéfait et choqué par une partie de ses écrits, lesquels ne me le rendent plus sympathique du tout ! Dénigrer et mépriser pléthore de compositeurs très célèbres est assez odieux, lorsque soi-même on n'a produit qu'une oeuvre assez peu connue du grand public et son anti-sémitisme à ce point virulent est absolument intolérable ! Il aurait vécu aujourd'hui, tout Vincent d'Indy qu'il est, il aurait eu très probablement de sérieux ennuis !

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