Luigi Cherubini. Les Abencérages, ou l’étendard de Grenade. 3 CD Palazzetto Bru Zane BZ 1050

 

Anaïs Constans : Noraïme

Edgaras Montvidas : Almanzor

Thomas Dolié : Alémar

Artavazd Sargsyan : Gonzale / Le Troubadour

Philippe-Nicolas Martin : Kaled

Tomislav Lavoie : Alamir

Douglas Williams : Abdérame

Lóránt Najbauer : Octaïr / Le Héraut d’armes

Ágnes Pintér : Égilone

 

Orfeo Orchestra, Purcell Choir

Direction musicale : György Vashegy

 

Enregistré au Müpa de Budapest du 7 au 9 mars 2022.

Quand Cherubin s’éloigne de la tragédie lyrique de Médée pour préfigurer le grand opéra à la française, cela donne Les Abencérages, opéra créé sous l’Empire. Même si Napoléon préférait Spontini et son Fernand Cortez de quelques années antérieur, on remercie le Palazzetto Bru Zane pour ce nouvel éclairage sur un répertoire encore bien négligé.

Une des conséquences inattendues de la Révolution aura été de laïciser l’opéra. Et même si l’on refuse de chercher à tout prix un lien de cause à effet, et que l’on préfère prudemment ne voir là qu’une coïncidence, l’aboutissement d’une trajectoire entamée bien auparavant, il est assez frappant de constater que le passage de l’Ancien au Nouveau Régime correspond à peu près à la disparition des dieux et déesses sur les scènes lyriques. Cette évolution, qui n’eut rien d’instantané, et qui résulte des modes et des mœurs autant sinon plus que de choix politiques, se traduit parfaitement dans la carrière de Luigi Cherubini, ainsi que nous invite à le constater la publication par le Palazetto Bru Zane d’une intégrale de son avant-dernier opéra, Les Abencérages, ou l’étendard de Grenade, créé en 1813 à l’Académie impériale de musique.

Si Cherubini a survécu dans la mémoire des mélomanes, c’est avant tout grâce à sa Médée (même si celle-ci fut longtemps défigurée par la traduction en italien et des récitatifs si postérieurs à la composition qu’ils ressortissent à une tout autre esthétique). Opéra à livret mythologique, encore, comme dans la tragédie lyrique de jadis, mais déjà en 1797 au Théâtre Feydeau, la magicienne apparaissait dépouillée de ses attributs d’autrefois, chars tirés par des démons ou furies dansant autour d’elle. Sous l’Empire, les dieux de l’Antiquité, encore invoqués par Médée, s’absentent encore un peu plus. Cherubini, qui devait son succès à des drames bourgeois comme Eliza ou le Voyage aux glaciers du Mont Saint-Bernard (1794) ou Les Deux Journées ou le Porteur d’eau (1800), choisit en 1813 un livret qui laisse présager ce que deviendra l’opéra en France. L’Histoire remplace la mythologie, même si Etienne de Jouy, futur librettiste de Guillaume Tell, prend de grandes libertés avec les faits et invente de toutes pièces une intrigue avec l’aide de sources littéraires elles-mêmes à peine plus fiables. Bien avant que Chateaubriand publie Le Dernier des Abencérages en 1826, l’Espagne sous domination maure était déjà un cadre inspirant les auteurs de fiction. Les Abencérages montre la défaite des Espagnols vaincus par les Maures, ce qui était peut-être une façon de surmonter l’échec cuisant essuyé par les Français dans la péninsule ibérique ; il n’est pas question de conflit entre croyances religieuses, le seul chrétien présent étant ici un ami et défenseur des Maures, Gonzalve de Cordoue, qui les aide à régler leurs différends et à châtier les traîtres.

Découpé en trois actes, l’opéra met beaucoup de temps à démarrer. Le premier acte est consacré à une exposition un peu longuette de la situation, encore ralentie par l’insertion d’un long divertissement et d’un ballet : un troubadour vient interpréter non pas une, mais deux chansons galantes, et l’on danse beaucoup, comme il se devait alors pour satisfaire les exigences du public français. Mais pendant tout cet intermède, l’action n’avance pas le moins du monde, et il faut attendre les toutes dernières minutes de l’acte I pour que les protagonistes s’enflamment un peu : même lorsque le chœur chante « Marchons au champ de la victoire », c’est avec une délicatesse qui n’a rien de belliqueux, et c’est seulement un peu plus tard encore que le héros Almanzor s’exclame « Armez-vous, enfants d’Ismaël » et galvanise enfin la foule, qui s’excite pour au son du clairon et conclut sur « Aux armes, généreux guerriers ». Heureusement, les deux actes suivants nous plongent bien davantage au cœur du sujet, les choses se corsent et s’accélèrent enfin, et l’on peut mieux s’intéresser au sort du malheureux vainqueur des Espagnols, puni pour avoir perdu le précieux drapeau qui lui avait été confié avant son départ pour le combat, et en réalité victime d’un complot ourdi par le méchant vizir Alémar, qui s’oppose à son union avec la belle Noraïme. Cet ancêtre d’Iznogoud n’a hélas pas l’ampleur et la complexité d’un personnage comme Médée : on ne dépasse guère le niveau du méchant de mélodrame. Cherubini trouve des accents plus émouvants pour le gentil couple d’amoureux.

Il existait déjà sur le marché un enregistrement de ces Abencérages, écho d’un concert donné le 15 janvier 1975 par l’Orchestre symphonique de la RAI sous la baguette de Peter Maag, avec dans les principaux rôles une équipe mi-française (Jean Dupouy, Jacques Mars), mi-étrangère (Margherita Rinaldi, Francisco Ortiz), entourée de comprimari italiens. Il s’agissait en fait d’une version très écourtée : à peine plus de deux heures, contre près de trois heures pour le nouvel enregistrement, qui mérite donc bien davantage d’être considéré comme une intégrale (malgré quelques coupes avouées dans les ballets). C’est à ce jour l’opéra le plus tardif que le Palazzetto Bru Zane ait confié aux forces hongroises de György Vashegyi : le résultat est tout à fait probant, l’orchestre Orfeo et le chœur Purcell ayant une solide expérience du répertoire français du XVIIIe siècle, ce qui s’entend agréablement dans les couleurs des instruments historiques comme dans la diction des artistes du chœur.

Parmi les solistes, on remarque un nouveau-venu et la montée en puissance de certains artistes qui accèdent désormais à des rôles de premier plan. En Abdérame, le baryton-basse américain Douglas Williams s’exprime dans un français de très bon aloi, avec toutes les réserves nécessaires dans le grave. Philippe-Nicolas Martin et Tomislav Lavoie complètent le trio des clés de fa avec des timbres judicieusement contrastés. Jusqu’ici souvent limité à de simples silhouettes, le ténor Artavazd Sargsyan trouve dans Les Abencérages l’occasion de briller, cumulant les rôles de Gonzalve et du Troubadour. Le perfide Alémar se situe pour Thomas Dolié dans le prolongement de tous les personnages négatifs qu’il a déjà eu l’occasion d’incarner pour le Centre de Musique Baroque de Versailles ou pour le Palazzo Bru Zane, et l’on regrette que le livret n’ait pas donné au vizir davantage d’airs pour exprimer sa haine vengeresse. Anaïs Constans impose une Noraïme totalement convaincante, au timbre limpide mais non dépourvu de vigueur et d’expressivité. Enfin, Edgaras Montvidas trouve en Almanzor un rôle dans lequel il se montre parfaitement à l’aise, sans aucune tension dans l’aigu, et il l’incarne dans un français tout à fait idiomatique, fruit d’une longue fréquentation de notre répertoire.

Laurent Bury
Ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, auteur d’une thèse consacrée au romancier britannique Anthony Trollope (1815–1882), Laurent Bury est Professeur de langue et littérature anglaise à l’université Lumière – Lyon 2. Depuis un quart de siècle, il a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais vers le français (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Orgueil et préjugés de Jane Austen, Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, etc.) ; dans le domaine musical, on lui doit la version française du livre de Wayne Koestenbaum, The Queen’s Throat, publié en 2019 par les éditions de la Philharmonie de Paris sous le titre Anatomie de la folle lyrique. De 2011 à 2019, il fut rédacteur en chef adjoint du site forumopera.com, puis rédacteur en chef de novembre 2019 à avril 2020. Il écrit désormais des comptes rendus pour plusieurs sites spécialisés, dont Première Loge.
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