Giuseppe Verdi (1813–1901)
Aida (1871)

Opéra en quatre actes(1870/71)
Libretto d'Antonio Ghislanzoni d'après un scénario d'Auguste Mariette

Nouvelle production

Antonio Fogliani, direction musicale
Phelim Mc Dermott, mise en scène
Tom Pye, décors
Kevin Pollard, costumes
Simon Trottet (d'après Bruno Poet), lumières
Basil Twist, chorégraphie

Donald Thomson, Le Roi
Marina Prudenskaya, Amneris
Elena Stikhina, Aida
Yonghoon Lee, Radamès
Liang Li, Ramfis
Alexey Markov, Amonasro
Denzil Delaere, Un messager
Claire de Sévigné, Grande prêtresse

Choeur du Grand Théâtre de Genève
Alan Woodbridge, Chef des chœurs 
Orchestre de la Suisse Romande

Coproduction ENO English National Opera, Houston Grand Opera

Genève, Grand Théâtre, 16 octobre 2019

Après Einstein on the Beach, carte de visite flamboyante de l’entrée en fonctions d’Aviel Cahn à Genève, on était curieux de voir le premier opéra « traditionnel » proposé, Aida, un titre difficile à mettre en scène, et difficile à distribuer. Et c’est un échec, avec une production très conventionnelle et sans intérêt majeur de Phelim Mc Dermott, qui ne propose aucune vision, ni moderne, ni ancienne, et qui se contente de présenter un spectacle de style entertainment qui ne fatigue pas les neurones. Musicalement, si le spectacle est sauvé par une direction musicale intelligente, raffinée, intimiste de Antonino Fogliani, il est plombé par un chant approximatif, à la couleur tout autre que verdienne. 

Yonghoon Lee (Radamès), Claire de sévigné (Grande prétresse), Liang Li (Ramfis)

On peut comprendre le raisonnement d’Aviel Cahn. Arrivant d‘un théâtre et d’une région (Les Flandres) riche en artistes de niveau international ayant contribué à renouveler les scènes européennes (les Ivo van Hove, Sidi Larbi Cherkaoui, Jan Fabre, Luk Perceval, Guy Cassiers etc…) et créé souvent le scandale, ou attiré l’attention (c’est lui qui a offert à Andryi Zholdak une vitrine avec un König Kandaules de Zemlinsky devenu culte), Aviel Cahn dirige maintenant un théâtre qui n’a pas du tout la même tradition, avec un public ronronnant après dix ans de cure Tobias Richter. Il doit donc comme on dit « ménager la chèvre et le chou » et donner des gages à la fois à ceux qui attendent la nouveauté, et aussi à ceux qui n’ont pas la même curiosité, et pour qui l’opéra est un bon moment à passer, avec de beaux décors et de beaux costumes pour faire de belles photos, et une « belle » musique, notamment pour l’opéra italien. Les deux publics existent, sans compter aussi les amateurs ulcérés par le « Regietheater » terme générique qui désigne les metteurs en scène dits modernes qui, disent-ils, polluent les scènes par le culte de la laideur (comme disent les membres du groupe Facebook « Against moderne operas productions »). Aviel Cahn leur donne donc un gage rassurant, par une Aida riche en prétentions (voir le programme de salle qui ne répond en rien à la production vue) et pauvre en concept, riche en « beaux » costumes (de Kevin Pollard) et en « beaux » tableaux (décors de Tom Pye) dont certains au premier et deuxième actes pourraient trouver place dans une revue des Folies Bergères (quand les Folies Bergères faisaient des revues) ou de Broadway, et pauvre en théâtre, tant la direction d’acteurs est inexistante, laissant les chanteurs à leurs gestes habituels et tant le déroulé génère un ennui poli. Bref, la superficialité insignifiante.
Pourquoi aller coproduire une telle médiocrité ? Il suffisait de louer à la Scala l’Aida de 1963 de Zeffirelli, superbe production « classique » à la valeur patrimoniale avérée, et qui permettait à peu de frais de rassurer le public conformiste et au moins de proposer un produit de qualité. Car il y a dans les mises en scène traditionnelles de vrais chefs d’œuvres, ce qui n’est pas le cas dans le spectacle présenté. Aussitôt vu aussitôt oublié.
Entre la première et la deuxième partie, des différences sensibles : une première partie très photogénique avec des grands tableaux vivants et de beaux costumes (costumes modernes avec ornements égyptiens d’un côté, costumes de soldatesque moderne, danseurs plus hiéroglyphiques que nature, tentures, coiffes, et thème récurrent (et d’une folle originalité) de la pyramide, dès le lever de rideau (petit pyramidion deviendra grande pyramide), une alternance de tableaux vivants colorés à l’excès, bref, une Aida sur Broadway, et puis la deuxième partie se déleste de toute pompe, pour ressembler à toutes les Aida banales de la terre, avec au troisième acte l’entrée du temple d’Isis à jardin (chez Zeffirelli elle était à cour), éclairage bleuté etc…, une cage prison pour Radamès qui en sort par la grâce d’Amneris et qui y rentre violemment en claquant la porte derrière lui : il décide ainsi de montrer sa détermination à mourir (une idée… ?), et puis une scène du tombeau (avec une échelle métallique…on y descend avant d’y mourir) d’abord étroite et qui s’élargit quand apparaît Aida , pendant qu’au-dessus Amneris pleure. Quant à la chorégraphie signée Basil Twist, elle est au diapason, entre médiocre et ridicule.

Pyramide…

Les soldats sont modernes (belles épaulettes pour Radamès), les prêtres sont plus dans la ligne égyptienne (rêvée), les danseurs sont comme des égyptiens peints dans les murs des tombes du Nil. Les femmes ? Une Amneris fantomatique qui apparaît au départ rappelant presque la Dame de Brassempouy, une Aida vêtue de rouge, assez simple et une prêtresse de Ptah avec une coiffe à plume du plus bel effet.
Personne ne nie qu’Aida soit une œuvre hybride, faussement considérée comme un opéra à grand spectacle à cause de Vérone, mais on chercherait en vain des concours de décibels entre les chanteurs, et même la fameuse scène du triomphe n’est pas une musique si bruyante (le fameux solo de trompettes, par exemple n’a pas de volume excessif au contraire) mais c’est une évidente scène de masse (mais Zeffirelli en a fait une version intime à Busseto – 307 places – avec de belles trouvailles) . Aida est un opéra vraiment intimiste, fait de scènes plutôt privées à deux ou trois personnages, mais avec des voix larges, d’où sa difficulté.
Et cette Égypte est un exercice de style obligé vu le lieu de la création (l’opéra du Caire) avec une histoire inventée et des décors faits par Auguste Mariette (le fondateur de égyptologie française, avec Champollion), un exercice de style consécutif à l’Égyptomanie ambiante, mais cette histoire de soldat amoureux d’une esclave et aimé de la fille du Roi est tout droit sortie du XIXe siècle sans aucun lien avec une quelconque histoire égyptienne.
Phelim Mc Dermott qui suggère la guerre n’en tire que du clinquant, qui suggère l’esclavage mais n’en fait rien, finit par se ranger à l’ordinaire des Aida communes.

Malheureusement, et malgré les efforts et l’intelligence de la direction d’Antonino Fogliani, on ne peut dire que la musique rattrape.
Antonino Fogliani en effet tient l’ensemble à bout de bras, et souligne dans sa direction le caractère de drame intime et privé d’Aida. Son approche est particulièrement raffinée, très sensible, particulièrement douce soulignant les finesses de la musique, et ne surchargeant jamais les moments plus pompeux. Jamais il ne se départit d’une vraie légèreté, avec une rondeur évidente, évitant les aspérités et ne couvrant jamais les voix sauf quelques moments rares où celles qui ne sont pas exactement les voix requises doivent se confronter à l’orchestre. L’orchestre de la Suisse Romande est particulièrement attentif et répond avec justesse à cette approche délicate, avec des cordes équilibrées, soyeuses, et des bois impeccables. Avec les voix adéquates, c’eût été une représentation musicalement exemplaire, d’autant que le chœur est excellent, préparé par Alan Woodbridge, l’un des chefs de chœurs de référence en Europe, qui est présent sans jamais surfaire.
Du côté des chanteurs, les choses se gâtent : j’ai lu quelque part qu’Amonasro serait un rôle secondaire : les Ludovic Tézier, Piero Cappuccilli, Sherill Milnes, Robert Merrill et tous les autres qui l’ont chanté seront heureux de l’apprendre. Et il est tenu ici par le seul chanteur qui ait vraiment un style, un phrasé et une énergie, Alexey Markov, impeccable, qui sait ce que chanter Verdi veut dire. La diction est d’une rare clarté, et la voix est forte mais souple. Le jeu plausible sans être histrionique. C’est la référence de la soirée. Et c’est bien la seule.

Acte IV, scène I : Yonghoon Lee (Radamès) Marina Prudenskaya (Amneris)

Les rôles très secondaires sont tenus avec des fortunes diverses, un bon point à Claire de Sévigné, avec une jolie ligne de chant et un vrai contrôle (elle fait partie du jeune ensemble de Genève), un mauvais point à Donald Thomson, dans le Roi, voix engorgée, phrasé erratique, diction étrange et un Ramfis plutôt correct, Liang Li, qui au moins est compréhensible.
Marina Prudenskaya est une belle chanteuse, qu’on a entendu souvent dans les rôles wagnériens ou germaniques, et elle chante aussi Amneris et Azucena. Cela ne me semble pas pertinent, au moins pour Amneris (je n’ai pas entendu son Azucena), qui requiert une voix étendue, d’assise large, profonde. Sans défaut particulier dans son chant, elle n’a pas la voix qui s’impose dans Amneris, avec un grave légèrement détimbré et un aigu qui a les notes, mais pas les réserves de souffle. Pour Amneris, il faut pour ce type de voix un théâtre moins vaste que Genève. C’est dommage, c’est une artiste de qualité. Mais Amneris requiert plus de volume ou au moins une assise large qu’elle n’a pas.
Yonghoon Lee a perdu beaucoup des qualités qu’il affichait il y a quelques années. Il chante beaucoup de Puccini, beaucoup de vérisme et moins de Verdi. Et Radamès est un des rôles difficiles de Verdi, tout en contrastes entre piano et forte, demandant un raffinement vocal qu’il a totalement abdiqué, même si la diction est claire, comme souvent chez les chanteurs asiatiques : il n’a pas de ligne de chant, ayant gardé un aigu éclatant au timbre lumineux, mais incapable de chanter piano, incapable de contrôle sur la voix dès qu’il s’agit d’adoucir, avec une voix qui perd émail et élégance. Des sons fixes absence de couleur, un aigu de Celeste Aida que Kaufmann fait en pianissimo filé et qu’essaie sans succès Yonghoon Lee avec un résultat hybride et peu élégant. C’est le registre aigu qui est le plus sûr, d’où des sons un peu claironnés. Nous n’y sommes pas ou plus. Verdi exige – et notamment Radamès une vraie culture de Bel canto, un vrai contrôle sur tout le spectre, beaucoup de raffinement et sûrement pas la culture vériste que ce chanteur qui a été valeureux a acquise.
Elena Stikhina chante Aida dont elle a les notes, mais rien d‘autre. Où est l’élégance ? où est le phrasé ? où est surtout la couleur ? Tout est chanté sur le même ton et surtout avec une diction inexistante : on ne comprend rien de ce qu’elle chante (sauf quelques mots isolés). L’air dit du Nil (O cieli azzurri…) a une expressivité limitée, des graves détimbrés et des difficultés à tenir les piani. Sa Médée à Salzbourg avait un français incompréhensible, son italien ne vaut pas mieux. C’est peut-être un lirico spinto, mais pas pour Verdi (et encore moins pour Cherubini). On a des difficultés à comprendre ce choix de distribution qui rappelle il y a quelques années celui d’Oksana Dyka, qu’on voyait partout, peut-être encore pire, y compris dans Aida – et à la Scala…

On le voit, le paysage est morne, et Aviel Cahn a raté son entrée dans l’opéra de grand répertoire par des choix erronés de distribution et d’équipe scénique. Mais il faut reconnaître qu’au moins lors de cette soirée, le succès fut net, et on entendait bien des spectateurs exprimer pleine satisfaction sur les voix et la mise en scène, et c’est tant mieux. Mais nous n’avons pas assisté au même spectacle.

Scène du triomphe
Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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2 Commentaires

  1. Je ne suis pas d’accord avec vous lorsque vous dites n’avoir pas assisté au même spectacle, je ne pense pas que vous viviez dans un monde parallèle. Je dirais plutôt que vous avez une autre vision, vous jugez d’après des critères inaccessibles à la plupart des spectateurs lambdas qui n’ont pas vos connaissances. Je vais donc me faire ma propre opinion cet après-midi et je n’aurai pas tout à fait le même spectacle puisque ce sera la deuxième distribution.

    • Merci de votre commentaire. je vous souhaite une excellente représentation. je pense que Serena Farnocchia sera même une Aida musicalement plus crédible.
      Bien à vous
      GC

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